Système économique, l’angle mort des Gilets jaunes

Samedi dernier s’est donc tenu l’acte X des Gilets jaunes. Malgré le lancement du grand débat – qui s’avère bien plus être une grande escroquerie, j’y reviendrai bientôt – le flux de personnes mobilisées dans les rues de France ne semble pas avoir diminué. Variant les lieux de mobilisation, le mouvement protéiforme auquel nous assistons depuis des semaines semble désormais s’être profondément enraciné et risque assurément d’être une épine durable dans le pied d’Emmanuel Macron et de sa caste. Comptant sur le début du grand débat pour respirer un petit peu, le monarque présidentiel, son gouvernement et sa majorité fantoche risquent bien d’être déçus de la tournure des choses.

Samedi dernier, l’un des principaux messages porté tant par les revendications que par les pancartes était lié aux violences policières. Après des semaines de répression exacerbée de la part des forces de l’ordre, le sujet semble, en effet, s’être enfin invité dans les JT. Surfant sur cet éclairage aussi soudain que tardif, les Gilets jaunes en ont profité pour dénoncer les violences d’Etat perpétrées par les forces de l’ordre et couvertes par le plus haut niveau de l’Etat – Christophe Castaner n’ayant pas hésité à nier purement et simplement les violences policières. Les semaines passent, les samedis de mobilisation s’accumulent et pourtant un thème, majeur selon moi, reste étrangement absent. Pour paraphraser un petit président, celui-ci n’a pas de visage, pas de parti, ne présente pas de candidat aux élections et pourtant il gouverne : le système économique.

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Elections européennes et Rassemblement national ou l’urgence de casser le masque

Il y a quelques jours, le Rassemblent national de Marine Le Pen (ex-Front National) a lancé en grande pompe sa campagne pour les élections européennes. Si certaines figures étaient connues à l’instar de Thierry Mariani, l’ancien ministre sarkozyste, d’autres l’étaient moins, à commencer par la tête de liste, Jordan Bardella âgé de seulement 23 ans. Tentant de se placer dans la foulée du mouvement des Gilets jaunes, le parti d’extrême-droite entend bien tirer parti de la mobilisation qui touche la France depuis des semaines et escompte bien pouvoir tirer les marrons du feu en bénéficiant d’une poussée électorale lui permettant d’arriver en tête en mai prochain.

Derrière le discours policé portant sur les revendications sociales des plus dominés de la société, le Rassemblement national n’a en réalité aucun intérêt pour cette partie là de la population. Il n’est d’ailleurs pas étonnant, nous y reviendrons dans la deuxième partie, de voir que de nombreux tenants de l’ordre économique établi commence à distiller l’idée selon laquelle l’extrême-droite pourrait être un recours. Le vernis social derrière se cache le parti de Marine Le Pen pourrait bien finir par s’écailler, la tête de liste elle-même ayant un discours franchement libéral puisque celle-ci a repris, sur RMC, l’antienne selon laquelle une augmentation du SMIC serait une charge insupportable pour les entreprises et que donc, en matière d’augmentation des salaires, il est urgent de ne rien faire.

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Marlène Schiappa, la cagnotte et les complices

Si l’acte IX du mouvement des Gilets jaunes s’est déroulé avec moins de violences selon les observateurs, le précédent avait été marqué par la fameuse intervention de Christophe Dettinger et ses coups de poing assénés à des forces de l’ordre. Il ne s’agit pas ici de revenir sur cet élément ni même de le juger mais bien plutôt de s’interroger sur la cagnotte qui a été créée par la suite et toutes les réactions que celle-ci a généré ainsi que du message envoyé lorsque l’on fait fermer une cagnotte au prétexte qu’elle serait indécente. En première ligne dans l’attaque contre ladite cagnotte, Marlène Schiappa fait assurément figure de symbole.

La secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que de la lutte contre les discriminations a effectivement vertement critiqué non seulement le principe de la cagnotte en lui-même mais également les personnes prêtes à donner de l’argent à Monsieur Dettinger. La plus univoque de ses critiques s’est assurément produite sur le plateau de France Info où elle a expliqué qu’elle était favorable à ce que l’on fiche ou poursuive l’ensemble des personnes qui ont donné de l’argent au prétexte qu’elle les considérait comme des complices de la violence de Christophe Dettinger. Cette séquence me parait doublement inquiétante.

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Gilets jaunes, les raisons de la longévité

Lorsque le 17 novembre dernier les Gilets jaunes se rassemblent pour la première fois lors de l’acte I du mouvement, bien peu de monde aurait été capable de prédire que près de deux mois plus tard, celui-ci serait toujours bien vivace et qu’il ferait perdre ses nerfs et son calme à Emmanuel Macron ainsi qu’à la caste qui l’entoure. Pour être juste et franc, il faut même reconnaitre que peu de monde croyait à la réussite d’une seule mobilisation, sans compter sur les personnes, dont je faisais partie, qui étaient très sceptiques à l’égard d’un mouvement dont l’on peinait à discerner les contours ou à comprendre les revendications.

