Le pacte germano-soviétique en quelques lignes

Si la semaine dernière il a été question du rôle de l’armée rouge durant la Seconde guerre mondiale et de la manière dont celui-ci était occulté par une bonne partie des pays occidentaux, il convient selon moi de revenir quelques années avant l’éclatement de ce conflit pour mieux comprendre à quel point les positions de l’URSS ont été caricaturées dans un but à peine dissimulé de diaboliser la superpuissance à l’orée de la Guerre froide. Evidemment le traitement de l’armée rouge est important en cela qu’occulter son rôle revient à nier à l’URSS sa part dans la libération de l’Europe du joug nazi mais il me semble que toute l’histoire créée notamment par les Etats-Unis, en particulier par Henry Kissinger, à propos du pacte germano-soviétique est le pivot de la stratégie de diabolisation de l’URSS.

C’est effectivement par ce biais que de nombreux arguments de décrédibilisation des Soviétiques ont vu le jour pour mieux expliquer à quel point l’URSS aurait été l’allié de l’Allemagne nazie avant de se faire attaquer et de basculer dans le camp des ennemis des forces de l’Axe. Il est, je crois, très important déconstruire cette fable des accointances entre le régime nazi et les Soviétiques tant celle-ci a des conséquences aujourd’hui encore sur l’appréhension de bien des choses. Plus important encore, toute la chaine de causalités qui a mené à la signature du pacte germano-soviétique est encore à l’œuvre aujourd’hui, entre indifférence et mépris de la part de certains pays occidentaux, en particulier les Etats-Unis, à l’égard de certaines puissances de la planète.

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Poutine, Trump et le manichéisme primaire

La semaine dernière, dans la nuit de jeudi à vendredi en France, Donald Trump a donné l’ordre de bombarder la base militaire syrienne de Shayrat. Ladite base avait, quelques jours plus tôt, été le point de départ des avions syriens ayant mené une attaque chimique mardi dernier et dont les images sont effroyables. Quelques jours plus tôt, pourtant, Donald Trump semblait avoir fait le choix d’impliquer Bachar Al Assad dans le processus de transition. Au vu de l’imprévisibilité du président américain, il ne serait guère étonnant que d’ici quelques jours, il fasse de nouveau volte-face – d’autant plus que l’attaque menée contre la base de Shayrat est avant tout symbolique et que ladite base est à nouveau opérationnelle. Le lendemain du bombardement américain, François Hollande et Angela Merkel se sont empressés de dire que celui-ci avait été une bonne chose. Sur les réseaux sociaux, j’ai vu Raphael Glucksmann accuser en creux qui osent émettre une critique sur ce bombardement d’être des suppôts d’Assad et Poutine. L’essayiste a en effet tweeté : « Certains sont bien + vocaux pour critiquer des frappes US sur 1 base militaire que lors de la destruction d’Alep par les Russes. #ChoixClair ».

Beaucoup se sont exaltés au moment de ce bombardement et j’avoue ne pas vraiment comprendre comment on peut éprouver des réactions de joie alors même que l’industrie de la guerre est en route. Cette exaltation qui montait m’a rappelé l’éditorial du grand Albert Camus dans Combat le 8 août 1945 à la suite du bombardement d’Hiroshima : «la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». L’intellectuel ajoute plus loin « en attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles ». Je le rejoins sur ce point. Je trouve indécent de célébrer une découverte qui sert avant tout la destruction. Pour aller plus loin, et adapter cette indignation au temps présent, je trouve indécent de célébrer une mort et abject de chercher à justifier l’assassinat ou le meurtre quand la recherche de la paix devrait seule nous guider. Lire la suite

Alep, notre Guernica (4/4): l’ensauvagement du monde

Le terrorisme va commencer

 

Le titre de cette sous-partie peut heurter voire même choquer. Nombreux seront sans doute ceux qui rétorqueront que depuis bientôt deux ans – et l’attaque de Charlie Hebdo – le terrorisme est bien ancré dans les sociétés occidentales en général et française en particulier. Depuis plus longtemps encore, le Moyen-Orient est frappé durement par ces attaques meurtrières. Il ne s’agit évidemment pas de nier toutes les victimes passées du terrorisme mais si j’utilise l’assertion « le terrorisme va commencer » c’est pour affirmer que le terrorisme de grande ampleur va sans doute débuter avec la chute d’Alep. En premier lieu en Syrie. Bachar Al Assad et Vladimir Poutine nous expliquent qu’ils ont bombardé des terroristes mais comme l’explique brillamment Denis Sieffert dans son édito publié par Politis, depuis la nuit des temps les insurgés sont catalogués comme terroristes. La réalité, c’est que l’attaque sanglante contre Alep possèdent toutes les caractéristiques pour libérer les puissances du terrorisme de grande échelle : martyr de civils, ressentiment monstrueux à l’égard des Russes mais aussi de toute la communauté internationale qui a regardé sans rien faire, côtoiement de la barbarie la plus totale, tout est réuni pour que des survivants d’Alep basculent dans l’action violente. Pendant que Poutine et Al Assad assassinaient des civils à Alep au nom de la guerre contre le terrorisme, les vrais terroristes reprenaient, eux, la ville de Palmyre. Nombreux sont les analystes qui nous expliquent que la reprise d’Alep par le régime marque un tournant décisif dans la guerre en Syrie. Je crois au contraire qu’elle marque simplement une étape dans ce conflit. Le terrorisme va réellement démarrer à Alep et dans une guérilla du faible au fort, ce n’est quasiment jamais le fort qui l’emporte, l’histoire nous le montre. Lire la suite

