La séquence de Claude El Khal, la Syrie et la complexité

Il y a quelques jours, le journaliste de Le Media Claude El Khal, dans une séquence disponible ici, a parlé de la guerre en Syrie et plus précisément de ce qu’il se passe dans la Ghouta orientale, enclave que le régime de Bachar Al-Assad souhaite reprendre à tout prix en ne respectant pas la trêve humanitaire décidée à l’ONU. Cette séquence de Monsieur El Khal, à contre-courant du traitement de la guerre en Syrie dans les médias dits mainstream, a énormément fait réagir. Rien de surprenant affirment ses défenseurs, puisque se plaçant en opposition à la doxa journalistique dominante, le journaliste libanais a engendré une véritable cabale à son égard. Il y a de cela dans ce que subit Claude El Khal depuis la publication de cette séquence, il serait malhonnête de le nier tout comme il y a assurément une volonté chez un nombre conséquent de personnes de se faire Le Média.

En allant déterrer des tweets du journaliste – ce qui semble être la nouvelle mode de ce pays – et en se contentant presque uniquement d’attaques ad hominem sans entrer dans le fond du sujet abordé par la séquence, nombreux sont ceux à avoir démontré leur mauvaise foi. Néanmoins, il serait réducteur d’affirmer que seules des personnes mal intentionnées à l’égard de Claude El Khal ou de Le Média ont trouvé cette séquence dérangeante voire choquante. Personnellement, celle-ci m’a dérangé tout comme la chasse à l’homme qui s’en est suivie. Je crois qu’il nous faut, sur ce sujet comme sur bien d’autres, parvenir à ne pas sombrer dans le manichéisme ambiant tout en refusant le simplisme. Voilà quel est notre chemin de crête. Lire la suite

L’esclavage en Libye, la fermeture des frontières et les Tartuffe

« L’esclavage est la plus grande des questions purement terrestres ; la moitié du monde disparaît sous cette nuit hideuse, une république s’y abîme : toutes les forces du progrès doivent se tourner de ce côté. Là est la honte, là est le crime, là sont les ténèbres. « L’homme possédé par l’homme ! » Ceci est la plus haute offense qui puisse être faite à Dieu, seul maître du genre humain. Un seul esclave sur la terre suffit pour déshonorer la liberté de tous les hommes ». Ces phrases, écrites par Victor Hugo, datent de 1862 et demeurent pourtant d’une cruelle actualité. Prévenus depuis un moment par les ONG du traitement inhumain subi par les migrants en Libye, cette réalité nous a explosés à la figure après la diffusion des images de CNN montrant un marché aux esclaves.

Cette révélation soudaine d’une réalité insoutenable qui était pourtant là sous nos yeux depuis un certain temps mais que nous refusions de voir a sans doute été l’un de ces seuils imperceptibles qui, une fois franchi, font que plus rien n’est jamais comme avant. L’esclavage, cette abomination, cette peste toujours prête à ressurgir du fond des vieux vêtements pour paraphraser Camus, le voilà qui est de retour et non loin de nous. La tentation est grande de voir dans cet odieux marché aux esclaves une situation fortuite, le dérapage de quelques esprits machiavéliques. Il faut pourtant, je crois, dire et répéter avec force que cette situation est aussi et avant tout la conséquence des politiques de fermeture des frontières qui sont menées en Europe. Hier, Emmanuel Macron a annoncé vouloir faire évacuer les esclaves de Libye mais cela ne saurait être la seule réponse. Si tel était le cas, le bal des Tartuffe auquel il participe régulièrement n’en serait que renforcé. Lire la suite

Les tensions avec la Corée du Nord, révélateur de l’aveuglement occidental

Depuis quelques semaines, voire quelques mois, la tension est extrême entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. Promesse de faire tomber le feu et la furie comme jamais de la part de Donald Jr. Trump contre provocations et tests nucléaires par Kim Jong-Un, rarement les relations auront été aussi tendues autour de la Corée du Nord. Cette tension dépasse, évidemment, allégrement ce simple duel puisque certains voisins – à commencer par le Japon – sont également entrés dans la danse. De la même manière, Russie et Chine ne se sont pas gênées pour tenter de renforcer leur place dans le jeu diplomatique en se servant de cette crise si bien que l’ONU, comme d’habitude, a été incapable de prendre une résolution ambitieuse sur la question.

