L’affaire Benalla ou le roi fait nu

Durant plusieurs semaines, la France a vécu au rythme de l’affaire Benalla – qu’il serait plus opportun d’appeler affaire Benalla-Macron selon moi. Si les vacances estivales en même temps que la fin des commissions d’enquête (celle du Sénat reprendra à la rentrée) ont contribué à mettre quelque peu sous le tapis ladite affaire, il me semble que celle-ci a constitué une déflagration qui risque fort de laisser des traces profondes dans ce quinquennat et de grever en partie l’action future du gouvernement et d’Emmanuel Macron. La majorité et le monarque présidentiel ont eu beau clamer que cette affaire n’intéressait pas les Français, ceux-ci se sont littéralement passionnés devant les commissions d’enquête et les multiples révélations que nous ont réservées tout à la fois l’enquête journalistique et les déclarations toutes plus contradictoires les unes que les autres des différents protagonistes.

Du côté de l’Elysée, il est évident que la stratégie initiale a consisté à vouloir étouffer l’affaire pour l’empêcher de sortir et, une fois le génie sorti de la lampe, toute la rhétorique présidentielle et gouvernementale avait pour but de faire de l’affaire Benalla un épiphénomène, un détail, en somme une broutille qui ne serait pas bien grave, le tout en répétant en chœur et docilement qu’il ne s’agissait en rien d’une affaire d’Etat mais bien d’un simple fait divers, d’une erreur de jeunesse (comme si tabasser des personnes en usurpant l’identité des policiers revenait à conduire à 91 km/h au lieu de 90). Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique brillamment que c’est parfois le franchissement de seuils imperceptibles qui précipitent des changements d’ampleur. Il ne me parait pas absurde de voir dans cette affaire Benalla quelque chose de ce type, une forme de voile déchiré révélant subitement à la face du monde la vraie nature du macronisme. Lire la suite

Emmanuel Macron ou la diplomatie de façade

Il y a une dizaine de jours, l’Equipe de France était sacrée championne du monde de football pour la deuxième fois de son histoire sur la pelouse du stade Loujniki de Moscou. Si ce sont bien les joueurs français qui sont les artisans de ce titre de champion du monde après avoir successivement terrassé l’Argentine, l’Uruguay, la Belgique et enfin la Croatie en finale, c’est Emmanuel Macron qui a fait le spectacle en tribunes, sur la pelouse puis dans les vestiaires à grand renfort d’accolades. Il faut dire que la disposition du cérémoniel de remise du trophée – placé pour la première fois sur la pelouse et non en tribunes avec la présence des chefs d’Etat des deux pays finalistes ainsi que du pays hôte sur le podium – a grandement contribué à cette mise en scène de la part du locataire de l’Elysée.

Je suis effectivement de ceux qui croient qu’il y avait une part – je ne saurais dire avec certitude la taille de cette part – de mise en scène dans la joie exubérante du successeur de François Hollande ainsi que l’espoir de voir dans ce titre de champion du monde le moyen d’affirmer que la France était de retour. En effet, même si je pense sincèrement qu’Emmanuel Macron était immensément heureux de cette victoire en tant que suiveur de foot, il me parait hautement naïf de ne pas croire que celui-ci a cherché a en tiré profit d’une manière ou d’une autre à la fois sur le plan intérieur (sujet qui ne m’intéresse pas ici) mais également en termes de diplomatie et de géopolitique tant le football est aujourd’hui fermement ancré dans le soft-power des nations. Pourtant, l’affaire Benalla est rapidement venue balayer cette illusion, dans une forme d’allégorie de la politique étrangère d’Emmanuel Macron depuis son accession au pouvoir et qui pourrait se résumer par l’expression de diplomatie de façade. Lire la suite

L’affaire GL Events ou le quadruple symptôme

Hier marquait le premier anniversaire de la victoire d’Emmanuel Macron lors du second tour de l’élection présidentielle de 2017. L’heure est donc actuellement au bilan de cette première année de présidence du nouveau monarque présidentiel. Il faut dire que le successeur de François Hollande a mené sa cure néolibérale au pas de charge au cours de sa première année de présidence. Ordonnances pour démanteler le code du travail, suppression de l’ISF, volonté de livrer à terme la SNCF à la privatisation, Emmanuel Macron a pour coutume d’attaquer sur plusieurs fronts si bien que l’opposition incarnée par la France Insoumise ou le mouvement social qui semble prendre forme a toutes les peines du monde à contrer de manière efficace la politique gouvernementale.