Alep, notre Guernica (3/4): la tragédie venue de plus loin

Le triomphe de l’absurde

 

« L’absurde, écrit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Plus loin, il ajoute : « Je suis donc fondé à dire que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». En ce sens, il me semble que tout le conflit en Syrie est un puissant moment d’absurde camusien. Qu’est donc ce conflit – et depuis quelques jours Alep en est le symbole le plus éclatant – sinon un appel lancé par une population qui ne rencontre qu’un silence déraisonnable de la part de la communauté internationale ? Il peut, en effet, être confortable et même rassurant de se dire que l’horreur vient de surgir en Syrie sous les bombes russes et les couteaux iraniens. C’est cependant faire fi de la réalité des faits. Voilà désormais près de six années que ce conflit sanglant a commencé et l’horreur est montée graduellement. Il y a eu comme un divorce entre la population syrienne et ce que l’on appelle pompeusement la communauté internationale. A l’inverse, nulle trace de l’absurde entre le régime syrien et Vladimir Poutine. Le président russe n’a pas ignoré l’appel de son allié et s’est porté à son secours pour l’empêcher d’être balayé. Les massacres aux armes chimiques étaient censés constituer une ligne rouge et il n’en fut rien. Voilà désormais des années que nous répondons par un silence assourdissant à l’appel lancé par l’humanité. Lire la suite

Alep, notre Guernica (2/4): le miroir tendu

Humanité dans l’atrocité versus inhumaine humanité

Le postulat défendu ici est le suivant : l’indifférence dont nous faisons preuve vis-à-vis du martyr d’Alep cache quelque chose de plus profond. Ce n’est sans doute simplement pas notre impuissance qui a cédé le pas à une froide indifférence. Je pense au contraire que c’est précisément parce qu’Alep nous tend un miroir qui reflète une humanité monstrueuse que nous détournons le regard. Depuis des mois et des mois, une nuit semble s’être faite sur la deuxième ville syrienne. Pourtant, sous les bombes russes et les tirs de mortier syriens, les Aleppins ont conservé leur humanité. Ils sont le visage et la voix de la dignité humaine. Tels les héros de La Peste, les Aleppins s’entraident face au fléau qui s’abat sur eux. Ils ont décidé, à leur échelle, de n’être ni victime ni bourreau. Les casques blancs sont là pour en témoigner. Alep est en ce moment-même l’un des endroits les plus sombres de cette planète mais est-ce pour autant que les ombres ont tout recouvert dans la ville ? Assurément pas. C’est parfois des endroits les plus sombres que jaillissent les lumières les plus éclatantes et les plus impressionnantes. Alep est actuellement l’un de ces endroits. De ces familles qui partagent la pitance à cet homme qui fait le tour d’Alep Est pour distribuer de l’eau (électricité et eau courantes ne sont plus disponibles depuis longtemps dans la ville), les Aleppins montrent à l’humanité qui détourne le regard qu’ils ont su demeurer humains, profondément humains, dans cette tragédie funeste qui les frappe. Il ne s’agit assurément pas d’idéaliser la totalité de la population aleppine. Oui près d’un tiers des rebelles sont issus des rangs du terrorisme islamiste mais dans la ville en quarantaine, l’humanité n’a pas encore disparu. Lire la suite

