Jawad Bendaoud, Meursault des temps modernes ?

« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine ». Ces mots sont ceux de Meursault, le héros – certains diront l’anti-héros – de L’Etranger d’Albert Camus. Dans son roman, le philosophe et écrivain franco-algérien dépeint un personnage que tout sépare de la société dans laquelle il vit et qui conclue donc son histoire par ces quelques mots qui peuvent paraître insensés. Le 14 février dernier, après un procès devenu événement médiatique et sur les réseaux sociaux, Jawad Bendaoud a été relaxé par la 16ème chambre correctionnelle de Paris, ce qui n’a pas manqué de susciter des réactions outragées sur lesquelles je reviendrai.

Devenu une figure dont on se moque allègrement depuis sa surréaliste interview ainsi que son arrestation en direct sur BFM TV, Jawad Bendaoud était jugé pour avoir, moyennant rétribution, mis à disposition d’Abdelhamid Abaaoud – l’un des cerveaux présumés des attentats du 13 novembre – et de son complice Chakib Akrouh un squat à Saint-Denis. Tout l’objet du procès était donc d’établir si le prévenu Bendaoud était au courant que les deux personnes hébergées étaient des terroristes. Il y a quelques semaines, le procès du frère de Mohamed Merah avait déchaîné les passions notamment en raison des méthodes de défense d’Eric Dupont-Moretti, son avocat. Cette fois-ci, c’est directement le prévenu qui s’est retrouvé au cœur des commentaires du fait de ces déclarations et du relais de celles-ci sur les réseaux sociaux qui ont in fine transformé ce procès – où il n’était pas le seul prévenu – en véritable cirque d’où s’est dégagé un profond malaise. Aussi n’est-il pas absurde, selon moi, de voir en Jawad Bendaoud l’avatar du Meursault de Camus. Lire la suite

Sexisme et racisme ou la cible perpétuellement manquée

L’éclatement de l’affaire Weinstein aux Etats-Unis et l’onde de choc que celle-ci a constituée sont venus nous rappeler avec force une tendance malheureusement très puissante. Dans la foulée de cette affaire, nous avons effectivement assisté à une véritable libération de la parole des femmes, notamment sur les réseaux sociaux. A travers les hashtags BalanceTonPorc ou MeToo, de nombreuses femmes, célèbres ou non, ont raconté la réalité du sexisme dans nos sociétés. Sans faux-semblants, ces témoignages, par leur ampleur et leur caractère cru, ont fonctionné comme un véritable révélateur d’une réalité trop souvent dissimulée sous le tapis.

Le corollaire de cette libération de la parole a rapidement été la fustigation par toute une partie des éditorialistes et autres chroniqueurs de ce qu’ils se sont empressés de désigner par le vocable de « tribunal populaire ». Rapidement en effet le débat s’est emballé et la stratégie visant à hystériser les discussions l’a emporté sur toute autre considération. Ce procédé n’est pas nouveau et concerne, me semble-t-il, tout autant les questions de sexisme que celle de racisme. La persistance d’une telle manière d’aborder ces questions nous empêche, à mon sens, d’aller réellement au cœur des débats et participe donc continuellement à nous faire manquer la réelle cible qui devrait être atteinte. Lire la suite

L’affaire Mennel ou la défaite de la pensée

Vendredi, dans un message vidéo d’un peu moins de deux minutes diffusé sur les réseaux sociaux, Mennel Ibtissem annonçait son retrait de The Voice, le télé crochet de TF1. La jeune femme a pris cette décision après avoir subie une campagne d’une rare violence sur Twitter notamment où, après l’exhumation de quelques anciens tweets, la fachosphère et le Printemps Républicain – qui forment chaque jour un peu plus une seule et même entité – réclamaient à corps et à cri son exclusion de l’émission par TF1. Je ne suis pas un fervent téléspectateur de la chaîne appartenant à Martin Bouygues, encore moins quelqu’un qui apprécie les télécrochets de ce type mais il me semble que cette affaire dépasse allègrement le cadre de la simple télévision ou des émissions musicales.

