Les syndicats et le vieux monde

En ce jour de mobilisation contre les ordonnances de Monsieur Macron et contre la casse du code du travail qui s’annonce, un syndicat manque à l’appel. Malgré sa présence lors des manifestations contre la loi El Khomri et en dépit du fait que la nouvelle mouture de la loi travail soit bien pire que l’ancienne, Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force Ouvrière, n’a pas appelé à manifester. Il va sans dire que cette position, bien qu’elle engage avant tout ledit monsieur, donne l’image d’un front social lézardé avant même que la lutte n’ait commencé. Heureusement pour ledit front, la France Insoumise, la CGT, Sud et d’autres syndicats ont affiché leur unité malgré les multiples tentatives des médias pour mettre à mal cette unité en opposant la France Insoumise aux syndicats.

Il est vrai que lorsque Monsieur Mailly a annoncé qu’il n’appellerait pas à la mobilisation, la stupeur a été le premier des sentiments. Comment, en effet, expliquer que celui qui était l’une des figures, avec Philippe Martinez, de l’opposition à la loi El Khomri en arrive à ne pas appeler à la mobilisation contre une casse sociale à venir bien plus grande ? Cet épisode, bien peu glorieux pour lui, dépasse selon moi allègrement le cadre du seul Jean-Claude Mailly en tendant à faire de celui-ci un symbole, celui de l’ancrage des syndicats dans le vieux monde. Par vieux monde je ne veux évidemment pas dire la même chose que la foultitude d’éditorialistes acquis au néolibéralisme et qui nous répètent à longueur de journées que nous ne serions que des archaïques voire des fainéants pour reprendre les propos du très cynique et lâche homme qui réside à l’Elysée.

 

Le cas Mailly

 

Si la décision de Jean-Claude Mailly a tant heurté l’opinion de gauche au début, c’est parce que Force Ouvrière est historiquement l’un des syndicats qui ne transigent pas – au contraire de la CFDT qui sous couvert de réformisme accepte bien souvent des compromissions au détriment des travailleurs. Les explications dans lesquelles s’est embourbé le secrétaire général du syndicat n’ont guère convaincu. En effet, en expliquant que lui s’était battu durant l’été pour édulcorer les ordonnances et en accusant implicitement la CGT de ne souhaiter que la confrontation et aucun dialogue, Monsieur Mailly n’a convaincu absolument personne. Durant la mobilisation contre la loi El Khomri, un slogan avait fait florès dans les cortèges et sur les réseaux sociaux : « Quand le gouvernement rétablira l’esclavage, la CFDT négociera la longueur des chaines ». Il va sans dire que la position de Mailly fait penser à ce slogan.

Passées la surprise voire la sidération, nous avons rapidement compris les raisons de la position du leader de Force Ouvrière. Prestement en effet des révélations ci et là nous ont appris que Jean-Claude Mailly avait eu des réunions secrètes avec le cabinet de la ministre du travail voire avec elle-même, qu’il était en lien téléphonique direct avec elle. D’ailleurs certains membres du cabinet de Muriel Pénicaud sont des proches de Monsieur Mailly. C’est sans difficulté que l’on devine alors que le secrétaire général de FO a joué sa partition personnelle pour, comme l’on dit communément, « se remettre au centre du jeu ». Sentant le rapprochement entre Philippe Martinez et Jean-Luc Mélenchon, Jean-Claude Mailly a joué sa prestation en soliste pour ne pas se faire placardiser. Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir que la base de FO gronde fortement et soit en désaccord avec la décision de son secrétaire général et que près de la moitié des unions départementales ont appelé à la mobilisation aujourd’hui.

 

Syndicats et démocratie

 

En introduction, je disais que le cas Mailly était un symbole. Qu’est-ce qu’un symbole en effet sinon une chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même ? Jean-Claude Mailly me semble parfaitement correspondre à cette définition puisqu’il renvoie bel et bien à autre chose qu’à sa seule personne. Je suis effectivement d’avis que la situation actuelle et la position du secrétaire général de FO ouvre l’horizon et le débat sur le monde syndical en général. C’est précisément en cela que je considère que les syndicats sont, malgré leur poids encore très fort et leur capacité à fédérer, des vestiges du vieux monde.

