Après le 10 novembre, éviter l’impasse

Il se pourrait bien que lorsque l’on se penchera sur les années 2010-2020 avec un peu de recul, le 10 novembre 2019 fasse figure de point de bascule. Dimanche dernier, une marche importante sinon massive a effectivement eu lieu dans Paris à l’appel d’un certain nombre de personnes après une tribune publiée dans Libération. Malgré, nous y reviendrons, la diabolisation effrénée qui a précédé la manifestation, malgré les divisions à gauche à son propos, malgré le fait qu’il s’agissait d’une première édition, l’on peut parler d’une réussite. Ceci est sans doute le signe de l’atteinte d’une forme de seuil, du type dont parle Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique, ces franchissements qui précipitent des changements importants.

L’atmosphère hystérique du pays à l’égard de l’islam et des musulmans s’est en effet accentuée depuis quelques semaines, du discours d’Eric Zemmour appelant à la guerre civile à mots à peines voilés à l’interview d’Emmanuel Macron à Valeurs Actuelles en passant par l’appel à une société de surveillance ou l’humiliation devant son fils d’une mère portant le voile accompagnatrice d’une sortie scolaire sans parler des tirs essuyés par une mosquée à Bayonne. Faut-il pour autant se contenter de la marche de dimanche ? Je ne le crois pas, je suis au contraire de ceux qui considèrent que celle-ci, pour paraphraser Churchill, n’est ni la fin ni même le début de la fin, tout juste est-ce peut-être la fin du début, et encore. Il s’agit donc d’accentuer le mouvement en l’élargissant et en permettant ainsi une réponse globale à l’attaque menée par la caste néolibérale au pouvoir depuis des décennies dans ce pays et qui n’a de cesse d’agiter le chiffon musulman pour faire passer sa casse sociale.

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Les conditions du pire (à propos de Mickaël Harpon et de l’hystérie française)

Le 3 octobre dernier, la France était une nouvelle fois saisie de stupeur et d’horreur lorsqu’un fonctionnaire de la préfecture de police, Mickaël Harpon, a attaqué au couteau certains de ses collègues et tué quatre personnes avant d’être abattu. Si les circonstances exactes n’étaient pas encore totalement déterminées – des doutes subsistent d’ailleurs encore aujourd’hui – l’état de sidération a été grand dans le pays. Après les douloureux et terribles attentats de 2015 qui avaient installé la possibilité d’attentats d’ampleur sur le territoire français puis celui de Nice en 2016 qui a élargi les zones menacées à toute la France, cette attaque de la préfecture de Paris, commise par un membre ayant accès à des informations plus que sensibles, matérialise la pire crainte des services secrets français, celle d’être infiltrée et intoxiquée.

Quand bien même toute la clarté n’a pas été faite sur ce qu’il s’est produit à la préfecture de Paris – les commissions d’enquête permettront, espérons-le, d’avancer ce travail de clarification – une forme d’hystérie s’est emparée du pays et de ses irresponsables responsables politiques. De Macron à Castaner en passant par les multiples sorties outrancières de personnes issues de tout l’échiquier politique ou presque, il est euphémique de dire que la France actuelle a l’air bien usée et prête à sombrer dans une forme de folie vengeresse qui ne peut qu’aboutir au pire. Se faisant face, les actes de violence ou de terrorisme issus de Daech et de ses avatars d’une part et les condamnations profondes, nombreuses, haineuses, racistes de toute une partie de la France à l’égard des musulmans ou des personnes apparentées comme telle nous enferment progressivement dans une mâchoire d’airain absolument effrayante en cela qu’elle concourt à mettre en place les conditions du pire.

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Christchurch ou le miroir tendu

Il y a une semaine, la Nouvelle-Zélande connaissait l’horreur d’un attentat terroriste sur son territoire. Peu après 13h30, heure locale, les mosquées Masjid al-Noor et Linwoord de Christchurch sont la cible d’un attentat d’extrême-droite prenant pour cible des croyants musulmans alors en pleine prière du vendredi. Le fait que Brenton Tarrant, le terroriste australien d’extrême-droite, filme et diffuse en direct le massacre – la vidéo n’a été que très peu vue en direct mais a fait l’objet d’une prolifération virale sur les réseaux sociaux malgré les multiples suppressions et bannissement de compte de la part de Twitter, Facebook et consorts – joue évidemment dans l’état de sidération que cet attentat a provoqué. Cette composante ne suffit pour autant pas à expliquer les raisons qui font de cet attentat une forme de franchissement de seuil.

En massacrant 49 personnes selon le bilan annoncé par la Première ministre néo-zélandaise, le terroriste a commis la plus grande tuerie visant spécifiquement des musulmans dans un pays occidental. Se réclamant ouvertement de certaines théories nées et présentes en France dans le manifeste qu’il a rendu public en lien avec son attentat, Brenton Tarrant a indéniablement entrainé une vague de gêne chez bien des commentateurs français, nous y reviendrons. Si ladite gêne ne m’intéresse pas particulièrement, la place importante occupée dans son passage à l’acte par certaines des théories qui ont vu le jour en France en même temps que la situation particulière du pays nous oblige, me semble-t-il, à nous intéresser plus profondément à ces idées et ce climat nauséabonds qui montent en France.

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Nous (aussi) sommes la Nation ou l’odyssée entre Derrida, Orwell et Camus

Il est des ouvrages qui sont doublement salvateurs. Tout d’abord pour eux-mêmes de par le message qu’ils portent mais aussi parce qu’ils s’inscrivent en contradiction avec l’ère du temps, avec la doxa dominante, avec un Zeitgeist aussi puissant qu’arrogant. Ainsi en est-il de l’ouvrage de Marwan Muhammad. Dans Nous (aussi) sommes la Nation, le directeur du CCIF s’applique méthodiquement à aller contre le courant qui a transformé les musulmans en problème national. Face au torrent réactionnaire et hostile à l’Islam ainsi qu’aux musulmans – ainsi qu’en témoignent les discours politiciens les plus abjects et les best-sellers identitaires qui trônent dans les librairies – le travail du CCIF et, a fortiori, de son président devient chaque jour plus nécessaire.

Le livre de Monsieur Muhammad s’inscrit dans une dynamique qui s’est mise en place depuis déjà quelques années et qui permet de ne pas laisser le champ libre aux seuls pulsions réactionnaires et identitaires. De Pour les musulmans d’Edwy Plenel à Nous (aussi) sommes la Nation en passant par Notre mal vient de plus loin d’Alain Badiou, il y a une continuité assez évidente, celle qui refuse d’essentialiser les musulmans français et d’en faire l’alpha et l’oméga des problèmes politiques de notre pays. Les œuvres les plus abouties sont sans conteste celle qui sont signifiantes par elles-mêmes tout en ouvrant sur d’autres horizons. Aussi le livre de Marwan Muhammad appartient-il, à mes yeux, à ce genre d’œuvres tant il fait écho aux philosophies de Derrida, d’Orwell et de Camus. Lire la suite