De quoi les arrêtés anti-mendicité sont-ils le symptôme ?

Alors que l’exécutif a présenté son plan anti-pauvreté la semaine dernière après l’avoir reporté à de multiples reprises, dans une forme de message implicite affirmant que la pauvreté était le cadet des soucis de la caste au pouvoir qui préfère s’empresser de supprimer l’ISF ou d’instaurer un impôt forfaitaire pour mieux faire des cadeaux aux plus fortunés de ce pays, la ville de Besançon a fait la une de l’actualité cet été en raison de la publication d’un arrêté anti-mendicité par la mairie. Il faut dire que le symbole est à la fois puissant et désespérant quand la ville de Victor Hugo, auteur des Misérables et sans doute plus grand écrivain français ayant traité de la vie des petites gens avec Emile Zola, décide de chasser les sans-abris de ses rues comme si faire la manche était un délit.

Cette culpabilisation des personnes sans-abris ne fait finalement que s’inscrire dans la logique qui gouverne ce pays, celle qui se cache derrière le mythe de la responsabilisation qui explique aux dominés que s’ils le sont c’est qu’ils l’ont bien cherché – après tout peut-être suffirait-il aux sans-abris de traverser la rue pour trouver un toit tout comme il suffit aux chômeurs de passer sur le trottoir d’en face pour trouver un emploi. Il va sans dire que ces odieux arrêtés anti-mendicité présentant la misère comme un délit ne sont pas nouveaux. Il faut, me semble-t-il, toutefois convenir que leur prolifération n’est pas anodine et que celle-ci nous dit bien des choses sur la société dans laquelle nous vivons. Lire la suite

Arnaud Beltrame, Mireille Knoll et les forces du manichéisme

Il y a quelques semaines, notre pays a été endeuillé par l’attentat de Trèbes et le meurtre de Mireille Knoll à Paris. Cette semaine sanglante a été symbolisée par le visage de deux victimes pour des raisons différentes. Mireille Knoll tout d’abord, cette vieille femme juive, a provoqué l’émotion d’une immense majorité des Français tant son meurtre ou son assassinat – la justice aura la charge de le définir – a marqué par sa violence et ses circonstances (le fait que le meurtrier/assassin présumé connaissait sa victime notamment). Arnaud Beltrame a lui marqué la France en raison de son héroïsme. En choisissant d’échanger sa vie contre celle d’une personne otage du terroriste, le colonel a, comme l’a bien exprimé Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale, inversé la symbolique que voulait porter le terroriste.

Si l’émotion fut unanime, celle-ci a rapidement été chassée par des débats et mesquineries politiciennes. Le rassemblement qu’aurait pu appeler de tels événements a prestement été remisé au placard en raison des paroles, des actes et des décisions de toute une galaxie de personnes n’hésitant pas, tels des charognards, à faire leur beurre sur le dos de dépouilles encore chaude. Il est assez dramatique de constater que les mois passent, que les évènements se reproduisent et que certains continuent à mener cette politique de la terre brûlée qui n’a aucun respect pour les victimes et ne vise qu’à diviser pour mieux faire avancer ses vues politiciennes de bas étage. Lire la suite

De quoi la classe moyenne est-elle le nom ?

Il y a quelques semaines, le salaire moyen des Français a été révélé. S’élevant à 2250€ nets mensuels, celui-ci a prestement été utilisé par tout une catégorie de personnes pour appuyer l’argument selon lequel tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles en France, dans un exercice que le Pangloss de Voltaire n’aurait sans doute pas renié. En dépit des fragilités inhérentes à cet indicateur, ces personnes n’ont pas hésité à claironner que ce résultat était la preuve que la classe moyenne se maintenait dans notre pays. Parce que, pour paraphraser Engels et Marx, l’on pourrait dire qu’un spectre hante l’Europe et plus particulièrement la France, celui de la disparition de la classe moyenne. Aussi est-il primordial pour les personnes au pouvoir de faire perdurer ce mythe de la classe moyenne.

Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière, la classe moyenne a tout du mythe, de cet élément un peu fourre tout au sein duquel tout le monde se retrouve. Pourtant, les contours de ladite classe moyenne sont flous à souhait, ce qui n’est pas un hasard selon moi. La classe moyenne est assurément le meilleur instrument socialement coercitif qui a été créé par le capitalisme néolibéral pour contrôler les masses, en particulier les classes populaires. Il est temps de sortir de la caverne et de déconstruire cette fable. Lire la suite

Démantèlement de la SNCF, une certaine idée de la République (2/2)

La lumière crue

 

Souvent, nous avons tendance à ne pas prendre au mot les politiciens lorsqu’ils s’expriment, a fortiori quand ce sont ceux au pouvoir. Cette tendance n’est ni surprenante ni même absurde tant ceux-ci sont experts ès langue de bois et circonvolutions. Néanmoins, il arrive parfois que, sans le savoir la plupart du temps, leurs propos (ou comme dans le cas présent leurs non-dits) révèlent tout à coup d’une manière crue leur pensée, que le filtre qu’ils s’efforcent d’utiliser en permanence s’enraye, que le voile se déchire soudainement. « Il arrive que les décors s’écroulent » écrivait Camus dans son Mythe de Sisyphe et il ne me paraît pas exagéré de dire que nous avons assisté lundi à l’un de ces moments où la pensée profonde parvient à s’échapper de la langue de bois. Lire la suite