Ce qui est évident, en revanche, c’est que Macron et son gouvernement ont rapidement clarifié les choses – ou plutôt les décisions prises ont servi à les clarifier. Après avoir fait campagne sur son fameux « en même temps », le locataire de l’Elysée mène très clairement depuis un peu moins d’un an une politique de droite dans tous les domaines. Libéralisation accrue de l’économie, politique conservatrice sur les questions sociétales, défense des puissants et possédants, écrasement des plus dominés de cette société tel est le constat d’un an de présidence Macron. Tout acquis à sa croyance de puissance absolue, le monarque présidentiel suscite des ressentiments qui ne font que s’accroître et dont l’affaire GL Events pourrait constituer un seuil franchi tant elle est révélatrice de bien des fléaux qui frappent le pays. Lire la suite

Lettre ouverte d’un descendant de l’immigration aux députés LREM

Chers députés La République en Marche, j’ai quelque peu hésité avant de vous écrire ces quelques lignes. J’ai hésité non pas en raison de je ne sais quelle pudeur ou appréhension, après tout dans un système qui se veut démocratique il est tout à fait normal que les citoyens puissent interpeller les députés qui sont, dans les institutions françaises, les représentants du peuple. Si j’ai hésité, c’est assurément bien plus en raison du caractère sans doute inutile qu’aura cette missive. Je doute fort que l’un d’entre vous la lise et quand bien même cela arriverait, il est peu probable que celle-ci influe sur votre vote à propos de la loi asile et immigration présentée et défendue par Gérard Collomb ce jour-ci à l’Assemblée.

C’est en effet à propos de cette loi que je souhaite vous interpeller, cette fameuse loi selon laquelle, si on écoute les éléments de langage du gouvernement, l’Etat français agira désormais avec fermeté et humanité à propos des exilés. La fermeté, on la voit à l’œuvre depuis l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et la nomination de Gérard Collomb place Beauvau. Toutes les associations venant en aide à ces pauvres hères dénoncent d’une seule et même voix les pratiques inhumaines que font subir les forces de l’ordre à ceux qui, bravant la peur, regardant la mort en face et n’ayant souvent pour bagages que leurs enfants, tentent non pas de trouver une meilleure vie ailleurs que dans le pays qui les a vus naitre mais simplement de trouver une vie moins pire si vous me permettez cette faute de français.

Cette loi asile et immigration n’est en réalité qu’une manière d’expulser de plus en plus de monde. Sous couvert d’efficacité, le mot que votre président utilise avec tant d’outrance qu’il finit par le dénaturer, elle organise le traitement inhumain de personnes à qui l’on retire toute dignité. Cette loi est l’une des victoires intellectuelles les plus probantes de l’extrême-droite. Voter en faveur de celle-ci dans l’hémicycle c’est se ranger au côté de ces idées rances et pestilentielles. Il n’y a aucune modernité à traiter des êtres humains qui fuient la guerre, les menaces ou la misère comme la lie de l’humanité qu’il faudrait s’empresser d’expulser. Il n’y a aucune modernité à rallonger la durée de détention en centre de rétention administratif. Aucune modernité à enfermer des enfants. Aucune modernité à laisser des femmes, des hommes et des enfants traverser les Alpes pieds nus au péril de leur vie. Aucune modernité à soutenir la mise en place d’un délit de solidarité dont la formulation même est une obscénité et une insulte à notre intelligence et à notre humanité. Là où vous et vos ministres voient de la modernité, de l’efficacité, du pragmatisme ou de l’équilibre, je ne vois que l’archaïque loi du plus fort et l’expression de l’inhumanité de l’être humain. Après avoir détruit directement ou indirectement ces pays, voilà la France, la soi-disant patrie des droits de l’Homme, qui fait tout pour martyriser ceux qui fuient le désastre.

Bien sûr, il est des points sur lesquels nous ne serons jamais d’accord. Vous avez été élus sur une ligne néolibérale quand je suis volontiers un critique acharné du capitalisme. D’ailleurs je ne cherche pas à vous interpeller sur les sujets économiques ou sociaux, parce que nos positions sont à des années lumières. Je dois pourtant admettre que je vous pensais libéraux sur tous les plans, économique et politique. Je ne croyais pas qu’une fois au pouvoir vous voteriez le doigt sur le pantalon des lois mettant à mal les droits humains ou la démocratie. Je sais bien que, pour beaucoup d’entre vous, vous ne devez votre élection qu’à la figure d’Emmanuel Macron accolée à la votre sur les affiches électorales lors de la campagne législative mais tout de même, avez-vous à ce point perdu tout sens et esprit critiques ?

