Pour des médias libres et démocratiques (4/4): faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin

Le Monde diplomatique, Mediapart, exemples à suivre

 

Je les évoquais précédemment mais il me semble que les exemples de Mediapart et du Monde diplomatique méritent d’être étudiés de plus près. Ces deux médias sont, en effet, la preuve vivante que la crise de la presse peut être surmontée en allant vers les citoyens et vers ses lecteurs et non pas en nivelant par le bas le niveau d’information et en excitant les plus viles passions et les plus bas instincts de l’être humain. Pour répondre à la crise de la presse, nombreux sont les titres à avoir en effet fait de l’information une marchandise comme une autre. Il faudrait donc adopter des codes marketing, faire des coups d’éclats et ne reculer devant rien pour vendre l’information au public. C’est ainsi que nous avons vu une profusion de couvertures toutes plus racoleuses les unes que les autres. Au choix nous avons eu une déferlante de couvertures parlant de « l’islam sans gêne », des « fonctionnaires fainéants », des « assistés » et de bien d’autres sujets polémiques. Loin d’apporter le débat et de laisser la contradiction se mettre en place, les médias traditionnels assènent leurs convictions comme si elles étaient des vérités révélées. Il est d’ailleurs assez ironique et à la fois dramatique de constater que ces mêmes médias dominants déplorent l’entrée dans l’ère de ce qu’ils appellent la post-vérité après la victoire de Trump à la présidence des Etats-Unis et l’apparition de bulles informationnelles alors même qu’ils sont eux-mêmes la plus grande bulle informationnelle qui soit. Dans un billet de son blog, La pompe à phynance, hébergé sur le site du Monde diplomatique, Fréderic Lordon leur a d’ailleurs magnifiquement répondu et opposé la post-vérité au journalisme post-politique qui se répand comme une traînée de poudre. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (3/4): réinventer la loi de 1881

Réaffirmer l’indépendance des rédactions

 

La loi du 29 juillet 1881 est considérée comme le texte juridique fondateur de la liberté de la presse et de la liberté d’expression en France, inspirée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Elle fixe en effet à la fois la liberté de la presse mais aussi les limites à ne pas franchir notamment en matière de diffamation ou de provocation. C’est normalement sous la protection de ce texte fondateur que devraient évoluer les rédactions notre pays. Pourtant, comme nous l’avons vu plus haut, la double normalisation qu’ont subi les médias de notre pays a mis à mal l’indépendance des rédactions en même temps qu’elle a porté atteinte à des principes démocratiques sans lesquels notre système politique ne saurait fonctionner de manière idoine. Il me paraît donc fondamental de travailler à réinventer la loi de 1881. Réinventer ne signifie évidemment pas pratiquer la politique de la terre brulée ou de la table rase mais bien au contraire approfondir la loi en réaffirmant fermement l’indépendance des rédactions, de toutes les rédactions. Cette indépendance est à l’origine de tout. Sans elle, point de presse libre ou de médias qui occuperaient le rôle de vigie démocratique qui leur est dévolu historiquement. Aussi me paraît-il particulièrement important, pour ne pas dire essentiel, de porter une nouvelle grande loi faisant à nouveau avancer la liberté de la presse en même temps que d’inscrire le principe d’indépendance des rédactions dans la Constitution. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (2/4): la double normalisation

Normalisation économique

 

Nous l’avons vu précédemment, si les médias se sont jetés avec amour dans les bras de riches industriels c’est avant tout parce qu’ils étaient exsangues économiquement. Le virage du numérique qui n’a été ni anticipé ni bien pris a largement contribué à affaiblir les médias – il est toutefois partiel et partial de mettre absolument tout sur le dos d’Internet mais nous reviendrons plus tard sur ce point. La structure économique des médias étant inlassablement déficitaire, leurs précédents propriétaires se sont progressivement désengagés en les cédant à de grands industriels qui y ont appliqué le même modèle économique que dans leurs entreprises. Comme évoqué plus haut, les nouveaux propriétaires ont fait de la chasse aux coûts l’alpha et l’oméga de leur politique dans les médias. C’est ainsi que toutes les rédactions se sont retrouvées mises au pas avec des licenciements à foison et une pression monstrueuse mise sur les salariés restants dans l’entreprise. De Xavier Niel au Monde à Vincent Bolloré pour le groupe Vivendi en passant par Patrick Drahi à Libération et L’Express, tous les grands propriétaires ont mis en place de vaste plan de restructuration afin, disaient-ils, de rendre à nouveau profitables ces titres de presse. Semblables aux médecins de Molière, nos grands industriels ont méthodiquement mis en place des saignées régulières en expliquant que la prochaine serait celle qui sauverait le titre de presse. Jusqu’au jour où la saignée tuera définitivement le patient ? Comme expliqué précédemment, aux yeux de ces grands industriels, les médias ne sont qu’un outil de communication qui s’insère dans la logique de leurs empires industriels. Aussi leur objectif n’est-il pas de rendre profitables leurs médias tout en donnant une information de qualité mais de rationaliser les coûts afin que leur agence de com déguisée leur coûte le moins d’argent possible. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (1/4): le champ de ruines actuel

