La crise italienne, énième révélateur de l’autoritarisme de l’UE

Depuis dimanche dernier, l’UE a été rattrapée par la crise politique italienne. Ce qui ne constituait qu’une hypothèse jusque-là s’est soudainement matérialisé avec fracas durant les sept minutes de déclaration du président Sergio Mattarella qui venait d’opposer son veto à la formation du gouvernement proposé par le mouvement 5 étoiles et la Ligue que devait diriger Giuseppe Conte. « La désignation d’un ministre de l’Economie constitue toujours un message immédiat en direction des opérateurs économiques et financiers. J’ai demandé que soit indiquée une figure compétente, qui ne soit pas vue comme soutenant une ligne pouvant provoquer la sortie de l’Italie de l’euro », c’est avec ces termes que le locataire du palais du Quirinal a justifié sa décision que beaucoup d’observateurs analysent comme étant une interprétation très extensive de la Constitution italienne.

Les sources de cette crise politique remontent aux résultats des élections générales italiennes qui, le 5 mars dernier, n’ont pas donné de majorité claire au sein de la Camera des deiputati (la chambre des députés en version française), équivalent de l’Assemblée nationale. Le mouvement 5 étoiles, arrivé largement en tête, s’est finalement allié à la formation d’extrême-droite de la Ligue (l’ancienne Ligue du Nord) et les deux formations se sont entendues sur un programme de gouvernement qui fait la part belle au parti d’extrême-droite sur la question de l’immigration, nous y reviendrons. Ce véritable coup de force institutionnel réalisé par le président Mattarella – même s’il a depuis accepté la formation d’un autre gouvernement – s’inscrit finalement dans la logique qui gouverne cette Union Européenne à la dérive : le refus de toute alternative à sa politique économique et le suprême mépris avec laquelle elle traite les élections.

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Les leçons des élections catalanes

Dans un contexte très particulier, les Catalans étaient appelés aux urnes tout au fil de la journée d’hier. Après le référendum du 1er octobre, organisé par les indépendantistes au pouvoir en Catalogne et jugé illégal par Madrid, qui avait vu plus de deux millions de personnes se déplacer pour voter en dépit de la répression de la Guardia Civil et la mise sous tutelle de la région catalane par Madrid avec l’utilisation de l’article 155 de la Constitution espagnole, l’un des enjeux de ce scrutin était de savoir quelle serait la participation. Dans une campagne qui s’est uniquement polarisée sur la question de l’indépendantisme ou de l’unionisme, ces élections étaient quasiment une sorte de référendum sur l’indépendance.

L’autre des grands enjeux de ces élections était également de savoir quel parti arriverait en tête et surtout qui parmi le bloc indépendantiste recueillerait le plus de suffrages entre les partis de Carles Puigdemont, ancien président de la région et actuellement en exil à Bruxelles, et d’Oriol Junqueras, actuellement en prison près de Madrid. Face à ces multiples enjeux, les Catalans ont répondu en masse et la participation a bondi de 7% par rapport aux élections de 2015 en s’établissant à près de 82%. Le camp indépendantiste, en réussissant à conserver sa majorité absolue au Parlement catalan, a remporté une grande victoire en même temps que Mariano Rajoy – dont le parti s’est écroulé – a connu une véritable bérézina. Toutefois, il me semble que les leçons à tirer de ce scrutin dépasse allègrement le cadre espagnol et a fortiori catalan. Lire la suite

Les syndicats et le vieux monde

En ce jour de mobilisation contre les ordonnances de Monsieur Macron et contre la casse du code du travail qui s’annonce, un syndicat manque à l’appel. Malgré sa présence lors des manifestations contre la loi El Khomri et en dépit du fait que la nouvelle mouture de la loi travail soit bien pire que l’ancienne, Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force Ouvrière, n’a pas appelé à manifester. Il va sans dire que cette position, bien qu’elle engage avant tout ledit monsieur, donne l’image d’un front social lézardé avant même que la lutte n’ait commencé. Heureusement pour ledit front, la France Insoumise, la CGT, Sud et d’autres syndicats ont affiché leur unité malgré les multiples tentatives des médias pour mettre à mal cette unité en opposant la France Insoumise aux syndicats.