Le gouvernement que vous soutenez ou vous-mêmes, vous utilisez jusqu’à la nausée l’argument du courage. Lorsque vous menez des coupes budgétaires vous nous affirmez qu’il s’agit là de courage. Lorsque vous mettez en place des mesures impopulaires parce que destinés aux plus riches, le courage est encore convoqué. L’on pourrait entrer dans des débats philosophiques sur ce qu’est la notion de courage et ce qu’elle n’est pas mais je me contenterai d’en donner une approche. A mes yeux le courage c’est aussi et peut-être avant tout de se lever contre quelque chose qui nous parait injuste et ce, peu importe les conséquences. Récemment votre patron, Richard Ferrand, a menacé d’expulsion de manière à peine voilée ceux qui seraient tentés de ne pas voter le projet de loi dont il est question dans cette lettre. Sans doute un nombre important d’entre vous a été sensible à cette menace mais il me semble précisément que le courage c’est de refuser le diktat que tentent de vous imposer les caciques de votre parti et le gouvernement pour voter en votre âme et conscience. Vous avez signé une charte en vous portant candidat je le sais bien mais celle-ci ne vaut rien aux yeux de notre constitution puisque nul mandat ne saurait être impératif et c’est vous, et vous seuls, qui décidez de ce que vous votez. Ce que vous déciderez en ce lundi 16 avril 2018 vous définit. Aurez-vous le courage de vous lever contre ce texte inique et inhumain ou bien consentirez-vous à vous asseoir à la table de l’extrême-droite par pusillanimité ? Je ne m’adresse bien sûr ici qu’à ceux d’entre vous qui ne partagent pas les idées de ce texte mais qui par peur ou fidélité ont l’intention de voter cette loi. Ceux qui sont en phase avec ces idées nauséabondes ne m’intéresse pas.

L’un des principaux arguments de Gérard Collomb pour défendre son texte face à la fronde naissante au sein de votre groupe a été d’utiliser le fameux principe de réalité. Pour être honnête, le recours à ce principe est une constante depuis votre accession au pouvoir et, comme je l’ai déjà écrit, ce n’est pas du réel dont vous nous parler en l’utilisant mais bien plus du Réel, ce concept fantasmé qui nie totalement la réalité des choses. Le principe de réalité, plutôt que de le brandir en étendard ou en oripeaux, choisissez de vous y confrontez comme l’ont fait certains d’entre vous en allant visiter des centres de rétentions. Allez donc voir à Stalingrad la misère et le désespoir de ces pauvres âmes, passez donc une nuit avec eux, aidez-les et vous comprendrez que le principe de réalité ce n’est pas des chiffres froids et des tableaux Excel comme le prétend Monsieur Collomb. Je vous le répète, ce que vous ferez aujourd’hui vous définira. L’on n’est pas progressiste ou humaniste parce qu’on le proclame. On le devient en agissant en accord avec ces doctrines. Nul discours, nul repentir, nul remord ne pourra effacer ce que vous ferez en votant en faveur de cette loi, elle vous définira pour le reste de votre vie en vous plaçant du côté de l’oppresseur. Et surtout n’oubliez pas, nous sommes tous des immigrés.

Et maintenant, on fait quoi ? (1/3): l’ère Macron

Depuis son arrivée au pouvoir il y a un peu moins d’un an, Emmanuel Macron a mené à toute vitesse une politique de classe sans vergogne. Profitant de la relative apathie des classes populaires et de la population en général après une campagne électorale marathon, il a pris le parti de mettre en place ce que bien des éditorialistes se plaisent à placer sous le vocable de Blietzkrieg, à savoir une guerre éclaire. Le rêve de l’oligarchie de Bercy se voit exaucé avec l’arrivée au pouvoir de l’un des leurs et la mise au pas du pays dans ce qui constitue assurément une stratégie du choc si chère à Naomi Klein. Le monarque présidentiel, profitant du pouvoir que lui confère les institutions de la Vème République, a clairement mis en place son storytelling, imposer un certain imaginaire qu’il a conçu pendant la campagne et gouverner au profit de la petite minorité de Français qui l’a porté au pouvoir. Il faut reconnaitre au successeur de François Hollande une certaine habileté politique dont on le pensait incapable au départ. Il faut dire que la comète Macron ne cesse de déjouer les pronostics depuis son entrée en campagne. Beaucoup de monde, moi y compris, considéraient que sa stratégie était vouée à l’échec. Monsieur Macron ne pouvait pas gagner l’élection présidentielle, il le fit. Monsieur Macron n’aurait pas de majorité à l’Assemblée nationale pour gouverner une fois élu, il l’obtint. Monsieur Macron ne parviendrait pas à faire passer les ordonnances démantelant le code du travail sans provoquer le blocage du pays, il réussit sans trop d’encombres à les faire adopter.