Démantèlement de la SNCF, une certaine idée de la République (1/2)

Lundi, Edouard Philippe s’est exprimé pour évoquer la réforme que le gouvernement entend mener au pas de charge et qui concerne le transport ferroviaire dans notre pays, donc la SNCF. Comme à l’accoutumée, le locataire de Matignon – s’appuyant sur le rapport Spinetta, rédigé par cet énarque ancien PDG d’Air France KLM – n’a eu de cesse d’affirmer que la réforme que Monsieur Macron et son gouvernement souhaitaient mener était un moyen de « moderniser » le transport ferroviaire pour aller vers plus d’efficacité qu’à l’heure actuelle. Fustigeant l’endettement de la SNCF, sans évidemment interroger une seule seconde les causes de cette dégradation, l’ancien maire du Havre a affirmé, presque sur un ton martial, qu’il n’hésiterait pas à avoir recours aux ordonnances pour mener à bien cette réforme.

Après s’être attaquée au code du travail, la caste au pouvoir entend bien continuer son funeste projet en démantelant – toujours sans le dire évidemment – le service public ferroviaire de notre pays. Pour être juste et honnête, l’attaque très rude portée par l’exécutif contre la SNCF et les cheminots est en réalité l’aboutissement de décennies où les gouvernements successifs ont sapé l’entreprise publique pour préparer la mise en concurrence voire sa privatisation. Le coup que veulent porter Emmanuel Macron, Edouard Philippe et leur majorité est donc à la fois un aboutissement mais également le climax d’une logique néolibérale qui s’attaque aux services publics de notre pays et donc in fine à notre République, notre Res Publica, notre chose commune. Lire la suite

Jawad Bendaoud, Meursault des temps modernes ?

« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine ». Ces mots sont ceux de Meursault, le héros – certains diront l’anti-héros – de L’Etranger d’Albert Camus. Dans son roman, le philosophe et écrivain franco-algérien dépeint un personnage que tout sépare de la société dans laquelle il vit et qui conclue donc son histoire par ces quelques mots qui peuvent paraître insensés. Le 14 février dernier, après un procès devenu événement médiatique et sur les réseaux sociaux, Jawad Bendaoud a été relaxé par la 16ème chambre correctionnelle de Paris, ce qui n’a pas manqué de susciter des réactions outragées sur lesquelles je reviendrai.

Devenu une figure dont on se moque allègrement depuis sa surréaliste interview ainsi que son arrestation en direct sur BFM TV, Jawad Bendaoud était jugé pour avoir, moyennant rétribution, mis à disposition d’Abdelhamid Abaaoud – l’un des cerveaux présumés des attentats du 13 novembre – et de son complice Chakib Akrouh un squat à Saint-Denis. Tout l’objet du procès était donc d’établir si le prévenu Bendaoud était au courant que les deux personnes hébergées étaient des terroristes. Il y a quelques semaines, le procès du frère de Mohamed Merah avait déchaîné les passions notamment en raison des méthodes de défense d’Eric Dupont-Moretti, son avocat. Cette fois-ci, c’est directement le prévenu qui s’est retrouvé au cœur des commentaires du fait de ces déclarations et du relais de celles-ci sur les réseaux sociaux qui ont in fine transformé ce procès – où il n’était pas le seul prévenu – en véritable cirque d’où s’est dégagé un profond malaise. Aussi n’est-il pas absurde, selon moi, de voir en Jawad Bendaoud l’avatar du Meursault de Camus. Lire la suite

L’affaire Mennel ou la défaite de la pensée

Vendredi, dans un message vidéo d’un peu moins de deux minutes diffusé sur les réseaux sociaux, Mennel Ibtissem annonçait son retrait de The Voice, le télé crochet de TF1. La jeune femme a pris cette décision après avoir subie une campagne d’une rare violence sur Twitter notamment où, après l’exhumation de quelques anciens tweets, la fachosphère et le Printemps Républicain – qui forment chaque jour un peu plus une seule et même entité – réclamaient à corps et à cri son exclusion de l’émission par TF1. Je ne suis pas un fervent téléspectateur de la chaîne appartenant à Martin Bouygues, encore moins quelqu’un qui apprécie les télécrochets de ce type mais il me semble que cette affaire dépasse allègrement le cadre de la simple télévision ou des émissions musicales.

Elle est en effet un nouveau révélateur du climat délétère qui règne dans notre pays et de la montée en puissance toujours plus grande et terrifiante de cette police de la pensée dont Laurent Bouvet ou Yvan Rioufol sont les têtes de gondole. Je l’avais déjà écrit il y a un moment et tout semble empirer, il y a une réelle hystérie dans ce pays à l’égard des musulmans et de l’Islam. Cette affaire Mennel, puisqu’il faut l’appeler ainsi, vient rappeler avec cruauté à quoi sont près les tenants d’une ligne identitaire absolue pour voir leurs idées triompher et les musulmans cloués au pilori. Dans la France de 2018, en effet, une personne de confession musulmane – ou une personne apparentée comme tel – doit, selon certains, montrer deux fois plus patte blanche que les autres. Voilà la triste réalité de ce pays fourbu et usé. Lire la suite