Il est vrai que lorsque Monsieur Mailly a annoncé qu’il n’appellerait pas à la mobilisation, la stupeur a été le premier des sentiments. Comment, en effet, expliquer que celui qui était l’une des figures, avec Philippe Martinez, de l’opposition à la loi El Khomri en arrive à ne pas appeler à la mobilisation contre une casse sociale à venir bien plus grande ? Cet épisode, bien peu glorieux pour lui, dépasse selon moi allègrement le cadre du seul Jean-Claude Mailly en tendant à faire de celui-ci un symbole, celui de l’ancrage des syndicats dans le vieux monde. Par vieux monde je ne veux évidemment pas dire la même chose que la foultitude d’éditorialistes acquis au néolibéralisme et qui nous répètent à longueur de journées que nous ne serions que des archaïques voire des fainéants pour reprendre les propos du très cynique et lâche homme qui réside à l’Elysée.

 

Le cas Mailly

 

Si la décision de Jean-Claude Mailly a tant heurté l’opinion de gauche au début, c’est parce que Force Ouvrière est historiquement l’un des syndicats qui ne transigent pas – au contraire de la CFDT qui sous couvert de réformisme accepte bien souvent des compromissions au détriment des travailleurs. Les explications dans lesquelles s’est embourbé le secrétaire général du syndicat n’ont guère convaincu. En effet, en expliquant que lui s’était battu durant l’été pour édulcorer les ordonnances et en accusant implicitement la CGT de ne souhaiter que la confrontation et aucun dialogue, Monsieur Mailly n’a convaincu absolument personne. Durant la mobilisation contre la loi El Khomri, un slogan avait fait florès dans les cortèges et sur les réseaux sociaux : « Quand le gouvernement rétablira l’esclavage, la CFDT négociera la longueur des chaines ». Il va sans dire que la position de Mailly fait penser à ce slogan.

Passées la surprise voire la sidération, nous avons rapidement compris les raisons de la position du leader de Force Ouvrière. Prestement en effet des révélations ci et là nous ont appris que Jean-Claude Mailly avait eu des réunions secrètes avec le cabinet de la ministre du travail voire avec elle-même, qu’il était en lien téléphonique direct avec elle. D’ailleurs certains membres du cabinet de Muriel Pénicaud sont des proches de Monsieur Mailly. C’est sans difficulté que l’on devine alors que le secrétaire général de FO a joué sa partition personnelle pour, comme l’on dit communément, « se remettre au centre du jeu ». Sentant le rapprochement entre Philippe Martinez et Jean-Luc Mélenchon, Jean-Claude Mailly a joué sa prestation en soliste pour ne pas se faire placardiser. Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir que la base de FO gronde fortement et soit en désaccord avec la décision de son secrétaire général et que près de la moitié des unions départementales ont appelé à la mobilisation aujourd’hui.

 

Syndicats et démocratie

 

En introduction, je disais que le cas Mailly était un symbole. Qu’est-ce qu’un symbole en effet sinon une chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même ? Jean-Claude Mailly me semble parfaitement correspondre à cette définition puisqu’il renvoie bel et bien à autre chose qu’à sa seule personne. Je suis effectivement d’avis que la situation actuelle et la position du secrétaire général de FO ouvre l’horizon et le débat sur le monde syndical en général. C’est précisément en cela que je considère que les syndicats sont, malgré leur poids encore très fort et leur capacité à fédérer, des vestiges du vieux monde.

Il me semble que l’avenir – et le présent d’ailleurs – est au mouvement citoyen et aux organisations  plus horizontales au sein desquelles les militants ont leur mot à dire, ce qui n’est absolument pas le cas des syndicats à l’heure actuelle. Les petites querelles de personnes et autres courses égotiques des secrétaires généraux des syndicats sont le produit d’un monde révolu, d’une vision passéiste des choses. Nous réclamons une société plus démocratique absolument partout et il faudrait que les syndicats demeurent dirigés quasiment en vase clos par quelques individus qui ont toute la main sur les appels à la mobilisation ou à la grève ? Cela n’est pas bien sérieux. Déjà lors de la mobilisation contre la loi El Khomri les bases des syndicats piaffaient d’impatience et étaient déterminées à aller plus loin que les multiples journées de manifestations en souhaitant appeler à une grève générale. Comment accepter que la démocratie ne soit pas en place dans les syndicats ? Si nous ne montrons pas l’exemple quelle légitimité avons-nous à réclamer la mise en place d’une démocratie sociale ?