Il me semble que l’avenir – et le présent d’ailleurs – est au mouvement citoyen et aux organisations  plus horizontales au sein desquelles les militants ont leur mot à dire, ce qui n’est absolument pas le cas des syndicats à l’heure actuelle. Les petites querelles de personnes et autres courses égotiques des secrétaires généraux des syndicats sont le produit d’un monde révolu, d’une vision passéiste des choses. Nous réclamons une société plus démocratique absolument partout et il faudrait que les syndicats demeurent dirigés quasiment en vase clos par quelques individus qui ont toute la main sur les appels à la mobilisation ou à la grève ? Cela n’est pas bien sérieux. Déjà lors de la mobilisation contre la loi El Khomri les bases des syndicats piaffaient d’impatience et étaient déterminées à aller plus loin que les multiples journées de manifestations en souhaitant appeler à une grève générale. Comment accepter que la démocratie ne soit pas en place dans les syndicats ? Si nous ne montrons pas l’exemple quelle légitimité avons-nous à réclamer la mise en place d’une démocratie sociale ?

 

Voilà les quelques considérations qui me sont venues à l’esprit après la décision de Jean-Claude Mailly de ne pas appeler à la mobilisation. Je le répète ce n’est pas une critique primaire que j’ai essayée de faire mais bien plus une forme d’autocritique. Il ne s’agit nullement d’appeler à la fin des syndicats ou dire qu’ils sont inutiles mais bien plus de mettre en avant le nécessaire changement qui doit arriver si nous voulons être crédibles. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » disait Gandhi en son temps. Puissent ces sages paroles résonner en nous.

Penser le travail de demain (4/4): la nécessité d’un changement radical

Le piège du revenu universel

 

Popularisé et mis au centre des débats au cours des derniers mois par Benoît Hamon, le revenu universel nous est présenté comme une véritable panacée pour lutter contre la pauvreté et répondre aux mutations du travail. Ledit revenu universel a été farouchement attaqué par François Fillon, par Emmanuel Macron mais aussi par des membres du même parti que le candidat socialiste à la présidentielle. Pour eux, le revenu universel conduirait à une « société du farniente » et à « l’oisiveté » qui va à l’encontre de leur sacro-sainte vie active. D’autres voix s’élèvent contre le revenu universel en considérant que celui-ci est un véritable piège, une « trappe sociale » selon Jean-Luc Mélenchon. Je suis totalement d’accord avec une telle conception et, en allant plus loin, je crois que le revenu universel est le dernier piège du capitalisme néolibéral financiarisé, sa dernière roue de secours. Quand je dis dernier cela ne veut pas dire ultime mais plutôt plus récent (le latest en anglais et non pas le last). Le revenu universel s’inscrit en effet pleinement dans la nouvelle dynamique à l’œuvre depuis des décennies et qui a progressivement substitué la lutte contre la pauvreté à la lutte contre les inégalités. Pour résumer, il ne s’agit plus de combattre les inégalités mais bien de donner un revenu décent à celles et ceux qui seraient en situation de domination. En somme, cela revient à acheter une forme de paix sociale en permettant dans le même temps aux plus riches de devenir toujours plus riches puisque les inégalités ne sont plus présentées comme un problème mais comme la norme. Lire la suite

 

Travail versus activité

 

« Je ne veux plus entendre autre chose que ‘l’important c’est de travailler’ ». Cette phrase a été prononcée à Lyon le 4 février dernier par l’actuel locataire de l’Elysée, celui qui se dit antisystème alors même qu’il en est la plus pure émanation. Au-delà de sa petite personne, cette phrase en dit long, il me semble, sur la période que nous traversons actuellement, cette période où le travail devient le nouveau lieu d’épanouissement non pas désiré mais imposé. C’est finalement le triomphe de Marx lui qui expliquait qu’à terme tout allait devenir une marchandise et c’est précisément ce à quoi nous assistons. Pour être tout à fait juste il nous faut préciser ici la pensée : tout n’est pas encore devenu une marchandise mais le marché est en train d’arriver à diffuser sa pensée à un tel point que tout ce qui ne lui sert pas est relégué dans les limbes de l’inutilité. Seuls sont reconnus les actes ou activités qui apportent une valeur mercantile et la phrase de notre candidat antisystème autoproclamé épouse parfaitement cette logique puisque, en creux, elle signifie que tout ce qui n’est pas du travail n’a plus voix au chapitre. Je trouve personnellement une telle conception des choses à la fois simpliste et terriblement effrayante. N’en déplaise à tous ses grands pontes, le marché n’est pas l’alpha et l’oméga de nos vies. De nombreuses activités échappent, en effet, encore à son emprise – heureusement suis-je tenté d’ajouter.

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Penser le travail de demain (2/4): travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?

