Médine et le Bataclan, perdre pour mieux gagner ?

« Nous avons pris la décision, douloureuse, d’annuler les deux dates de concert au Bataclan ». En une phrase et quinze petits mots, Médine a mis fin, vendredi, à la bataille avant même qu’elle ne commence. Pareille à la lame aiguisée d’une guillotine qui tranche une tête, sa publication sur Instagram – accompagnée d’une photo le présentant avec un grand sourire, ce qui n’est pas anodin nous y reviendrons – est venue mettre un terme provisoire à l’un de ses rêves, se produire au Bataclan. Tel un condamné se passant lui-même la corde au cou, le rappeur havrais a décidé de prendre les devants et d’annuler lui-même ses concerts dans la salle désormais tristement célèbre dans une réflexion que je considère comme courageuse comme nous le verrons.

L’ironie grinçante et tragique de l’histoire réside assurément dans le fait que dans le morceau éponyme parlant de la salle et tiré de son dernier album, Médine explique que parfois « on parlait de sa venue que dans la rubrique faits divers », un peu comme si le passé le rattrapait. Cette annulation des concerts par Médine est loin d’être le fruit du hasard mais bien plutôt la conséquence d’attaques calomnieuses et odieuses de la part de groupuscules d’extrême-droite qui sont même allés jusqu’à menacer de s’en prendre physiquement au public du rappeur. Parce que Médine est rappeur, parce qu’il assume d’être musulman, parce que l’extrême-droite est encore une fois parvenue à bâillonner ce qu’elle avait envie de bâillonner, il ne me parait ni absurde ni exagéré d’affirmer que cette affaire (puisqu’il faut bien l’appeler ainsi) agit comme une forme de symbole et de révélation des tendances lourdes de ce pays qui devient chaque jour un peu plus rance. Lire la suite

Aquarius, l’effroyable symbole

Depuis lundi, l’Union Européenne et plus particulièrement Malte, l’Italie, la France et l’Espagne sont au cœur d’une polémique effroyable, le genre d’évènements qui vient rappeler si besoin était l’inhumanité dont est capable l’être humain. L’Aquarius, ce bateau affrété par l’ONG SOS Méditerranée qui sauve des exilés de la noyade, est effectivement au cœur d’une tempête politico-diplomatique avec à son bord 629 personnes dont une bonne part de mineurs isolés et de femmes enceintes. Le nouveau ministre de l’intérieur italien – et dirigeant du parti d’extrême-droite la Ligue (ex-Ligue du Nord) – Matteo Salvini a en effet refusé d’accueillir le bateau dans un port italien, rejetant la responsabilité de l’accueil du navire sur Malte.

En expliquant que c’était à la petite île d’accueillir le bateau de SOS Méditerranée, Matteo Salvini a indéniablement réalisé un coup de force à la fois à destination de son électorat et de l’Union Européenne. Tout au long de la campagne italienne, le leader de la Ligue s’est appliqué à parler des exilés en des termes déshumanisants et racistes. Désormais au pouvoir, Salvini a mis en place ce qu’il avait annoncé et par la même occasion s’est échiné à envoyer un message aux autres pays européens, réactivant la crise au sein de l’union à propos de cette question. Malgré la proposition de la Corse d’accueillir le navire, c’est finalement l’Espagne et Valence qui ont ouvert leurs portes à l’Aquarius et aux exilés qu’il transporte. En ce sens, il ne me parait pas exagéré de voir dans l’Aquarius un triple symbole : celui du cynisme du gouvernement français, celui de l’hypocrisie à la fois du gouvernement et d’une bonne part de la société en France mais aussi celui de la démission définitive de l’UE. Lire la suite

Lettre ouverte d’un descendant de l’immigration aux députés LREM

Chers députés La République en Marche, j’ai quelque peu hésité avant de vous écrire ces quelques lignes. J’ai hésité non pas en raison de je ne sais quelle pudeur ou appréhension, après tout dans un système qui se veut démocratique il est tout à fait normal que les citoyens puissent interpeller les députés qui sont, dans les institutions françaises, les représentants du peuple. Si j’ai hésité, c’est assurément bien plus en raison du caractère sans doute inutile qu’aura cette missive. Je doute fort que l’un d’entre vous la lise et quand bien même cela arriverait, il est peu probable que celle-ci influe sur votre vote à propos de la loi asile et immigration présentée et défendue par Gérard Collomb ce jour-ci à l’Assemblée.