Licenciement politique d’Aude Lancelin (qui a publié Le Monde libre pour le raconter), publication d’une longue enquête de Laurent Mauduit sur le monde des médias – Main basse sur l’information – ou encore purge à I-Télé après l’arrivée de Jean-Marc Morandini sur la chaine, l’année 2016 a été marquée par la continuation d’une logique délétère et dangereuse pour notre démocratie au sein des médias dits dominants. Traitement partiel et partial de nombreux sujets, pensée unique au sein des pages, désaffection toujours plus grandissante de la part des citoyens à l’égard des grands médias, nombreux sont les symptômes qui témoignent de la crise profonde que traverse les médias français tombés, pour la plupart, aux mains d’une dizaine d’industriels. Cette crise profonde traversée par les médias français ébranle également notre démocratie puisque nulle démocratie ne saurait être parfaite sans véritable contre-pouvoir et les médias en constituent peut-être la tête de file. Alors que les médias et les journalistes ont vocation à être les chiens de garde de la démocratie afin de ne pas permettre à l’élite politico-économique d’outrepasser ses compétences, ceux-ci sont depuis trop longtemps devenus des chiens de garde pour permettre que le système actuellement en place ne bouge pas et ne soit jamais remis en question. Il ne s’agit évidemment pas d’incriminer les journalistes en tant que tel qui sont nombreux à vouloir exercer leur métier en gardant la tête haute mais d’interroger les grandes dynamiques à l’œuvre depuis des décennies, celles qui ont abouti à jeter les médias dans les bras d’industriels peu scrupuleux.

Si, comme le disait Jefferson, un pays sans gouvernement mais avec presse libre est préférable à un pays avec gouvernement mais sans presse libre alors il est grand temps d’agir pour redonner de la noblesse aux médias, en les sortant des griffes acérées dans lesquelles ils se sont perdus – parfois volontairement. Comme je le disais plus haut, au-delà de la simple liberté de la presse c’est bel et bien toute notre architecture démocratique qui est en péril. A trop sacrifier l’urgence à l’essentiel nous avons oublié l’urgence de l’essentiel ainsi que l’écrit brillamment Edgar Morin. Le voilà qui nous rattrape par le col et nous force à composer avec lui sous peine de sombrer définitivement dans une forme de dictature douce qui n’aurait rien à envier à celle que décrivait Georges Orwell dans 1984. Il n’est pas trop tard pour casser la dynamique mortifère actuellement à l’œuvre au sein des médias français mais pour cela il faudra que cette question soit l’une des questions centrales de la campagne présidentielle qui s’annonce. Sans volontarisme fort, il n’y a en effet guère de chance que les médias recouvrent une pleine et entière liberté alors même que nous en avons besoin si nous voulons conserver et améliorer notre système démocratique. Il n’est pas trop tard mais l’urgence devient chaque jour plus pressante. Pour parvenir à rendre nos médias plus libres et plus démocratiques il me semble qu’il nous faut absolument partir du champ de ruines actuel qu’a entrainé la double normalisation subie par les médias. Afin de sortir de l’ornière, réinventer la loi de 1881 sur la liberté de la presse me semble être absolument nécessaire pour que la chèvre de Monsieur Seguin triomphe enfin du loup. Lire la suite

De quoi l’affaire Obono est-elle le symptôme ?

Il y a une semaine, Danièle Obono était invitée sur RMC dans l’émission les Grandes Gueules pour y passer le « grand oral » de l’émission. La nouvelle députée, membre de la France Insoumise, s’attendait sans doute à évoquer les grandes lignes de son engagement politique ou les multiples réformes qui s’annoncent dès le début de ce quinquennat – en particulier les ordonnances concernant la réforme du code du travail. Loin de tout cela, la séquence marquante de l’émission radiophonique restera cette injonction répétitive à dire « Vive la France ». Face à l’incompréhension de la néo-députée, certaines des personnes présentes ont conclu qu’elle était plus encline à dire « Nique la France » que « Vive la France » en référence à une pétition de soutien à un groupe de rap (Zep) signée par Madame Obono – nous y reviendrons.