Elle est en effet un nouveau révélateur du climat délétère qui règne dans notre pays et de la montée en puissance toujours plus grande et terrifiante de cette police de la pensée dont Laurent Bouvet ou Yvan Rioufol sont les têtes de gondole. Je l’avais déjà écrit il y a un moment et tout semble empirer, il y a une réelle hystérie dans ce pays à l’égard des musulmans et de l’Islam. Cette affaire Mennel, puisqu’il faut l’appeler ainsi, vient rappeler avec cruauté à quoi sont près les tenants d’une ligne identitaire absolue pour voir leurs idées triompher et les musulmans cloués au pilori. Dans la France de 2018, en effet, une personne de confession musulmane – ou une personne apparentée comme tel – doit, selon certains, montrer deux fois plus patte blanche que les autres. Voilà la triste réalité de ce pays fourbu et usé. Lire la suite

Appeler une victoire par son nom

Il y a quelques semaines le gouvernement annonçait, par la voix d’Edouard Philippe, l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Devenu depuis des décennies un symbole de la lutte contre les projets pharaoniques et de la protection des zones humides, cet emplacement polarisait l’attention, notamment depuis la création d’une zone à défendre, plus communément appelée ZAD, par les opposants les plus farouches à la construction dudit aéroport. Ne nous mentons pas et ne nous cachons pas derrière des faux-semblants, ce recul de l’Etat est une franche surprise. Durant la campagne présidentielle, en effet, l’alors candidat Emmanuel Macron avait affirmé qu’il ne se désengagerait pas de ce projet et que la consultation locale organisée en juin 2016 avait, pour lui, clos le débat. Les lignes de ce blog sont assez critiques à l’égard de l’exécutif pour ne pas reconnaître lorsque celui-ci prend une bonne décision, ce qui a été le cas avec ce recul.

Si ladite décision est surprenante c’est non seulement en raison des propos du locataire de l’Elysée durant la campagne présidentielle mais également de ceux de son ministre de l’Intérieur qui laissaient peu de place au doute quant à l’issue de cette affaire. La déception a d’ailleurs été très grande parmi les défenseurs de l’aéroport qui n’ont pas manqué de dénoncer une décision selon eux couarde et contraire à la démocratie – non non on ne rêve pas, les mêmes personnes qui tordent le cou aux aspirations démocratiques des peuples ont été les premières à en appeler à la démocratie contre la décision du gouvernement, les Tartuffe n’ont honte de rien. Je crois, pour ma part, qu’il ne faut pas hésiter à appeler ce recul de l’Etat par ce qu’il est, c’est-à-dire une victoire de ceux qui affirment qu’une autre société est possible. Bien évidemment la victoire n’est que partielle et ne saurait être un triomphe. C’est bien pour cela qu’il est primordial de ne pas se croire arrivés. Lire la suite

Lactalis et le système meurtrier    

 Voilà plusieurs mois que notre pays est frappé par un scandale sanitaire. 35 nourrissons ont en effet été malades après avoir bu du lait infantile produit par Lactalis, le géant laitier numéro un mondial. Ledit lait était contaminé par des salmonelles et les nourrissons ont dû être hospitalisés. Il est absolument dramatique de constater que la vie de personnes très vulnérables a été mis en jeu pour de sombres questions mercantiles – nous y reviendrons. Cette crise Lactalis a agi comme une véritable onde de choc sur le milieu laitier, de nombreux producteurs craignant un effet « vache folle » sur les produits laitiers et une forte baisse de leur consommation.