C’est en effet à propos de cette loi que je souhaite vous interpeller, cette fameuse loi selon laquelle, si on écoute les éléments de langage du gouvernement, l’Etat français agira désormais avec fermeté et humanité à propos des exilés. La fermeté, on la voit à l’œuvre depuis l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et la nomination de Gérard Collomb place Beauvau. Toutes les associations venant en aide à ces pauvres hères dénoncent d’une seule et même voix les pratiques inhumaines que font subir les forces de l’ordre à ceux qui, bravant la peur, regardant la mort en face et n’ayant souvent pour bagages que leurs enfants, tentent non pas de trouver une meilleure vie ailleurs que dans le pays qui les a vus naitre mais simplement de trouver une vie moins pire si vous me permettez cette faute de français.

Cette loi asile et immigration n’est en réalité qu’une manière d’expulser de plus en plus de monde. Sous couvert d’efficacité, le mot que votre président utilise avec tant d’outrance qu’il finit par le dénaturer, elle organise le traitement inhumain de personnes à qui l’on retire toute dignité. Cette loi est l’une des victoires intellectuelles les plus probantes de l’extrême-droite. Voter en faveur de celle-ci dans l’hémicycle c’est se ranger au côté de ces idées rances et pestilentielles. Il n’y a aucune modernité à traiter des êtres humains qui fuient la guerre, les menaces ou la misère comme la lie de l’humanité qu’il faudrait s’empresser d’expulser. Il n’y a aucune modernité à rallonger la durée de détention en centre de rétention administratif. Aucune modernité à enfermer des enfants. Aucune modernité à laisser des femmes, des hommes et des enfants traverser les Alpes pieds nus au péril de leur vie. Aucune modernité à soutenir la mise en place d’un délit de solidarité dont la formulation même est une obscénité et une insulte à notre intelligence et à notre humanité. Là où vous et vos ministres voient de la modernité, de l’efficacité, du pragmatisme ou de l’équilibre, je ne vois que l’archaïque loi du plus fort et l’expression de l’inhumanité de l’être humain. Après avoir détruit directement ou indirectement ces pays, voilà la France, la soi-disant patrie des droits de l’Homme, qui fait tout pour martyriser ceux qui fuient le désastre.

Bien sûr, il est des points sur lesquels nous ne serons jamais d’accord. Vous avez été élus sur une ligne néolibérale quand je suis volontiers un critique acharné du capitalisme. D’ailleurs je ne cherche pas à vous interpeller sur les sujets économiques ou sociaux, parce que nos positions sont à des années lumières. Je dois pourtant admettre que je vous pensais libéraux sur tous les plans, économique et politique. Je ne croyais pas qu’une fois au pouvoir vous voteriez le doigt sur le pantalon des lois mettant à mal les droits humains ou la démocratie. Je sais bien que, pour beaucoup d’entre vous, vous ne devez votre élection qu’à la figure d’Emmanuel Macron accolée à la votre sur les affiches électorales lors de la campagne législative mais tout de même, avez-vous à ce point perdu tout sens et esprit critiques ?

Le gouvernement que vous soutenez ou vous-mêmes, vous utilisez jusqu’à la nausée l’argument du courage. Lorsque vous menez des coupes budgétaires vous nous affirmez qu’il s’agit là de courage. Lorsque vous mettez en place des mesures impopulaires parce que destinés aux plus riches, le courage est encore convoqué. L’on pourrait entrer dans des débats philosophiques sur ce qu’est la notion de courage et ce qu’elle n’est pas mais je me contenterai d’en donner une approche. A mes yeux le courage c’est aussi et peut-être avant tout de se lever contre quelque chose qui nous parait injuste et ce, peu importe les conséquences. Récemment votre patron, Richard Ferrand, a menacé d’expulsion de manière à peine voilée ceux qui seraient tentés de ne pas voter le projet de loi dont il est question dans cette lettre. Sans doute un nombre important d’entre vous a été sensible à cette menace mais il me semble précisément que le courage c’est de refuser le diktat que tentent de vous imposer les caciques de votre parti et le gouvernement pour voter en votre âme et conscience. Vous avez signé une charte en vous portant candidat je le sais bien mais celle-ci ne vaut rien aux yeux de notre constitution puisque nul mandat ne saurait être impératif et c’est vous, et vous seuls, qui décidez de ce que vous votez. Ce que vous déciderez en ce lundi 16 avril 2018 vous définit. Aurez-vous le courage de vous lever contre ce texte inique et inhumain ou bien consentirez-vous à vous asseoir à la table de l’extrême-droite par pusillanimité ? Je ne m’adresse bien sûr ici qu’à ceux d’entre vous qui ne partagent pas les idées de ce texte mais qui par peur ou fidélité ont l’intention de voter cette loi. Ceux qui sont en phase avec ces idées nauséabondes ne m’intéresse pas.