Par-delà le questionnement sur le premier samedi de mobilisation, ce sont effectivement ces questions à propos des revendications portées par le mouvement ainsi que de sa composition qui ont rapidement fait croire à un coup d’éclat voué à n’avoir pas de lendemain. Pourtant, au fil des semaines nous avons vu la mobilisation s’épaissir et, surtout, le pouvoir avoir peur au point de déployer des blindés dans Paris et dans d’autres villes de France ou accéder directement à la demande de revalorisation des forces de l’ordre de peur de voir la seule chose qui le protège encore de la rue se retourner contre lui. Comment dès lors comprendre le succès de ce mouvement ? Le fait qu’il se tienne le week-end joue assurément un rôle important mais se contenter de cette explication fait sans aucun doute passer à côté de l’essentiel.

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Derrière le culte de la valeur travail

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2007, cela est devenu une constante. Bien que le brandissement de la fameuse et fumeuse valeur travail ne soit pas apparu avec le successeur de Jacques Chirac (sans remonter à la devise pétainiste l’on peut aisément trouver des références à celle-ci au fil de l’histoire politique française), il est indéniable que celui qui fut ministre de l’Intérieur avant d’occuper l’Elysée a replacé au centre du débat ou presque la valeur travail. Tout le monde se souvient en effet de son célèbre travailler plus pour gagner plus et des mesures qui l’avaient accompagné – à commencer par la défiscalisation des heures supplémentaires.

Depuis, bien que présentée sous d’autres formes par moments, c’est toujours la même idéologie qui irrigue les discours des présidents et ministres de ce pays. Lorsque l’on nous explique, en substance, que le travail doit payer comme l’a fait Emmanuel Macron dans son allocution de décembre (sans pour autant revaloriser les salaires bien entendu) c’est à cette même valeur travail que l’on se réfère, de la même manière que c’est au nom de cette valeur que l’on justifie le flicage des chômeurs et le durcissement des sanctions à leur égard. Progressivement, la valeur travail s’est érigée en totem sujet d’un culte qui révèle tout à la fois la soif de domination des puissants en même temps que leur hypocrisie patentée.

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Mise à mal du droit de manifester, le fléau qui vient de loin

Alors que le gouvernement et Emmanuel Macron tablaient assurément sur un tassement de la mobilisation des Gilets Jaunes en ce début d’année 2019, le huitième acte qui s’est tenu samedi dernier a, au contraire, semblé démontrer que le mouvement s’était revigoré et que la mobilisation repartait à la hausse. En dépit des fêtes de fin d’année, des annonces de l’exécutif censées (dans sa logique) faire revenir le calme et de la stratégie de la peur employée par le pouvoir, les Gilets Jaunes sont encore présents et ne semblent pas prêt d’abandonner ronds-points et manifestations le samedi – ce qui tend à prouver qu’une action menée le week-end est plus à même de s’inscrire dans la longévité.

Après avoir tout tenté ou presque pour éteindre le mouvement (stratégie de la peur en annonçant qu’il y aurait des morts lors d’actes précédents, déploiement démesuré des forces de l’ordre, tentative de laisser pourrir le mouvement pour le couper du soutien populaire ou encore violences manifestes à l’égard des manifestants), Emmanuel Macron et son gouvernement essayent manifestement depuis quelques jours de réduire les Gilets Jaunes à des hordes de violents uniquement là pour en découdre. De l’expression « foules haineuses » utilisée par Monsieur Macron aux annonces liberticides d’Edouard Philippe lundi soir lors du JT de TF1 en passant par les provocations irresponsables de Benjamin Griveaux, c’est une seule et même dynamique qui s’affirme : celle de vouloir criminaliser le mouvement en tentant de faire sombrer le pays dans un manichéisme primaire où le tout sécuritaire deviendrait nécessaire.

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L’enfumage du grand débat national

Le 10 décembre dernier, pris dans ce qu’il croyait être une colère passagère, Emmanuel Macron avait annoncé le lancement d’un grand débat national pour répondre à la volonté des Gilets Jaunes d’être écoutés. Passée quelque peu inaperçue en raison de la vraie fausse revalorisation de la prime d’activité pour toutes les personnes touchant le SMIC, la proposition de ce grand débat national était sans doute, dans l’esprit du locataire de l’Elysée, l’une des pierres angulaires de sa stratégie de sortie de crise. Malgré ses tentatives, la colère populaire est bien enracinée et ce n’est pas un simulacre de Grenelle qui semble pouvoir faire disparaitre cette rage sourde qui parcourt le pays.

Le successeur de François Hollande pensait certainement avoir trouvé la parade et, peut-être, certaines personnes croient sincèrement que ce fameux grand débat national peut être une forme de cahier des doléances contemporains à même de collecter les attentes populaires pour tenter ensuite de les satisfaire. Je crois, pour ma part, que ce grand débat national – tant dans sa philosophie générale que dans sa forme (temps très réduit, tirage au sort, etc.) – est une tentative d’enfumage de plus pour mieux neutraliser les colères qui se lèvent partout dans le pays et qu’il ne vise à rien d’autre que de laisser les gens parler sans les écouter, comme d’habitude en somme.

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