Il n’est toutefois guère étonnant de voir la Chine s’élever contre la position belliciste du nouveau locataire de la Maison Blanche. Celui-ci aurait en effet affirmé en privé, à en croire certains conseillers, que si la situation devait empirer les morts seraient à dénombrer du côté asiatique et pas américain. La Chine étant voisine de la Corée du Nord, il est tout à fait normal qu’elle ne s’engage pas dans cette voie belliciste pour la simple et bonne raison qu’elle pourrait subir les conséquences d’un bombardement visant la Corée du Nord. En ce sens, il me semble que cette crise avec la Corée du Nord est un formidable révélateur de l’aveuglement occidental – chez les médias, chez les politiciens mais également au sein de la population – à l’œuvre depuis des décennies. Lire la suite

La crise à la tête des armées ou la défaite de la pensée

La semaine dernière, à la suite de vives tensions entre Emmanuel Macron et lui-même, le général De Villiers, chef d’état-major des armées a finalement démissionné affirmant en substance ne plus être capable de diriger les armées en étant en accord avec sa vision. Cette première crise politique et diplomatique du quinquennat Macron – une telle démission est sans précédent dans l’histoire de la Vème République – a depuis été largement commentée. A vrai dire dès le début des tensions entre messieurs Macron et De Villiers l’ensemble de la classe politique ou presque y était allé de son commentaire à la fois sur la forme des choses et sur le fond (la baisse du budget du ministère de la Défense).

Evacuons d’emblée une ambigüité qui pourrait poindre, je considère qu’Emmanuel Macron dans son attitude et dans ses propos a été extrêmement maladroit. Sa fameuse phrase prononcée le 13 juillet dernier affirmant qu’il « [était] le chef », au-delà de la maladresse évidente, fleure bon l’autoritarisme latent. Surtout, loin d’être une marque de poigne ou de force comme d’aucuns l’affirment, je suis bien plus enclin à y voir un aveu de faiblesse de la part du nouveau locataire de l’Elysée. En politique comme en rhétorique, en effet, ce que l’on énonce c’est ce qui n’est pas évident. En prenant la parole pour dire qu’il était le chef, Emmanuel Macron a donc reconnu en creux que ceci n’était pas si évident – cette intervention rappelle d’ailleurs le fameux « vous parlez au Premier ministre » de Fabius face à Chirac. Ce faisant il s’est surtout comporté comme un petit-chef. Il me semble néanmoins que les questions soulevées par cette crise débordent allègrement du cadre de la petite personne d’Emmanuel Macron. Lire la suite

Israël, Etat voyou par excellence

Il y a une dizaine de jours, Benjamin Netanyahu s’est félicité d’être « le premier ministre qui construit la première ville en Judée-Samarie » – c’est-à-dire en Cisjordanie. Dans son excellent livre, Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique que c’est le franchissement de seuils invisibles qui précipitent des changements d’ampleur. Il me semble que le lancement de la construction de cette ville dont s’est gargarisé le premier ministre israélien fait partie de ce genre de franchissement de seuil. Cette annonce marque en effet une rupture puisque la construction de colonies juives par le gouvernement israélien était gelée depuis les accords d’Oslo de 1993 – ce qui, nous y reviendrons, n’a pas empêché la colonisation de s’étendre entre la signature de ces accords et aujourd’hui.

