Après le 10 novembre, éviter l’impasse

Il se pourrait bien que lorsque l’on se penchera sur les années 2010-2020 avec un peu de recul, le 10 novembre 2019 fasse figure de point de bascule. Dimanche dernier, une marche importante sinon massive a effectivement eu lieu dans Paris à l’appel d’un certain nombre de personnes après une tribune publiée dans Libération. Malgré, nous y reviendrons, la diabolisation effrénée qui a précédé la manifestation, malgré les divisions à gauche à son propos, malgré le fait qu’il s’agissait d’une première édition, l’on peut parler d’une réussite. Ceci est sans doute le signe de l’atteinte d’une forme de seuil, du type dont parle Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique, ces franchissements qui précipitent des changements importants.

L’atmosphère hystérique du pays à l’égard de l’islam et des musulmans s’est en effet accentuée depuis quelques semaines, du discours d’Eric Zemmour appelant à la guerre civile à mots à peines voilés à l’interview d’Emmanuel Macron à Valeurs Actuelles en passant par l’appel à une société de surveillance ou l’humiliation devant son fils d’une mère portant le voile accompagnatrice d’une sortie scolaire sans parler des tirs essuyés par une mosquée à Bayonne. Faut-il pour autant se contenter de la marche de dimanche ? Je ne le crois pas, je suis au contraire de ceux qui considèrent que celle-ci, pour paraphraser Churchill, n’est ni la fin ni même le début de la fin, tout juste est-ce peut-être la fin du début, et encore. Il s’agit donc d’accentuer le mouvement en l’élargissant et en permettant ainsi une réponse globale à l’attaque menée par la caste néolibérale au pouvoir depuis des décennies dans ce pays et qui n’a de cesse d’agiter le chiffon musulman pour faire passer sa casse sociale.

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#NeRestePasATaPlace ou le piège du néolibéralisme

Il y a plusieurs semaines, un mot-dièse a fait son apparition sur les réseaux sociaux, en particulier sur les Twitter. Porté notamment par Rokhaya Diallo avec son livre, le #NeRestePasATaPlace a eu une renommée aussi puissante qu’éphémère dans certains cercles de la société. L’on pourrait dès lors se dire qu’il n’est pas bien intéressant de revenir sur celui-ci. Je crois pourtant qu’il est important de tenter d’en faire, en quelque sorte, l’exégèse dans la mesure où le surgissement de ce mot-dièse me semble dire beaucoup de choses sur la société dans laquelle nous vivons, particulièrement en raison du fait que cette mode – le mot ne me semble pas exagéré ou usurpé – en dit très long sur la victoire intellectuelle du néolibéralisme.

Au moment de l’apparition de #NeRestePasATaPlace, Anasse Kazib avait publié un coup de gueule que j’avais trouvé excellent en cela qu’il parvenait bien à capter l’air du temps, le fameux Zeitgeist, à propos de cette expression. Il importe désormais, selon moi, de pousser l’analyse encore plus loin afin de tenter de démontrer à quel point ce mot-dièse est un concentré de ce que nous propose le néolibéralisme. Il ne s’agit évidemment pas de fustiger celles et ceux qui ont raconté leur cheminement personnel à travers cette dynamique et qui peuvent être autant d’éléments d’inspiration possible pour beaucoup – et ce, d’autant plus que, comme Anasse, il y a quelques années j’aurais pu prendre la plume fictive pour prendre part à cela – mais bien plus d’essayer de montrer à quel point le discours néolibéral nous a contaminés à grande échelle et comment un tel mot-dièse peut être très pervers. Que celles et ceux qui y ont participé n’en prennent pas ombrage, il ne s’agit pas d’attaques ad hominem mais bien plus d’une tentative de déconstruction de certains des messages les plus néfastes du capitalisme néolibéral.

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Christchurch ou le miroir tendu

Il y a une semaine, la Nouvelle-Zélande connaissait l’horreur d’un attentat terroriste sur son territoire. Peu après 13h30, heure locale, les mosquées Masjid al-Noor et Linwoord de Christchurch sont la cible d’un attentat d’extrême-droite prenant pour cible des croyants musulmans alors en pleine prière du vendredi. Le fait que Brenton Tarrant, le terroriste australien d’extrême-droite, filme et diffuse en direct le massacre – la vidéo n’a été que très peu vue en direct mais a fait l’objet d’une prolifération virale sur les réseaux sociaux malgré les multiples suppressions et bannissement de compte de la part de Twitter, Facebook et consorts – joue évidemment dans l’état de sidération que cet attentat a provoqué. Cette composante ne suffit pour autant pas à expliquer les raisons qui font de cet attentat une forme de franchissement de seuil.

En massacrant 49 personnes selon le bilan annoncé par la Première ministre néo-zélandaise, le terroriste a commis la plus grande tuerie visant spécifiquement des musulmans dans un pays occidental. Se réclamant ouvertement de certaines théories nées et présentes en France dans le manifeste qu’il a rendu public en lien avec son attentat, Brenton Tarrant a indéniablement entrainé une vague de gêne chez bien des commentateurs français, nous y reviendrons. Si ladite gêne ne m’intéresse pas particulièrement, la place importante occupée dans son passage à l’acte par certaines des théories qui ont vu le jour en France en même temps que la situation particulière du pays nous oblige, me semble-t-il, à nous intéresser plus profondément à ces idées et ce climat nauséabonds qui montent en France.

