Gilets jaunes, les raisons de la longévité

Lorsque le 17 novembre dernier les Gilets jaunes se rassemblent pour la première fois lors de l’acte I du mouvement, bien peu de monde aurait été capable de prédire que près de deux mois plus tard, celui-ci serait toujours bien vivace et qu’il ferait perdre ses nerfs et son calme à Emmanuel Macron ainsi qu’à la caste qui l’entoure. Pour être juste et franc, il faut même reconnaitre que peu de monde croyait à la réussite d’une seule mobilisation, sans compter sur les personnes, dont je faisais partie, qui étaient très sceptiques à l’égard d’un mouvement dont l’on peinait à discerner les contours ou à comprendre les revendications.

Par-delà le questionnement sur le premier samedi de mobilisation, ce sont effectivement ces questions à propos des revendications portées par le mouvement ainsi que de sa composition qui ont rapidement fait croire à un coup d’éclat voué à n’avoir pas de lendemain. Pourtant, au fil des semaines nous avons vu la mobilisation s’épaissir et, surtout, le pouvoir avoir peur au point de déployer des blindés dans Paris et dans d’autres villes de France ou accéder directement à la demande de revalorisation des forces de l’ordre de peur de voir la seule chose qui le protège encore de la rue se retourner contre lui. Comment dès lors comprendre le succès de ce mouvement ? Le fait qu’il se tienne le week-end joue assurément un rôle important mais se contenter de cette explication fait sans aucun doute passer à côté de l’essentiel.

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Derrière le culte de la valeur travail

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2007, cela est devenu une constante. Bien que le brandissement de la fameuse et fumeuse valeur travail ne soit pas apparu avec le successeur de Jacques Chirac (sans remonter à la devise pétainiste l’on peut aisément trouver des références à celle-ci au fil de l’histoire politique française), il est indéniable que celui qui fut ministre de l’Intérieur avant d’occuper l’Elysée a replacé au centre du débat ou presque la valeur travail. Tout le monde se souvient en effet de son célèbre travailler plus pour gagner plus et des mesures qui l’avaient accompagné – à commencer par la défiscalisation des heures supplémentaires.

Depuis, bien que présentée sous d’autres formes par moments, c’est toujours la même idéologie qui irrigue les discours des présidents et ministres de ce pays. Lorsque l’on nous explique, en substance, que le travail doit payer comme l’a fait Emmanuel Macron dans son allocution de décembre (sans pour autant revaloriser les salaires bien entendu) c’est à cette même valeur travail que l’on se réfère, de la même manière que c’est au nom de cette valeur que l’on justifie le flicage des chômeurs et le durcissement des sanctions à leur égard. Progressivement, la valeur travail s’est érigée en totem sujet d’un culte qui révèle tout à la fois la soif de domination des puissants en même temps que leur hypocrisie patentée.

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Mise à mal du droit de manifester, le fléau qui vient de loin

Alors que le gouvernement et Emmanuel Macron tablaient assurément sur un tassement de la mobilisation des Gilets Jaunes en ce début d’année 2019, le huitième acte qui s’est tenu samedi dernier a, au contraire, semblé démontrer que le mouvement s’était revigoré et que la mobilisation repartait à la hausse. En dépit des fêtes de fin d’année, des annonces de l’exécutif censées (dans sa logique) faire revenir le calme et de la stratégie de la peur employée par le pouvoir, les Gilets Jaunes sont encore présents et ne semblent pas prêt d’abandonner ronds-points et manifestations le samedi – ce qui tend à prouver qu’une action menée le week-end est plus à même de s’inscrire dans la longévité.

Après avoir tout tenté ou presque pour éteindre le mouvement (stratégie de la peur en annonçant qu’il y aurait des morts lors d’actes précédents, déploiement démesuré des forces de l’ordre, tentative de laisser pourrir le mouvement pour le couper du soutien populaire ou encore violences manifestes à l’égard des manifestants), Emmanuel Macron et son gouvernement essayent manifestement depuis quelques jours de réduire les Gilets Jaunes à des hordes de violents uniquement là pour en découdre. De l’expression « foules haineuses » utilisée par Monsieur Macron aux annonces liberticides d’Edouard Philippe lundi soir lors du JT de TF1 en passant par les provocations irresponsables de Benjamin Griveaux, c’est une seule et même dynamique qui s’affirme : celle de vouloir criminaliser le mouvement en tentant de faire sombrer le pays dans un manichéisme primaire où le tout sécuritaire deviendrait nécessaire.

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L’enfumage du grand débat national

Le 10 décembre dernier, pris dans ce qu’il croyait être une colère passagère, Emmanuel Macron avait annoncé le lancement d’un grand débat national pour répondre à la volonté des Gilets Jaunes d’être écoutés. Passée quelque peu inaperçue en raison de la vraie fausse revalorisation de la prime d’activité pour toutes les personnes touchant le SMIC, la proposition de ce grand débat national était sans doute, dans l’esprit du locataire de l’Elysée, l’une des pierres angulaires de sa stratégie de sortie de crise. Malgré ses tentatives, la colère populaire est bien enracinée et ce n’est pas un simulacre de Grenelle qui semble pouvoir faire disparaitre cette rage sourde qui parcourt le pays.