 

Voilà les quelques considérations qui me sont venues à l’esprit après la décision de Jean-Claude Mailly de ne pas appeler à la mobilisation. Je le répète ce n’est pas une critique primaire que j’ai essayée de faire mais bien plus une forme d’autocritique. Il ne s’agit nullement d’appeler à la fin des syndicats ou dire qu’ils sont inutiles mais bien plus de mettre en avant le nécessaire changement qui doit arriver si nous voulons être crédibles. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » disait Gandhi en son temps. Puissent ces sages paroles résonner en nous.

Les législatives à venir ou le grand flou artistique

Depuis le lancement de son mouvement En Marche – et a fortiori depuis le lancement de la campagne présidentielle – Emmanuel Macron a répété à qui voulait l’entendre qu’il souhaitait renouveler profondément les pratiques politiques en dépassant le clivage gauche droite. Je l’ai déjà écrit à de nombreuses reprises, la volonté du nouveau Président, volonté que je trouve éminemment dangereuse, est de substituer le clivage moral au clivage politique. Aussi s’évertue-t-il à expliquer qu’il s’agit d’une lutte entre deux camps : celui des progressistes et celui des conservateurs. Il va sans dire qu’un tel positionnement relève d’un manichéisme primaire et d’un simplisme binaire mais aussi que la corrélation directe de cette volonté d’imposer un tel clivage est de propulser le FN en opposition – ce qui donnerait une forme de permis à vie pour le pouvoir.

Le corollaire de cette volonté de supprimer le clivage politique pour le transformer en clivage moral est assurément la volonté de dépolitiser les grandes questions de notre temps. Par dépolitisation il faut entendre le fait qu’il ne devrait plus y avoir de débat sur les orientations politiques, économiques, sociales que prend notre pays puisque nous serions désormais régis par une supposée raison infaillible, un supposé pragmatisme fabuleux mais qui n’est en réalité que la quintessence du capitalisme néolibéral financiarisé. Les conséquences de l’élection de Macron lors de l’élection présidentielle n’ont pas attendu pour se faire sentir si bien que le grand flou qu’il a porté tout au fil de la campagne se retrouve de manière plus prégnante encore lors de cette campagne législative. Lire la suite

Pourquoi nous ne vivons pas dans une démocratie

Il y a une dizaine de jours les urnes ont parlé. Emmanuel Macron a été désigné comme Président de la République en récoltant plus de 65% des suffrages exprimés. Il y a deux jours l’ancien Ministre de l’Economie a officiellement pris ses fonctions lors de la passation de pouvoir entre François Hollande et lui-même. Hier il a fait son premier déplacement international de Président de la République en se rendant à Berlin pour rencontrer Angela Merkel. Rarement une élection présidentielle n’aura autant fracturé notre pays – à ce titre l’article de Society sur les « petits meurtres politiques en famille » est excellent – si bien qu’il faudra sans doute énormément de temps avant de cautériser les plaies béantes encore présentes. Cette urgence est plus que jamais présente et il me semble qu’il ne manque pas grand-chose pour que les fractures deviennent irrémédiables.

