Mise à mal du droit de manifester, le fléau qui vient de loin

Alors que le gouvernement et Emmanuel Macron tablaient assurément sur un tassement de la mobilisation des Gilets Jaunes en ce début d’année 2019, le huitième acte qui s’est tenu samedi dernier a, au contraire, semblé démontrer que le mouvement s’était revigoré et que la mobilisation repartait à la hausse. En dépit des fêtes de fin d’année, des annonces de l’exécutif censées (dans sa logique) faire revenir le calme et de la stratégie de la peur employée par le pouvoir, les Gilets Jaunes sont encore présents et ne semblent pas prêt d’abandonner ronds-points et manifestations le samedi – ce qui tend à prouver qu’une action menée le week-end est plus à même de s’inscrire dans la longévité.

Après avoir tout tenté ou presque pour éteindre le mouvement (stratégie de la peur en annonçant qu’il y aurait des morts lors d’actes précédents, déploiement démesuré des forces de l’ordre, tentative de laisser pourrir le mouvement pour le couper du soutien populaire ou encore violences manifestes à l’égard des manifestants), Emmanuel Macron et son gouvernement essayent manifestement depuis quelques jours de réduire les Gilets Jaunes à des hordes de violents uniquement là pour en découdre. De l’expression « foules haineuses » utilisée par Monsieur Macron aux annonces liberticides d’Edouard Philippe lundi soir lors du JT de TF1 en passant par les provocations irresponsables de Benjamin Griveaux, c’est une seule et même dynamique qui s’affirme : celle de vouloir criminaliser le mouvement en tentant de faire sombrer le pays dans un manichéisme primaire où le tout sécuritaire deviendrait nécessaire.

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L’enfumage du grand débat national

Le 10 décembre dernier, pris dans ce qu’il croyait être une colère passagère, Emmanuel Macron avait annoncé le lancement d’un grand débat national pour répondre à la volonté des Gilets Jaunes d’être écoutés. Passée quelque peu inaperçue en raison de la vraie fausse revalorisation de la prime d’activité pour toutes les personnes touchant le SMIC, la proposition de ce grand débat national était sans doute, dans l’esprit du locataire de l’Elysée, l’une des pierres angulaires de sa stratégie de sortie de crise. Malgré ses tentatives, la colère populaire est bien enracinée et ce n’est pas un simulacre de Grenelle qui semble pouvoir faire disparaitre cette rage sourde qui parcourt le pays.

Le successeur de François Hollande pensait certainement avoir trouvé la parade et, peut-être, certaines personnes croient sincèrement que ce fameux grand débat national peut être une forme de cahier des doléances contemporains à même de collecter les attentes populaires pour tenter ensuite de les satisfaire. Je crois, pour ma part, que ce grand débat national – tant dans sa philosophie générale que dans sa forme (temps très réduit, tirage au sort, etc.) – est une tentative d’enfumage de plus pour mieux neutraliser les colères qui se lèvent partout dans le pays et qu’il ne vise à rien d’autre que de laisser les gens parler sans les écouter, comme d’habitude en somme.

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RIC, le risque de l’impasse

Depuis le surgissement du mouvement des Gilets Jaunes, les tenants de l’ordre en place – qu’ils soient responsable politiques ou éditorialistes des médias dominants – n’ont eu de cesse de fustiger tout à la fois l’absence de revendications concrètes (comme si une insurrection devait avoir un programme politique murement réfléchi) et le manque de représentants du mouvement. Derrière cette double volonté ne se cachait en réalité que celle de désigner des leaders et des revendications pour mieux les écraser dans un simulacre de négociation. Parce que, en réalité et au-delà de la violence dans les quartiers cossus de la capitale ou contre des symboles étatiques, ce qui faisait assurément peur au pouvoir en place était le caractère protéiforme et diffus du mouvement, caractère qui le rendait insaisissable et irrécupérable à la fois.

Quand bien même la mobilisation à Paris a semblé reculé lors des derniers actes des Gilets Jaunes, il serait bien présomptueux de croire que les annonces d’Emmanuel Macron ont calmé la colère et la révolte. Je crois bien plus qu’il a attisé la flamme du mépris à son égard et de la rage qu’il suscite en tentant de prendre tout le monde pour des abrutis. Couplée à la revalorisation salariale conséquente obtenue par les forces de l’ordre, cette tentative a, sans guère de doute, renforcé le ressentiment à son égard et comme le dit très bien Mediapart dans un article récent, le voilà désormais face à l’équation d’un retour aux urnes pour tenter de sauver le reste de son quinquennat. Dans cette configuration, comment comprendre l’émergence de la revendication du référendum d’initiative citoyenne (le fameux RIC servi à toutes les sauces depuis des semaines) et, surtout, comment expliquer que les éditorialistes et l’ensemble ou presque du spectre politique se soient saisis de cette revendication pour en faire un symbole du mouvement alors qu’elle n’était, à l’origine, qu’une revendication parmi d’autres ?

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Emmanuel Macron, son allocution et le virage qui tourne en rond

Avant-hier, sur les coups de 20 heures, Emmanuel Macron s’est exprimé depuis l’Elysée. Dans sa deuxième intervention depuis le début du mouvement des gilets jaunes, le successeur de François Hollande a fait quelques annonces – nous y reviendrons – qui, aux yeux de tout un pan de l’éditocratie suffisent à décrire sa prise de parole vespérale comme un tournant social. Il n’est, en réalité, guère surprenant de voir l’ensemble de cette éditocratie dresser les louanges du monarque présidentiel après les quelques miettes qu’il a bien voulues concéder lundi soir. Il faut effectivement dire que ceux-ci étaient bien désemparés en regard de l’absence de réaction de Monsieur Macron et bien en peine de faire autre chose que de jouer les chiens de garde – plutôt devrions-nous dire les caniches tant ils ne font plus peur à grand monde – face aux revendications des gilets jaunes et la colère sourde qui montait dans le pays.