Le successeur de François Hollande pensait certainement avoir trouvé la parade et, peut-être, certaines personnes croient sincèrement que ce fameux grand débat national peut être une forme de cahier des doléances contemporains à même de collecter les attentes populaires pour tenter ensuite de les satisfaire. Je crois, pour ma part, que ce grand débat national – tant dans sa philosophie générale que dans sa forme (temps très réduit, tirage au sort, etc.) – est une tentative d’enfumage de plus pour mieux neutraliser les colères qui se lèvent partout dans le pays et qu’il ne vise à rien d’autre que de laisser les gens parler sans les écouter, comme d’habitude en somme.

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RIC, le risque de l’impasse

Depuis le surgissement du mouvement des Gilets Jaunes, les tenants de l’ordre en place – qu’ils soient responsable politiques ou éditorialistes des médias dominants – n’ont eu de cesse de fustiger tout à la fois l’absence de revendications concrètes (comme si une insurrection devait avoir un programme politique murement réfléchi) et le manque de représentants du mouvement. Derrière cette double volonté ne se cachait en réalité que celle de désigner des leaders et des revendications pour mieux les écraser dans un simulacre de négociation. Parce que, en réalité et au-delà de la violence dans les quartiers cossus de la capitale ou contre des symboles étatiques, ce qui faisait assurément peur au pouvoir en place était le caractère protéiforme et diffus du mouvement, caractère qui le rendait insaisissable et irrécupérable à la fois.

Quand bien même la mobilisation à Paris a semblé reculé lors des derniers actes des Gilets Jaunes, il serait bien présomptueux de croire que les annonces d’Emmanuel Macron ont calmé la colère et la révolte. Je crois bien plus qu’il a attisé la flamme du mépris à son égard et de la rage qu’il suscite en tentant de prendre tout le monde pour des abrutis. Couplée à la revalorisation salariale conséquente obtenue par les forces de l’ordre, cette tentative a, sans guère de doute, renforcé le ressentiment à son égard et comme le dit très bien Mediapart dans un article récent, le voilà désormais face à l’équation d’un retour aux urnes pour tenter de sauver le reste de son quinquennat. Dans cette configuration, comment comprendre l’émergence de la revendication du référendum d’initiative citoyenne (le fameux RIC servi à toutes les sauces depuis des semaines) et, surtout, comment expliquer que les éditorialistes et l’ensemble ou presque du spectre politique se soient saisis de cette revendication pour en faire un symbole du mouvement alors qu’elle n’était, à l’origine, qu’une revendication parmi d’autres ?

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Emmanuel Macron, son allocution et le virage qui tourne en rond

Avant-hier, sur les coups de 20 heures, Emmanuel Macron s’est exprimé depuis l’Elysée. Dans sa deuxième intervention depuis le début du mouvement des gilets jaunes, le successeur de François Hollande a fait quelques annonces – nous y reviendrons – qui, aux yeux de tout un pan de l’éditocratie suffisent à décrire sa prise de parole vespérale comme un tournant social. Il n’est, en réalité, guère surprenant de voir l’ensemble de cette éditocratie dresser les louanges du monarque présidentiel après les quelques miettes qu’il a bien voulues concéder lundi soir. Il faut effectivement dire que ceux-ci étaient bien désemparés en regard de l’absence de réaction de Monsieur Macron et bien en peine de faire autre chose que de jouer les chiens de garde – plutôt devrions-nous dire les caniches tant ils ne font plus peur à grand monde – face aux revendications des gilets jaunes et la colère sourde qui montait dans le pays.

Pourtant, et malgré le grand renfort de propagande (il faut bien appeler les choses par leur nom) de tous ces éditorialistes en vue, il semblerait que les annonces d’Emmanuel Macron n’aient pas convaincu grand monde et ne soient pas à même de mettre fin au mouvement des gilets jaunes. La plupart des articles sortis hier et traitant des réactions desdits gilets jaunes aux annonces du monarque présidentiel semblent tisser une sorte de fil d’Ariane assurément symbolisé par la conviction qu’il n’a pas réellement compris ou répondu aux attentes et colères exprimées. Ce scepticisme et cette colère croissante s’expliquent évidemment par le fait que Monsieur Macron n’a fait aucun virage social et a essayé d’enfumer tout le monde, ce qui n’a pas marché.

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Le 8 décembre et ses enseignements

Samedi s’est donc tenu un peu partout en France le quatrième acte de la mobilisation du mouvement des Gilets Jaunes. Une semaine après une manifestation qui s’était terminée dans la violence, il est euphémique de dire que certains redoutaient une nouvelle journée de violences, sans doute encore plus forte. Il faut dire que le gouvernement a tout fait pour que la tension atteigne une sorte de paroxysme à l’approche de la manifestation et il ne me parait pas exagéré de parler de stratégie du chaos menée par la caste au pouvoir par le biais de Christophe Castaner. Samedi, ce sont donc tout à la fois la gendarmerie et ses blindés qui ont été déployés dans Paris et dans certaines autres villes, à Marseille notamment.

Il est évident que la stratégie du gouvernement consistait à dépeindre les gilets jaunes comme des personnes violentes afin de convaincre la plupart des personnes de ne pas venir manifester – à cet égard l’utilisation de termes comme factieux ou séditieux n’était guère étonnante – puisque, ils l’ont bien compris en haut lieu et Frédéric Lordon le rappelle magistralement dans son dernier billet de blog, la force du nombre est de notre côté. Il s’agit en somme d’empêcher qu’encore plus de braves gens ne s’enragent et viennent contester l’ordre établi. Il est d’ailleurs assez significatif de voir que c’est l’absence de dégradations et de violences – ou en tous cas leur nombre moindre – qui est utilisée pour affirmer que le mouvement s’essouffle. Qu’en est-il réellement ?

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