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GPA, le débat sans fin

Il y a quelques semaines, Envoyé spécial diffusait un reportage très intéressant sur la question de la gestation pour autrui – et donc des mères porteuses. Démontrant que cette pratique avait lieu en dépit de son interdiction, le sujet de l’émission de France 2 a assurément mis l’accent sur bien des points épineux de ce débat qui est, peut-être, l’un des plus complexes qui puisse être en cela qu’il est tragique au sens premier du terme, à savoir deux légitimités qui s’affrontent sans que l’une ou l’autre ne puisse réellement s’imposer à l’autre. Il n’est évidemment pas question pour le moment de voir la GPA légalisée en France – pour le moment on peine à apercevoir un espoir concret d’autorisation de la PMA pour les couples de lesbiennes – mais il me semble que ce débat est important dans la mesure où il se trouve à la croisée des questionnements sociétaux et économiques.

L’on pourrait s’offusquer de voir dans ce débat une question économique. Je crois pourtant que c’est aussi de cela qu’il s’agit dès lors que l’on aborde le sujet si bien qu’une réflexion holistique sur celui-ci ne saurait faire l’économie de poser les questions relatives à l’exploitation des mères porteuses et de la forme d’aliénation que peuvent générer ces pratiques. Evidemment, le sujet est extrêmement sensible puisqu’il touche à ce qu’il y a de plus intime – le fait de porter un enfant dans le cas des mères porteuses, celui d’avoir des enfants dans le cas des parents ayant recours à cette pratique – mais c’est précisément pour cette raison qu’il est important, à mes yeux, de tenter d’aborder la question loin de l’hystérie et des anathèmes qui l’entourent souvent.

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Derrière la valeur travail, la fable de la méritocratie

Il y a quelques semaines j’avais abordé la question de la valeur travail dans un billet – ou plus précisément le culte dont celle-ci est l’objet et ce que nous apprend ledit culte sur la société dans laquelle nous évoluons. En y réfléchissant à nouveau, il me semble que parler de la valeur travail sans aborder la question de la méritocratie sur laquelle celle-ci est, d’une manière ou d’une autre, adossée revient à avoir une analyse partielle et finalement assez peu éclairante du phénomène. Comment, en effet, saisir l’entièreté et la complexité du problème lié au culte de la valeur travail sans interroger les tenants (l’objet de ce papier donc) et les aboutissants (abordés dans le précédent papier) ?

Il convient, toutefois, avant toute chose de définir de quoi l’on parle dès qu’on aborde la question de la méritocratie. Néologisme postulant l’importance du mérite dans l’accession au pouvoir (politique, économique, symbolique, etc.), la méritocratie est, finalement, le fondement même du culte de la valeur travail en cela qu’elle postule que si l’on est digne d’accéder à telle ou telle position – on voit ici clairement le lien avec la notion de travail dans une logique qui voudrait que si l’on travaille bien alors on obtiendra la reconnaissance et la position que l’on mérite. Il va sans dire que cette fumeuse notion de méritocratie est une forme de fable, pareille à ces jolies histoires que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir.

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Les réseaux sociaux, la remise en cause de l’anonymat et la défense de l’ordre établi

S’il n’est pas nouveau d’entendre des critiques sur l’anonymat (ou le pseudonymat) offerts par les réseaux sociaux, il semblerait que ladite critique prend de plus en plus d’ampleur ces derniers temps. Présentés comme d’odieux tribunaux populaires par les réactionnaires de tous poils au moment de #MeToo, décrits comme étant la fange de la société par certains de ceux qui se croient au-dessus de la masse, accusés d’être la cause de tous les maux frappant les institutions de pays dits démocratiques – on se rappelle du cinéma à propos des bulles informationnelles supposément constituées par Twitter ou Facebook lors de l’élection de Donald Jr. Trump sans que les médias traditionnels ne soient remis en cause – les réseaux sociaux sont devenus la cible favorite de ceux qui veulent se présenter comme les chevaliers blancs de la démocratie à peu de frais.

Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir que la proposition de supprimer l’anonymat sur les réseaux sociaux prospère en ce moment dans le pays. Soumis à un mouvement que l’on peut aisément qualifier d’insurrectionnel depuis maintenant plus de deux mois, le pouvoir en place est actuellement en train d’étendre encore et toujours l’autoritarisme. Des interdictions administratives de manifester présentes dans la loi dite anticasseurs (mais qui est bien plus assurément une loi anti-manifestations) aux perquisitions de groupes politiques ou de médias en passant par la violence accrue des forces de l’ordre lors des manifestations, tout est fait ou presque pour que la coercition soit la norme et que tous ceux présentés comme déviants – donc critiques de l’ordre établi – soient châtiés.

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Indépendances des autorités et hautes rémunérations, le symbole Jouanno

Il y a quelques jours, Emmanuel Macron a lancé le fameux grand débat imaginé comme une réponse à la crise que traverse le pays avec le mouvement des Gilets jaunes. S’il ne s’agit pas ici de revenir sur la mascarade que représente ledit débat – il n’y a qu’à voir à quel point les questions sont biaisées et la marge de manœuvre très étroite pour quiconque souhaiterait remettre en cause la politique menée – il me parait important de revenir sur le renoncement de Chantal Jouanno à diriger le débat. Présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP), l’ancienne ministre était effectivement toute désignée pour présider cette consultation.

Celle-ci a toutefois renoncé à le faire en annonçant, de manière quelque peu bizarre, sur le 20h de France 2 son retrait en raison de la polémique liée à son salaire. Emargeant à 14 666€ bruts par mois alors que l’un des principaux fondements de la colère des Gilets jaunes est la question du pouvoir d’achat et de la difficulté qu’ont de nombreux Français à terminer le mois, il était clair que Chantal Jouanno ne pouvait apparaitre qu’en décalage total et massif, un peu comme si l’on demandait à Total de présider une COP. Ce retrait de Chantal Jouanno est à mes yeux révélateur d’un double écueil dans lequel se trouve les autorités administratives dites indépendantes : le salaire démesuré de leurs dirigeants et la mise à mal de leur indépendance.

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