L’un des principaux arguments de Gérard Collomb pour défendre son texte face à la fronde naissante au sein de votre groupe a été d’utiliser le fameux principe de réalité. Pour être honnête, le recours à ce principe est une constante depuis votre accession au pouvoir et, comme je l’ai déjà écrit, ce n’est pas du réel dont vous nous parler en l’utilisant mais bien plus du Réel, ce concept fantasmé qui nie totalement la réalité des choses. Le principe de réalité, plutôt que de le brandir en étendard ou en oripeaux, choisissez de vous y confrontez comme l’ont fait certains d’entre vous en allant visiter des centres de rétentions. Allez donc voir à Stalingrad la misère et le désespoir de ces pauvres âmes, passez donc une nuit avec eux, aidez-les et vous comprendrez que le principe de réalité ce n’est pas des chiffres froids et des tableaux Excel comme le prétend Monsieur Collomb. Je vous le répète, ce que vous ferez aujourd’hui vous définira. L’on n’est pas progressiste ou humaniste parce qu’on le proclame. On le devient en agissant en accord avec ces doctrines. Nul discours, nul repentir, nul remord ne pourra effacer ce que vous ferez en votant en faveur de cette loi, elle vous définira pour le reste de votre vie en vous plaçant du côté de l’oppresseur. Et surtout n’oubliez pas, nous sommes tous des immigrés.

Emmanuel Macron, le progressisme et le vernis écaillé

Il n’y a qu’un seul problème vraiment sérieux avec le vernis : passé un certain temps, il finit par s’écailler et donc par mettre à nu ce qu’il recouvrait en même temps qu’il montre le vrai visage de ce qu’il cachait. Il ne me paraît pas exagéré de dire que, seulement 26 jours après sa prise de fonction, le vernis progressiste de Monsieur Macron a singulièrement disparu. Rarement un tel vernis se sera écaillé aussi vite. Il faut dire que cet écaillement et ce qu’il révèle sont proportionnels aux attentes qu’a suscitées le monarque républicain. Dès le lancement d’En Marche, en effet, le nouveau Président de la République a répété à longueur de temps qu’il était dans le camp des progressistes et qu’il luttait contre les conservateurs.

Je ne reviendrai pas dans ce billet sur la potentielle dangerosité que comporte un tel clivage en cela qu’il substitue au clivage politique un clivage moral mais il me semble nécessaire de revenir sur le positionnement que disait représentait notre jeune monarque. En s’affirmant comme progressiste, Emmanuel Macron se présentait finalement comme un libéral absolu – ce que Le Monde Diplomatique titra comme « l’extrême-centre ». Par libéral absolu il faut comprendre que Macron disait être libéral à la fois sur les plans économique et politique. En cela, son positionnement était réellement singulier puisqu’il se détachait de Valls ou Fillon qui eux sont libéraux économiquement mais illibéraux (voire franchement conservateurs) politiquement ainsi que de Mélenchon ou Hamon qui, au contraire, sont libéraux politiquement mais hostiles au libéralisme économique. Après avoir enfumé son monde, voilà que Macron a révélé son vrai visage sous le vernis écaillé : il n’est libéral qu’économiquement. Lire la suite

Nous (aussi) sommes la Nation ou l’odyssée entre Derrida, Orwell et Camus

Il est des ouvrages qui sont doublement salvateurs. Tout d’abord pour eux-mêmes de par le message qu’ils portent mais aussi parce qu’ils s’inscrivent en contradiction avec l’ère du temps, avec la doxa dominante, avec un Zeitgeist aussi puissant qu’arrogant. Ainsi en est-il de l’ouvrage de Marwan Muhammad. Dans Nous (aussi) sommes la Nation, le directeur du CCIF s’applique méthodiquement à aller contre le courant qui a transformé les musulmans en problème national. Face au torrent réactionnaire et hostile à l’Islam ainsi qu’aux musulmans – ainsi qu’en témoignent les discours politiciens les plus abjects et les best-sellers identitaires qui trônent dans les librairies – le travail du CCIF et, a fortiori, de son président devient chaque jour plus nécessaire.