Cette crise, si elle concerne avant tout les questions sanitaires, permet de jeter une lumière crue et puissante sur le milieu du lait. Elle a effectivement mis en évidence les relations de dépendance qui existaient entre les producteurs laitiers et les grandes entreprises qui leur achètent leur production en même temps qu’elle souligne la situation catastrophique et dramatique dans laquelle se trouve la filière. Plus largement, ce qu’il convient désormais d’appeler le scandale Lactalis devrait nous permettre d’entamer un vrai débat de fond sur le modèle agricole que nous souhaitons. Celui qui est actuellement en place ne saurait, en effet, perdurer très longtemps. Lire la suite

Les Toujours Charlie ou la bataille culturelle qui ne dit pas son nom

En début d’année, au prétexte de rendre hommage à Charlie Hebdo et de commémorer le troisième anniversaire du terrible attentat qui a décimé la rédaction du journal le 7 janvier 2015 était organisée une journée « Toujours Charlie ». Ladite journée était organisée par le Printemps Républicain, le Comité Laïcité République et la Licra et a rassemblé une multitude de personnes de cette sphère réactionnaire qui se prétend de gauche et dont Manuel Valls est la figure de proue. Aux Folies Bergères c’est donc à une litanie de définition de ce qu’était être Charlie à laquelle nous avons assisté.

Bien vite néanmoins, l’objet des discussions a dérivé et ce grand barnum a révélé sa réelle raison d’être. L’hommage à Charlie Hebdo n’était en effet qu’un prétexte pour faire avancer des idées. Cette constatation n’est, hélas, pas nouvelle puisque l’ensemble de cette sphère réactionnaire et laïcarde qui a vu le jour à la suite des attentats passe son temps, Valls en tête, à instrumentaliser tout et n’importe quoi pour faire avancer ses idées nauséabondes. Il serait plus que temps de démasquer et dénoncer une fois pour toute cette imposture qui se cache derrière les oripeaux d’une lutte pour la liberté d’expression alors même que son but est de réduire au silence tous ceux qui ne pensent pas comme elle.

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L’éviction de Rokhaya Diallo, la France rance et l’hypocrisie

 Hier, nous apprenions – quand bien même son nom n’a pas été cité directement – que le gouvernement demandait à la directrice du Conseil national du numérique, Marie Ekland, d’évincer Rokhaya Diallo dudit conseil. Quelques jours plus tôt, pourtant, le gouvernement installait officiellement le Conseil national du numérique et la présence de Rokhaya Diallo ne semblait poser aucun problème. Il serait d’ailleurs naïf de croire que le secrétaire d’Etat au numérique, Mounir Mahjoubi, et a fortiori le président Emmanuel Macron ne connaissaient pas la future composition du conseil bien avant l’annonce officielle. Les deux – il est totalement inenvisageable que Monsieur Macron n’ait pas, au moins, validé la décision de demander l’éviction de Madame Diallo – n’y trouvaient rien à redire et c’est une campagne haineuse de la part de la droite la plus extrême (les Valls, Fourest, Boyer, Printemps Républicain et consorts) qui a abouti à cette décision.

Cette hystérie autour de Rokhaya Diallo de la part de ces tristes personnages émane à n’en pas douter du fait que cette spécialiste du numérique connue et reconnue de par le monde est également une farouche militante de l’antiracisme politique et de la lutte contre l’islamophobie, combats que ces personnes ne tolèrent pas. Dans son communiqué froid et tranchant comme la lame d’une guillotine, Mounir Mahjoubi, tout acquis à sa couardise explique que « le conseil national du numérique a besoin de sérénité pour travailler, et les derniers échanges sur la composition du Conseil soulignent que ces conditions ne sont pas pleinement réunies ». Cette phrase m’a personnellement fait penser à l’interdiction d’une journée réservée aux femmes dans un parc aquatique près de Marseille il y a quelques temps qui avait finalement été interdite pour troubles possibles à l’ordre public après les menaces de la fachosphère. Cette décision prise par l’exécutif en dit long sur l’état de délabrement intellectuel de notre pays en même temps qu’elle souligne, s’il le fallait, qu’une double hypocrisie est présente au plus haut sommet de l’Etat.

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