Ce nouvel affront pour les Palestiniens s’inscrit dans une droitisation croissante du gouvernement de l’Etat hébreux depuis des années, droitisation qui a abouti au renforcement sans précédent du « parti des colons » symbolisé par Naftali Bennett actuel ministre de l’Education et figure de proue du Foyer Juif (un parti nationaliste israélien). Cette décision de Netanyahu, si elle marque une rupture certaine, s’inscrit pourtant dans la droite lignée de la persécution subie par les Palestiniens. L’objectif inavouable du gouvernement actuel et de Benyamin Netanyahu est assurément de pousser la colonisation si loin que toute création d’un Etat palestinien soit rendue impossible. Par ailleurs, cette stratégie s’inscrit pleinement dans une position de dominateur exacerbé qui, et je pèse mes mots, a fait entrer depuis longtemps l’Etat hébreux dans la triste liste des Etats voyous. Lire la suite

L’Accord de Paris, Emmanuel Macron et l’art du retournement

Jeudi dernier, Donald J. Trump a finalement mis sa menace à exécution. Il a, en effet, décidé de retirer les Etats-Unis de l’Accord de Paris issu de la COP21 – bien que ce retrait demeure très hypothétique dans la mesure où celui-ci ne peut avoir lieu que dans quatre ans et personne ne sait si Donald Trump sera encore président des Etats-Unis à ce moment-là. L’ensemble du monde ou presque a décrit cette décision du magnat de l’immobilier sur le thème de la catastrophe : « apocalypse » ; « désastreux » ; « dangereux » ; tels sont les mots qui reviennent dans la bouche de tous les commentateurs – nous y reviendrons au fil de ce billet.

Alors que la grande majorité des dirigeants de la planète se sont contentés d’un communiqué de presse pour commenter la décision venue d’outre-Atlantique, Emmanuel Macron a décidé de faire une déclaration en français puis en anglais pour répondre au président américain. En pastichant le slogan de campagne de Donald J. Trump – il a déclaré « make our planet great again » pour conclure sa déclaration anglaise – le nouveau locataire de l’Elysée a sans conteste réalisé un grand coup de communication. A ce titre, le tweet reprenant cette phrase est devenu le tweet français le plus populaire. Les commentaires dithyrambiques (notamment de la part de certains médias) méritent cependant, à mon sens, d’être fortement nuancés tant cette déclaration me semble être uniquement de la communication.

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Al Assad et Daech ou l’hydre à deux têtes

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle française, les principaux candidats sont tous en train de durcir le ton, de tenter de faire la différence et essayent évidemment de ne faire aucune erreur. A ce petit jeu-là, les questions géopolitiques comptent tout autant que les questions strictement nationales. Point de rupture majeur tout au long de la campagne, la question syrienne demeure l’un des sujets de prédilection de certains candidats pour tenter de discréditer d’autres. Face à ce conflit immensément complexe – assurément le plus complexe du XXIème siècle – il est assez navrant de constater le simplisme ambiant qui peuple les réflexions des candidats.

En effet, alors que certains résument la révolution syrienne et tous les événements qui s’en sont suivis à une simple prédation pour les ressources naturelles (Mélenchon) d’autres nous expliquent qu’il faut s’allier avec Bachar Al Assad pour mieux lutter contre Daech (Fillon, Le Pen). Quant au dernier favori (Macron), il demeure dans un flou artistique assez grandiose, jonglant entre la volonté d’intervention militaire et la discussion. L’ensemble ou presque des candidats dissocient ainsi totalement Daech du problème Al Assad. Il va sans dire qu’une telle conception est à la fois partielle mais surtout totalement contre-productive en cela qu’elle ne permet pas de penser de manière globale les problèmes intimement liés du terrorisme international et du despotisme au Moyen-Orient. En somme, les réflexions des candidats à l’élection présidentielle contribuent à faire croire que Daech et Al Assad sont deux problèmes distincts alors même qu’ils sont, à mes yeux, une seule hydre à deux têtes monstrueuses. Lire la suite