Le livre de Monsieur Muhammad s’inscrit dans une dynamique qui s’est mise en place depuis déjà quelques années et qui permet de ne pas laisser le champ libre aux seuls pulsions réactionnaires et identitaires. De Pour les musulmans d’Edwy Plenel à Nous (aussi) sommes la Nation en passant par Notre mal vient de plus loin d’Alain Badiou, il y a une continuité assez évidente, celle qui refuse d’essentialiser les musulmans français et d’en faire l’alpha et l’oméga des problèmes politiques de notre pays. Les œuvres les plus abouties sont sans conteste celle qui sont signifiantes par elles-mêmes tout en ouvrant sur d’autres horizons. Aussi le livre de Marwan Muhammad appartient-il, à mes yeux, à ce genre d’œuvres tant il fait écho aux philosophies de Derrida, d’Orwell et de Camus. Lire la suite

Populisme, au-delà des caricatures

Depuis quelques années, et plus encore depuis l’année dernière, le mot populisme est utilisé à toutes les sauces. Si le dictionnaire Oxford a décidé de désigner « post-vérité » comme mot de l’année, il n’aurait guère été surprenant que celui-ci soit le mot « populisme » tant celui-ci est brandi à tout bout de champ pour tenir lieu d’argumentaire. Comme le savent ceux qui me lisent régulièrement j’attache une importance toute particulière au sens des mots. Il est euphémique de dire que dans le cas du terme populisme, son sens a été tourné et retourné afin d’y faire rentrer tout et n’importe quoi si bien qu’aujourd’hui il est bien difficile de savoir ce qu’un tel ou un tel veut dire lorsqu’il l’utilise.

« Idéologie et mouvement politique (en russe narodnitchestvo) qui se sont développés dans la Russie des années 1870, préconisant une voie spécifique vers le socialisme » ; « Idéologie politique de certains mouvements de libération nationale visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes » ; « Tendance artistique et en particulier littéraire qui s’attache à l’expression de la vie et des sentiments des milieux populaires ». Voilà les trois définitions que donne le Larousse au mot populisme. Une fois que l’on a dit cela, j’en conviens, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés. Dès 2011, Dominique Reynié dans Populismes : la pente fatale commençait à utiliser ce mot pour faire des amalgames plus que douteux. A l’heure actuelle, dans la bouche des éditocrates et des tenants du statut quo, le terme populisme est en quelque sorte devenu le nouveau point Godwin. Lire la suite

L’astre mort de la social-démocratie et la nuit sans étoiles

Il y a quelques semaines, à croire les médias français, les élections néerlandaises ont réservé une grande surprise : le Parti de la liberté (extrême-droite) mené par Geert Wilders n’est finalement pas arrivé en tête. Avec 13,1% des voix et 20 sièges celui-ci est arrivé derrière le Parti populaire libéral et démocrate du Premier ministre sortant Mark Rutte. En réalité ceci n’est guère une surprise que pour nos médias français puisque ces résultats étaient relativement attendus aux Pays-Bas. Le véritable enseignement de ces élections est que la coalition entre le parti de Mark Rutte et le Parti travailliste a été lourdement sanctionnée dans les urnes, le Parti travailliste payant le plus lourd tribut puisqu’il a perdu 19% des voix, 20 sièges et qu’il se retrouve comme troisième force classée à gauche dans l’échiquier politique.

Pour le Parti travailliste hollandais cette déroute est une grande première mais elle vient souligner, confirmer et accentuer la dynamique à l’œuvre un peu partout en Europe qui sanctionne les grandes coalitions et frappe durement les partis sociaux-démocrates qui ont fait alliance avec la droite ou qui ont d’eux-mêmes menés des politiques néolibérales saupoudrées de quelques mesurettes sociales. En somme, c’est cette troisième voie, celle du blairisme, qui est sanctionnée un peu partout en Europe. La détresse dans laquelle la social-démocratie a jeté les peuples en abandonnant ses deux piliers – la démocratie et le social – font aujourd’hui courir le risque d’une poussée d’extrême-droite. Il est temps de se réveiller et d’analyser l’une des vraies raisons de la montée de l’extrême-droite sur le Vieux Continent. Lire la suite