Le Média, entre bouffées d’oxygène et d’arrogance

La semaine dernière a eu lieu la soirée de lancement de Le Média. Après un manifeste paru dans Le Monde, les fondateurs de ce nouveau média qui se voudra alternatif – et qui démarrera le 15 janvier prochain – ont mis à profit cette soirée (qui a duré près de trois heures) pour appeler au soutien financier. Ils en ont également profité pour expliquer quelle allait être leur démarche et comment ils entendaient faire fonctionner ce média qui se proclame à la fois collaboratif, antiraciste, écologique et bien d’autres choses. Aussi avons-nous pu apprendre que Le Média proposerait quotidiennement, du lundi au vendredi, un journal de 20h.

S’il va sans dire que le surgissement d’un nouveau média alternatif et indépendant doit selon moi être soutenu tant le système médiatique est aujourd’hui détenu à 90 voire 95% par une poignée de milliardaires qui se servent desdits médias comme d’agences de communication pour mieux promouvoir leurs industries de manière plus ou moins explicite, Le Média n’est pas non plus exempt de certaines critiques et notamment de la volonté qui semble être la sienne de préempter la position de média indépendant et alternatif, nous y reviendrons. En revanche là où ce nouveau média est porteur d’une réelle nouveauté politique, que je trouve personnellement enthousiasmante, c’est précisément dans le fait qu’une forme d’union embryonnaire à gauche paraît s’être mise en place. Lire la suite

Les tensions avec la Corée du Nord, révélateur de l’aveuglement occidental

Depuis quelques semaines, voire quelques mois, la tension est extrême entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. Promesse de faire tomber le feu et la furie comme jamais de la part de Donald Jr. Trump contre provocations et tests nucléaires par Kim Jong-Un, rarement les relations auront été aussi tendues autour de la Corée du Nord. Cette tension dépasse, évidemment, allégrement ce simple duel puisque certains voisins – à commencer par le Japon – sont également entrés dans la danse. De la même manière, Russie et Chine ne se sont pas gênées pour tenter de renforcer leur place dans le jeu diplomatique en se servant de cette crise si bien que l’ONU, comme d’habitude, a été incapable de prendre une résolution ambitieuse sur la question.

Il n’est toutefois guère étonnant de voir la Chine s’élever contre la position belliciste du nouveau locataire de la Maison Blanche. Celui-ci aurait en effet affirmé en privé, à en croire certains conseillers, que si la situation devait empirer les morts seraient à dénombrer du côté asiatique et pas américain. La Chine étant voisine de la Corée du Nord, il est tout à fait normal qu’elle ne s’engage pas dans cette voie belliciste pour la simple et bonne raison qu’elle pourrait subir les conséquences d’un bombardement visant la Corée du Nord. En ce sens, il me semble que cette crise avec la Corée du Nord est un formidable révélateur de l’aveuglement occidental – chez les médias, chez les politiciens mais également au sein de la population – à l’œuvre depuis des décennies. Lire la suite

Raquel Garrido, sa petite phrase et tous ses impensés

« Si vous considérez que je suis payée par Bolloré, c’est considérer que vous, vous êtes payés par Macron ». En une petite phrase, en dix-huit petits mots, en une comparaison plus que douteuse faite sur le plateau de C à vous cette semaine, Raquel Garrido a fait montre du malaise voire de la maladresse qu’elle ressentait à propos des questions répétitives sur son rôle de chroniqueuse dans l’émission de Thierry Ardisson sur C8. Depuis l’annonce de son intégration à l’émission, Madame Garrido est, en effet, l’objet de critiques ou de quolibets de la part de personnes de toutes convictions politiques. On lui reproche, au choix, d’être chroniqueuse en même temps que femme politique ou bien d’être présente sur une chaine détenue par Bolloré, que la France Insoumise critique vertement.

Il ne s’agit bien évidemment pas, ici, de tomber dans ce genre de critique superficielle et de mauvaise foi par moments mais il me paraît plus qu’intéressant de se pencher sur les réponses fournies par Raquel Garrido à ces critiques en cela que ce qu’elle dit – et peut-être surtout ce qu’elle ne dit pas – est révélateur de bien des écueils dans lesquels nous pourrions tomber à gauche. Nulle pudeur de gazelle, je trouve la phrase qu’elle a prononcée sur le plateau de C à vous absolument ridicule – je m’en expliquerai tout au fil de ce papier – en cela qu’elle est le révélateur à la fois d’une manière de voir les choses que je trouve plus que dérangeante mais aussi qu’elle démontre la gêne de la chroniqueuse à aborder la question de l’utilisation du système médiatique contre lui-même. Lire la suite

Le FN, barrage à une réelle alternative

Il y a quelques jours, l’ensemble ou presque des partis et mouvements politiques ont effectué leur rentrée. Cette semaine, c’est le gouvernement qui connaît la sienne avec la publication aujourd’hui des explosives ordonnances pour réformer le code du travail. Dans cette valse sempiternelle qui a lieu au tournant du mois d’août entre universités d’été et autres rassemblements aux quatre coins de la France, un parti manquait pourtant à l’appel et pas n’importe lequel. Le Front National, qui a atteint en mai dernier le second tour d’une élection présidentielle pour la deuxième fois de son histoire, n’a en effet pas effectué de rentrée en bonne et due forme. Ce n’est assurément pas parce que le parti d’extrême-droite manquait de sujets de débat.