Au-delà de la gêne qu’inspire la séquence, il ne me semble ni absurde ni exagéré de parler d’affaire Obono tant ce moment cathodique ainsi (peut-être surtout) que ses conséquences ont pris des proportions absolument délirantes. Nous avons assisté tout au fil de cette séquence médiatique à une véritable apocalypse si l’on s’en tient à l’étymologie grecque du terme qui signifie la révélation. Parler d’affaire Obono n’est pas, à mes yeux, exagéré précisément parce qu’elle a été un puissant révélateur et ce à plusieurs niveaux. Effectivement, cette affaire aura souligné le rapport hypocrite que certains entretiennent à la liberté d’expression en même temps qu’elle a mis en avant la triste conception que d’aucuns entretiennent ont de l’identité. Tentons donc d’analyser les tenants et les aboutissants de cette affaire pour expliciter ce dont elle est le symptôme. Lire la suite

La France, les attentats et leur traitement singulier

Le 22 mai dernier, Daech a de nouveau frappé en Europe. En s’en prenant à un concert d’Ariana Grande à Manchester – qui se tenait à la Manchester Arena – il a réitéré le même mode opératoire que lors des attentats de Paris du 13 novembre 2015, à savoir s’attaquer à des jeunes dans un haut-lieu du divertissement. Avant cela Berlin et Stockholm avait été frappés par le terrorisme issu de Daech respectivement en décembre et avril derniers. Ces tragédies successives démontrent à ceux qui en doutaient encore que la France n’est pas la seule touchée dans le monde occidental – et a fortiori pas la seule touchée à l’échelle de la planète.

Toutefois, il me semble que les enseignements les plus intéressants à retirer de cette succession d’attaques terroristes ne sont pas ceux qui nous montrent que la France n’est pas la seule touchée. En effet, je crois qu’au-delà des attentats en eux-mêmes ce qui est le plus significatif dans chacun des exemples cités plus haut est la réaction adoptée par les pays touchés de plein fouet par ces drames. Loin de réagir – ou plutôt de surréagir – comme le font nos irresponsables responsables politiques, de l’autre côté de la Manche, du Rhin ou en Scandinavie, les réactions ont été plus responsables, plus pondérées, plus nuancées et in fine plus pertinentes, à mes yeux, pour endiguer le fléau terroriste. Ces divers attentats qui ont récemment frappé des pays occidentaux démontrent finalement, en creux, la singularité française dans l’approche du terrorisme et des attentats. La modeste ambition de ce billet est de tenter d’initier une explicitation de cette singularité. Lire la suite

Emmanuel Macron et les médias français passés au révélateur Poutine

Décidément, Vladimir Poutine semble prendre un malin plaisir à jouer le rôle de révélateur pour les Présidents de la République française. Avec Nicolas Sarkozy il avait fait montre de sa poigne comme l’avait expliqué un documentaire s’intéressant au président russe et diffusé il y a quelques mois sur France 2. De manière plus directe, il avait renvoyé François Hollande à son statut de Président souffrant d’une indécision chronique lors d’une séquence diplomatique à propos de la Syrie. En choisissant de recevoir Vladimir Poutine au château de Versailles après l’avoir vertement critiqué durant la campagne présidentielle – et critiqué par la même occasion et par procuration ses trois principaux adversaires – Emmanuel Macron a de nouveau offert le rôle de cavalier de l’apocalypse au président de la fédération de Russie.

Apocalypse est ici à prendre dans son sens étymologique à savoir celui de la révélation. Il me semble, en effet, que cette réception à Versailles – venant conclure une séquence diplomatique de la part de notre Président – nous dit bien des choses sur le nouveau locataire de l’Elysée. Toutefois, loin de ne concerner que lui-même, le révélateur Poutine a également eu un effet sur les médias dits dominants (ou mainstream) dans notre pays. Il faut dire que Poutine a tellement polarisé à la fois l’attention des médias et les positions géopolitiques durant la campagne présidentielle qu’il ne pouvait en être autrement lorsque celui-ci serait reçu en France, peu importe le vainqueur de l’élection présidentielle. Lire la suite