Voilà donc près d’un an que le locataire de l’Elysée affiche une insolente réussite. L’on pourrait, c’est assez aisé et confortable, se dire que ledit locataire ne profite que de sa bonne étoile, du fait que la vie politique française est un champ de ruines et que, finalement, ce n’est qu’un pur hasard que tout cela se produise. On peut aussi, c’est mon parti, dire qu’au contraire, Emmanuel Macron est la suite d’une logique qui nous gouverne depuis des décennies et qu’il est à la fois l’aboutissement et le climax de cette tendance, celle qui sous couvert de moderniser le pays le livre aux politiques néolibérales qui font exploser inégalités et pauvreté. Je crois également qu’il faut reconnaitre à Emmanuel Macron une qualité certaine dans la tentative d’imposer un imaginaire en même temps que de porter une attaque à la fois systémique et globale. Le moment Macron comme certains l’appellent – je lui préfère l’expression d’ère Macron, bien plus parlante à mes yeux – est peut-être, c’est ma conviction, l’enclenchement d’une forme de lutte finale. Le capital triomphant se sent désormais tout puissant dans ce pays pour attaquer le système social de ce pays hérité du CNR et qui fut l’occasion de le faire reculer. Après avoir avancé durant plus d’un demi-siècle, voilà ce capitalisme au faîte de sa puissance et prêt par le biais de Macron à tenter de s’imposer définitivement. Pour autant, cette ère Macron est également le moment où l’hybris de ce capitalisme qu’il représente est à son apogée. En cela, les événements actuels me semblent être une occasion pour cesser d’être dans une posture défensive et repasser à l’offensive vis-à-vis du capital. Lire la suite

Statut du cheminot, le piège tendu

Depuis l’annonce que le gouvernement a annoncé sa volonté de réformer, je dirais démanteler, la SNCF, un chiffon rouge est agité par l’exécutif et les médias pro-démantèlement : celui du statut du cheminot. Plutôt que de rentrer dans le cœur de la réforme voulue par le gouvernement – qui conduira in fine à la privatisation de la SNCF – les médias d’obédience néolibérale préfèrent brocarder les cheminots et les livrer à la vindicte populaire. En réalité cette muleta agitée devant l’opinion n’a qu’un seul but : celui de détourner l’attention du dépeçage des services publics qui s’annoncent.

Il n’y a rien de bien surprenant à cette logique tant Emmanuel Macron use et abuse de cette méthode depuis qu’il est à l’Elysée. Il y a d’ailleurs fort à parier que le gouvernement agira de même dès lors qu’il s’agira de présenter sa réforme constitutionnelle en mettant l’accent sur certains points pour tenter de convaincre du bien fondé de celle-ci. Nous avions déjà vu cette logique à l’œuvre lors du démantèlement du code du travail par ordonnances lorsque le gouvernement, par la voix de Muriel Pénicaud, a sorti les violons pour expliquer que sa réforme visait à protéger les travailleurs dans un exercice purement orwellien de la double pensée. Il devient chaque jour plus urgent de lutter contre la stratégie Macron qui est pour le moment couronnée de succès. Lire la suite

Appeler une victoire par son nom

Il y a quelques semaines le gouvernement annonçait, par la voix d’Edouard Philippe, l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Devenu depuis des décennies un symbole de la lutte contre les projets pharaoniques et de la protection des zones humides, cet emplacement polarisait l’attention, notamment depuis la création d’une zone à défendre, plus communément appelée ZAD, par les opposants les plus farouches à la construction dudit aéroport. Ne nous mentons pas et ne nous cachons pas derrière des faux-semblants, ce recul de l’Etat est une franche surprise. Durant la campagne présidentielle, en effet, l’alors candidat Emmanuel Macron avait affirmé qu’il ne se désengagerait pas de ce projet et que la consultation locale organisée en juin 2016 avait, pour lui, clos le débat. Les lignes de ce blog sont assez critiques à l’égard de l’exécutif pour ne pas reconnaître lorsque celui-ci prend une bonne décision, ce qui a été le cas avec ce recul.

Si ladite décision est surprenante c’est non seulement en raison des propos du locataire de l’Elysée durant la campagne présidentielle mais également de ceux de son ministre de l’Intérieur qui laissaient peu de place au doute quant à l’issue de cette affaire. La déception a d’ailleurs été très grande parmi les défenseurs de l’aéroport qui n’ont pas manqué de dénoncer une décision selon eux couarde et contraire à la démocratie – non non on ne rêve pas, les mêmes personnes qui tordent le cou aux aspirations démocratiques des peuples ont été les premières à en appeler à la démocratie contre la décision du gouvernement, les Tartuffe n’ont honte de rien. Je crois, pour ma part, qu’il ne faut pas hésiter à appeler ce recul de l’Etat par ce qu’il est, c’est-à-dire une victoire de ceux qui affirment qu’une autre société est possible. Bien évidemment la victoire n’est que partielle et ne saurait être un triomphe. C’est bien pour cela qu’il est primordial de ne pas se croire arrivés. Lire la suite