Le parti de Madame Le Pen a en réalité anticipé la rentrée ou plutôt a été très studieux pendant l’été alors que les autres partis n’avaient pas encore repris. Celui-ci s’est effectivement réuni pour discuter de manière stratégique de l’année paradoxale qui venait de s’écouler pour lui. Le FN a en effet réussi à se hisser au second tour de l’élection présidentielle tout en battant son record de voix mais s’est lourdement incliné face à Emmanuel Macron en dépit d’une abstention et d’un nombre de bulletins blancs et nuls jamais vus. En outre le parti d’extrême-droite n’a pas réussi à obtenir le nombre de députés qu’il escomptait et a fortiori à créer un groupe parlementaire. Durant l’entre-deux tours de la présidentielle – comme à chaque fois que le FN se qualifie pour le second tour d’une élection – nous avons vu se mettre en place le perpétuel appel au barrage face à ce parti. Pourtant, il me semble qu’il faut retourner la perspective pour bien comprendre ce qu’est ce parti. Ce n’est pas au FN qu’il faut faire barrage mais bien le FN qui est un barrage à une réelle alternative dans ce pays. Lire la suite

Trump, Sarkozy et le triomphe de l’hypocrisie

Il y a quelques jours, Donald Trump a provoqué un véritable tollé et s’est sans doute coupé des derniers alliés qui étaient les siens à la fois dans le monde du business et au sein du Parti Républicain. Le président américain semble plus isolé que jamais et il ne serait guère étonnant de le voir continuer à se recroqueviller sur lui-même durant le reste de son mandat – s’il n’est pas destitué avant. A l’origine de ce nouvel isolement du magnat de New-York, les propos qu’il a tenus sur la manifestation de néo-nazis à Charlottesville qui a aboutie à la mort d’une contre-manifestante tuée par un néo-nazi et sa voiture lors de la contre-manifestation.

L’absence de propos du président américain à l’égard des évènements à la fois dramatiques et inquiétants de Charlottesville durant plus de 48h avait été soulignée mais Donald Trump a suscité bien plus d’effroi en s’exprimant ensuite et en renvoyant dos à dos les néo-nazis et les manifestants antiracistes. En s’exprimant de la sorte, le président américain a évidemment défendu les néo-nazis et autres suprémacistes blancs ainsi que l’ont prouvé les propos d’un membre haut-placé du Ku Klux Klan qui s’est félicité de cette prise de position. Cet épisode ô combien inquiétant rappelle avec force et vigueur quelles sont les dynamiques que l’arrivée de Trump au pouvoir a renforcées. A cet égard, il ne me parait pas absurde d’établir un parallèle avec l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 que ce soit en termes de tendances renforcées ou de réactions médiatiques et politiques. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (4/4): faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin

Le Monde diplomatique, Mediapart, exemples à suivre

 

Je les évoquais précédemment mais il me semble que les exemples de Mediapart et du Monde diplomatique méritent d’être étudiés de plus près. Ces deux médias sont, en effet, la preuve vivante que la crise de la presse peut être surmontée en allant vers les citoyens et vers ses lecteurs et non pas en nivelant par le bas le niveau d’information et en excitant les plus viles passions et les plus bas instincts de l’être humain. Pour répondre à la crise de la presse, nombreux sont les titres à avoir en effet fait de l’information une marchandise comme une autre. Il faudrait donc adopter des codes marketing, faire des coups d’éclats et ne reculer devant rien pour vendre l’information au public. C’est ainsi que nous avons vu une profusion de couvertures toutes plus racoleuses les unes que les autres. Au choix nous avons eu une déferlante de couvertures parlant de « l’islam sans gêne », des « fonctionnaires fainéants », des « assistés » et de bien d’autres sujets polémiques. Loin d’apporter le débat et de laisser la contradiction se mettre en place, les médias traditionnels assènent leurs convictions comme si elles étaient des vérités révélées. Il est d’ailleurs assez ironique et à la fois dramatique de constater que ces mêmes médias dominants déplorent l’entrée dans l’ère de ce qu’ils appellent la post-vérité après la victoire de Trump à la présidence des Etats-Unis et l’apparition de bulles informationnelles alors même qu’ils sont eux-mêmes la plus grande bulle informationnelle qui soit. Dans un billet de son blog, La pompe à phynance, hébergé sur le site du Monde diplomatique, Fréderic Lordon leur a d’ailleurs magnifiquement répondu et opposé la post-vérité au journalisme post-politique qui se répand comme une traînée de poudre. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (3/4): réinventer la loi de 1881

Réaffirmer l’indépendance des rédactions

 

La loi du 29 juillet 1881 est considérée comme le texte juridique fondateur de la liberté de la presse et de la liberté d’expression en France, inspirée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Elle fixe en effet à la fois la liberté de la presse mais aussi les limites à ne pas franchir notamment en matière de diffamation ou de provocation. C’est normalement sous la protection de ce texte fondateur que devraient évoluer les rédactions notre pays. Pourtant, comme nous l’avons vu plus haut, la double normalisation qu’ont subi les médias de notre pays a mis à mal l’indépendance des rédactions en même temps qu’elle a porté atteinte à des principes démocratiques sans lesquels notre système politique ne saurait fonctionner de manière idoine. Il me paraît donc fondamental de travailler à réinventer la loi de 1881. Réinventer ne signifie évidemment pas pratiquer la politique de la terre brulée ou de la table rase mais bien au contraire approfondir la loi en réaffirmant fermement l’indépendance des rédactions, de toutes les rédactions. Cette indépendance est à l’origine de tout. Sans elle, point de presse libre ou de médias qui occuperaient le rôle de vigie démocratique qui leur est dévolu historiquement. Aussi me paraît-il particulièrement important, pour ne pas dire essentiel, de porter une nouvelle grande loi faisant à nouveau avancer la liberté de la presse en même temps que d’inscrire le principe d’indépendance des rédactions dans la Constitution. Lire la suite