Si cette campagne électorale a tant fracturé le pays c’est, à mes yeux, pour deux raisons principales. La première c’est que le quinquennat de François Hollande a accouché de ruptures majeures tant et si bien que les visions défendues par les différents candidats étaient diamétralement opposées. La seconde, la plus importante selon moi, c’est que cette campagne présidentielle a été porteuse d’une violence inouïe. Parallèlement à cette violence symbolique et verbale extraordinairement élevée, nous avons assisté à une forme de confusionnisme assez effrayant. Georges Orwell n’aurait sans doute rien trouvé à redire si on lui disait que son novlangue s’applique aujourd’hui dans la vraie vie. A cet égard, l’entre-deux tours aura été le paroxysme de ce double mouvement de violence et de confusionnisme. Toute personne refusant de voter pour Emmanuel Macron s’est alors vue traitée d’antidémocrate ou presque, ce qui est assez comique à mes yeux. Je crois personnellement, en effet, que nous ne vivons actuellement pas dans une démocratie. L’objet de ce billet est d’expliciter cette conviction. Lire la suite

La démocratie française malade de ses règles

« Selon que vous soyez puissants ou misérables, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivait Jean de La Fontaine dans Les Animaux malade de la peste en 1678. Il semblerait que trois siècle et demi plus tard, cette maxime demeure plus vraie que jamais. Plus précisément, il me semble que l’on peut appliquer cette morale du poète à notre démocratie si mal en point. Dans quelques jours, nous connaitrons la liste finale des candidats à l’élection présidentielle. Lundi prochain, un débat opposera sur TF1 les cinq candidats qui rassemblent le plus d’intention de vote. Il y a près d’un an, François Hollande affirmait sans sourciller sur le plateau de Dialogues citoyens que la réforme portant sur l’organisation de l’élection présidentielle ne changeait rien ou presque alors même que celle-ci a aggravé la maladie qui frappe de plein fouet notre démocratie.

Tout le monde, ou presque, s’accorde actuellement à dire que nous traversons de multiples crises : sociale, économique, identitaire, institutionnelle. Pour synthétiser, les crises sont à la fois si nombreuses et si profondes qu’il ne me paraît pas absurde de parler d’une grande crise démocratique à l’heure actuelle dans notre pays. Il convient avant tout de s’arrêter sur le terme même de crise. Ce mot nous provient à la fois du grec ancien et du latin : il signifiait en parallèle la manifestation d’une affliction grave ainsi que le moment du choix. Le divorce croissant entre la caste politicienne et la population ainsi que la tentative forcenée de la part de ladite caste de verrouiller un système dont beaucoup de Français ne veulent plus nous autorisent, il me semble, à voir dans cette campagne électorale à la fois une grave maladie et le moment d’un choix, sinon définitif, très important. Il me semble que l’on reconnaît un système au bord de la rupture à sa propension à se fourvoyer dans une forme de fuite en avant à la fois absurde et mortifère. La réforme des règles de la campagne présidentielle s’inscrit, à mes yeux, pleinement dans une telle logique. Lire la suite

La bataille des villes (3/4): réinventer le municipalisme français

Confluence et intersectionnalité

 

Réinventer le municipalisme français suggère d’emblée d’aborder l’échéance électorale de manière différente de ce qui se fait actuellement par les partis. C’est précisément ici que les notions de confluence et d’intersectionnalité entrent en jeu puisque la première permet de faire émerger des coalitions de personnes pleinement concernées par la deuxième. L’intersectionnalité est cette notion qui s’intéresse aux phénomènes discriminatoires qui peuvent frapper tel ou tel type de population. Popularisé par Angela Davies aux Etats-Unis, le concept met en exergue le fait qu’une même personne peut subir de multiples types de discrimination. Celui-ci peut permettre, en outre, de faire converger les luttes comme Nuit Debout souhaitait le faire au printemps dernier. Toutefois, si une logique de confluence a toutes les chances d’aboutir dans beaucoup de municipalités françaises, il faut garder à l’esprit qu’on ne décrète ni la convergence ni la confluence. Au contraire, celle-ci ne peut être que le fruit d’un travail de fond et long de convergence progressive entre différents mouvements sociaux, associatifs ou même partisans. En Espagne, les confluences victorieuses l’ont été parce qu’elles ne se sont fermées aucune porte de telle sorte que certains partis pouvaient y participer – à la condition bien sûr de se plier aux règles communes. Seule une démarche réellement collective de co-construction peut permettre d’atteindre l’objectif qui est à la fois simple dans sa définition et très ambitieux dans sa réalisation : réinventer le municipalisme à la française. Lire la suite