Pourtant, et malgré le grand renfort de propagande (il faut bien appeler les choses par leur nom) de tous ces éditorialistes en vue, il semblerait que les annonces d’Emmanuel Macron n’aient pas convaincu grand monde et ne soient pas à même de mettre fin au mouvement des gilets jaunes. La plupart des articles sortis hier et traitant des réactions desdits gilets jaunes aux annonces du monarque présidentiel semblent tisser une sorte de fil d’Ariane assurément symbolisé par la conviction qu’il n’a pas réellement compris ou répondu aux attentes et colères exprimées. Ce scepticisme et cette colère croissante s’expliquent évidemment par le fait que Monsieur Macron n’a fait aucun virage social et a essayé d’enfumer tout le monde, ce qui n’a pas marché.

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Le 8 décembre et ses enseignements

Samedi s’est donc tenu un peu partout en France le quatrième acte de la mobilisation du mouvement des Gilets Jaunes. Une semaine après une manifestation qui s’était terminée dans la violence, il est euphémique de dire que certains redoutaient une nouvelle journée de violences, sans doute encore plus forte. Il faut dire que le gouvernement a tout fait pour que la tension atteigne une sorte de paroxysme à l’approche de la manifestation et il ne me parait pas exagéré de parler de stratégie du chaos menée par la caste au pouvoir par le biais de Christophe Castaner. Samedi, ce sont donc tout à la fois la gendarmerie et ses blindés qui ont été déployés dans Paris et dans certaines autres villes, à Marseille notamment.

Il est évident que la stratégie du gouvernement consistait à dépeindre les gilets jaunes comme des personnes violentes afin de convaincre la plupart des personnes de ne pas venir manifester – à cet égard l’utilisation de termes comme factieux ou séditieux n’était guère étonnante – puisque, ils l’ont bien compris en haut lieu et Frédéric Lordon le rappelle magistralement dans son dernier billet de blog, la force du nombre est de notre côté. Il s’agit en somme d’empêcher qu’encore plus de braves gens ne s’enragent et viennent contester l’ordre établi. Il est d’ailleurs assez significatif de voir que c’est l’absence de dégradations et de violences – ou en tous cas leur nombre moindre – qui est utilisée pour affirmer que le mouvement s’essouffle. Qu’en est-il réellement ?

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La démocratie de la rue

« Ce n’est pas la rue qui gouverne », telle est l’antienne qui revient à chaque fois qu’un mouvement social prend de l’ampleur ou presque. Il pourrait même être amusant de recenser le nombre de fois où les dirigeants ont usé de cet argument pour tenter d’éteindre un feu qui était en train de prendre. Même si les expressions ont pu changer,la substance du message est restée d’une constance rare. De la chienlit gaullienne aux vitupérations macronistes en passant par le désormais célèbre« je reste droit dans mes bottes » d’Alain Juppé, les pouvoirs successifs – sans doute encore plus depuis l’avènement de la Vème République – n’ont eu de cesse de proclamer qu’eux et eux seuls étaient légitimes en   d’élus.

Tous les présidents de la Vème République ont effectivement épousé avec amour ses institutions d’essence quasi-monarchique permettant un pouvoir autoritaire pendant tout le long de la présence à l’Elysée – et ce, d’autant plus depuis le passage au quinquennat et à l’inversion de la dynamique entre les élections présidentielle et législatives. C’est bien ici que se trouve le nœud de la question, dans ce débat sur la légitimité de tel ou tel groupe à agir. Dans des institutions programmées pour que le président de la République agisse comme bon lui semble durant les cinq années suivant son élection sans aucun contre-pouvoir ou presque, il n’est finalement pas surprenant que la caste au pouvoir ne fasse que répéter que la rue n’a pas à gouverner – la rue étant ici une métonymie et représentant bien plus précisément l’ensemble du corps social. Je crois pourtant que cette antienne est un mythe qu’il faut prestement déconstruire.

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L’insurrection qui vient ?

Ce week-end, les images des affrontements entre forces de l’ordre et gilets jaunes ont fait le tour du monde. Il faut dire que de telles scènes sont rares et, il faut le dire, sont révélatrices d’une tension énorme qui s’est emparée du pays depuis quelques semaines. Si les tags sur l’arc de triomphe ont accaparé une bonne part des commentaires, il me semble pourtant que l’important n’était pas dans ces quelques traces de peinture présentes sur le monument – devenu subitement symbole de la République alors que, rappelons-le, il a été commandé par Napoléon Bonaparte qui n’était pas connu pour être un grand républicain.

Par-delà les images qui ont tournées en boucle ce week-end de manifestants présents un peu partout en France,d’affrontements et de dégradations de quartiers (autour de la place de l’Etoile) ou de villes qui n’en connaissent que très peu, il me semble quel’embrasement du mouvement social, initié par les gilets jaunes, auquel nous faisons face fait partie de ces évènements capables de changer radicalement les choses. Le pouvoir symbolisé par Emmanuel Macron parait effectivement tanguer ainsi que le suggèrent les réactions toutes plus hors-sol les unes que les autres de la part des membres de la majorité et surtout la convocation des chefs de parti à Matignon, symbole d’une crise politique profonde. Dès lors, ils’agit assurément de comprendre comment un tel mouvement a pris aussi rapidement mais aussi – et peut-être surtout – de se demander jusqu’où celui-ci peut aller.

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