Loi Travail et triomphe du marché

 

Au cours du printemps dernier, François Hollande et son exécutif ont réalisé, pour reprendre les termes d’André Chassaigne, un triple coup de force avec l’adoption de la loi Travail. Coup de force contre les Français majoritairement opposés à ladite loi, coup de force contre l’Assemblée avec l’utilisation de l’article 49 alinéa 3 de notre Constitution et coup de force enfin contre les salariés. Si les deux premiers coups de force ne se rapportent pas directement au thème que nous abordons ici, le troisième touche, au contraire, pleinement la question du travail. En adoptant cette loi – qui aurait bien plus dû s’appeler « Loi Travaille ! » ou loi Capital – un gouvernement qui se réclame de la gauche a anéanti des années de conquêtes sociales en même temps qu’il a participé à affaiblir un peu plus le travailleur face au patron. D’aucuns diront que la même loi a instauré le compte personnel d’activité et qu’elle est donc une avancée sociale. Je leur laisse bien évidemment leur jugement. Il ne s’agit pas de nier que la loi Travail a instauré de maigres avancées mais – et je crois précisément que c’est là tout le caractère pervers et cynique de cette loi – elle s’est servi de ces maigres avancées comme d’un apparat pour tenter de cacher l’affreuse réalité qu’elle amenait avec elle. La loi Travail, comme j’ai pu l’écrire par le passé, est un symbole de cette dérégulation folle que l’on nous impose depuis des décennies. Ce n’est pas un hasard si l’un des mots d’ordre de Nuit Debout était « contre la loi Travail et son monde ».

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Penser le travail de demain (1/4): le travail, nouveau centre du monde

Si l’on devait symboliser l’échec du quinquennat de François Hollande et mettre en évidence la plus grande de ses trahisons, il y a fort à parier que beaucoup s’accorderaient à dire que la loi Travail portée par Myriam El Khomri est le plus éclatant des symboles. Cela ne signifie certes pas que seule cette loi est allée complètement à rebours des engagements du candidat mais bien plus qu’elle a constitué un énième point de rupture, sans doute le dernier, entre le Président de la République et ceux qui l’ont porté au pouvoir. Côté sociétal il y avait eu quelques semaines plus tôt cette odieuse tentative d’inscrire la déchéance de nationalité dans la Constitution, côté économique et social la loi El Khomri aura achevé les derniers millimètres de crédibilité qu’il restait à François Hollande. Bien plus que le livre de Messieurs Lhomme et Davet c’est sans doute cette ultime rupture avec ses électeurs qui a précipité la renonciation du Président. La question du travail aura d’ailleurs été le fil d’Ariane inversé de François Hollande durant son quinquennat. Alors que dans la mythologie grecque, le fil d’Ariane permet à Thésée de quitter le labyrinthe après avoir vaincu le minotaure, la question du travail a été pour François Hollande le fil qui l’aura perdu dans le labyrinthe politique français avant de, sans doute, le faire sombrer dans les limbes de notre histoire politique.

Déjà en 2013 les questions du travail et de l’emploi – nous reviendrons plus tard sur la distinction entre ces deux notions – étaient fondamentales pour le Président d’alors. Il promettait d’inverser sous un an la courbe du chômage et liait même sa future candidature à cette fameuse courbe. Tout au fil du quinquennat il n’a eu de cesse d’avoir les yeux de Chimène pour le patronat en adoptant une politique de l’offre, en leur faisant des cadeaux fiscaux tout en attendant en retour la création d’un million d’emploi selon la promesse de Pierre Gattaz, le président du MEDEF. En parallèle il y eut bien la loi sur l’économie sociale et solidaire mais celle-ci ne suffit guère à redorer le bilan d’un quinquennat proprement catastrophique sur le front de l’emploi. La crise entre Uber et les taxis ainsi que le phénomène que l’on a appelé « l’ubérisation de la société » ont également été des marqueurs sociaux très négatifs de ce quinquennat. Incapables de penser de manière complexe les mutations profondes du travail et de l’emploi, nos dirigeants politiques s’enlisent campagne après campagne, réforme après réforme, programme après programme à perpétuer ou, pire, à aggraver les dynamiques proprement mortifères à l’œuvre depuis le début de la globalisation néolibérale et l’avènement du capitalisme financiarisé – à cet égard, l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, loin de rompre avec cette dynamique, l’accentue fortement. Penser le travail de demain, loin d’être un simple travail de prospective, exige de partir des pratiques actuellement à l’œuvre dans notre société et, donc, de partir d’une critique radicale de la structure du travail qui est présente de nos jours. Lire la suite