Alep, notre Guernica (1/4): et l’humanité s’effondra…

Aujourd’hui Alep est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon téléphone : « Alep reprise par l’armée syrienne. Exactions en cours. Pas de trêve ». Cela ne veut rien dire, c’était peut-être hier. Le 12 décembre 2016 restera dans l’Histoire comme le jour où nous avons vu Alep être reprise par le régime de Bachar Al Assad soutenu par Vladimir Poutine et par l’Iran. Nous avons vu et nous avons entendu les Aleppins crier leur détresse, nous dire adieu après des mois et des mois de lutte face à un adversaire qui était bien plus puissant qu’eux. En ce funeste jour de décembre, les troupes d’Al Assad sont donc entrées dans la ville en commettant les exactions les plus terribles selon de nombreux observateurs et témoins présents sur place. Ce ne sont ni la haine, ni la colère, ni la rage qui me pousse à rédiger ce dossier mais bien plus assurément la honte. La honte d’avoir été impuissant face à ce carnage qui s’est produit sous nos yeux. La honte face à la lâcheté de nos dirigeants. La honte face à notre froide indifférence. La honte face au fameux « plus jamais ça » bafoué une fois de plus. La honte déjà présente du moment où mes enfants me demanderont comment nous avons pu laisser faire ça sans rien faire, sans rien dire. Le régime syrien et son allié russe avaient annoncé une trêve humanitaire pour permettre aux civils de fuir. Mais les mêmes qui ont bombardé et massacré les Aleppins exigeaient de gérer les corridors humanitaires. Sans surprise cette trêve a fait long feu et hier les bombardements faisaient toujours rage alors que des milliers de civils étaient encore présents dans la ville, parfois des enfants isolés comme l’indiquait l’UNICEF.

Les porte-parole de l’ONU ont eu cette phrase à la fois lumineuse et terrible mardi soir à Genève lorsqu’ils ont affirmé que « l’humanité [semblait] s’être totalement effondrée Alep ». Oui l’humanité s’est effondrée à Alep, elle est venue se fracasser sur le mur de la Realpolitik et du cynisme le plus abject. L’ONU elle-même a sans doute vu sa mort définitive dans le destin de la deuxième ville de Syrie – nous y reviendrons en quatrième partie. Pourtant, ma génération est celle qui se demandait comment celle de ses grands-parents avait pu regarder l’Espagne sombrer devant elle par peur d’intervenir face à Hitler, celle qui se demandait comment la génération de ses parents avait pu détourner le regard de Srebrenica, du Rwanda, du Biafra. Nous proclamions d’une même voix « plus jamais ça » et nous affirmions avec aplomb qu’à l’heure d’internet et des réseaux sociaux nous ne laisserions pas arriver un tel drame. La réalité c’est qu’Alep est et restera comme la trace indélébile sur notre génération tout comme Guernica avait marqué la génération de nos grands-parents et le Rwanda celle de nos parents. Alors oui la honte ressentie est légitime mais elle ne doit pas non plus tout occulter. Tenter d’aller plus loin que la simple consternation pour mieux saisir les mécanismes qui ont abouti à cela est peut-être le meilleur moyen de rendre hommage aux valeureux Aleppins en même temps que le chemin le plus sûr pour éviter de nouveaux carnages tout en montrant l’insoutenable réalité de ce qu’il s’est produit à Alep durant ces années de guerre totale. C’est la modeste ambition des quelques lignes de ce dossier. Lire la suite

La Peste syrienne

La récente diffusion d’un témoignage sur France Info d’un habitant d’Alep a créé l’émoi dans l’opinion publique. Certains s’aventurent même à expliquer qu’il s’agit là d’un tournant majeur dans ce qu’est la tragédie syrienne. Je me méfie de ces grandes phrases, les mêmes qui avaient fait de la mort d’Aylan Kurdi le point de bascule de cette guerre. De la même manière, l’utilisation d’armes chimiques à l’été 2013 était censée constituer une ligne rouge franchie. La réalité c’est que nous regardons sans rien faire depuis désormais cinq années et demi. Inondés par le flot d’images et d’atrocités il semblerait que nous ayons fini par nous en accommoder, à faire semblant de ne pas voir ce qu’il se passe. Alep est en train de devenir notre Guernica, cette trace indélébile qui marquera notre génération, cette boursouflure monstrueuse qui défigure notre humanité, cette chose que nous serons bien en peine d’expliquer à nos enfants sans avoir honte de n’avoir rien fait pour l’en empêcher.

Dans une lettre au cours de laquelle il répondait à Roland Barthes et à sa critique acerbe de La Peste, Albert Camus écrit : «la terreur en a plusieurs [de visages], ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous». En profitant du fait que le roman de Camus ait plusieurs portées, il me semble loin d’être absurde de relire la tragédie syrienne à l’aune du roman du Prix Nobel de littérature. Tout, en effet, concourt à rapprocher la guerre totale que subissent les Syriens depuis cinq ans à l’épidémie de peste qui frappe la ville d’Oran et ses habitants dans le livre de Camus : l’éternel présent imposé par le fléau, le fait qu’il frappe tout le monde, les différentes positions adoptées par les gens pour répondre à cette maladie. Lire la suite