Ce que nous dit le débat sur l’écriture inclusive

Depuis quelques semaines, en particulier depuis qu’Edouard Philippe a décidé de bannir l’écriture inclusive des textes officiels (celle-ci n’y était pas encore présente mais un coup de com pour rassurer une partie de l’électorat ne fait jamais de mal doit se dire le locataire de Matignon), ladite écriture inclusive est en bonne place dans les débats qui agitent la société française. La publication d’un appel par plus de 300 professeur.es contre la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » est récemment venu abonder le débat puisque la raison d’existence de l’écriture inclusive est précisément de lutter contre la domination du genre masculin sur le genre féminin.

Il est assez symbolique de voir à quel point ce débat enflamme les discussions – alors même que certain.es expliquent que ce combat est une lutte d’arrière-garde. En regard de ces débats enflammés et, osons le mot, souvent violents, il nous faut, je crois, tenter de comprendre les raisons d’une telle violence dans les réactions des personnes opposées à l’écriture inclusive. Si les réactions sont si vives, c’est, me semble-t-il, précisément parce qu’un point sensible a été touché. Ce torrent de haine que nous pouvons lire ci et là à l’égard de celles et ceux qui défendent l’écriture inclusive est révélateur à mes yeux un élément qui existe en soi mais qui se dépasse lui-même pour nous dire quelque chose de la société dans laquelle nous vivons. Lire la suite

Pour le droit à un logement digne (1/3): le constat accablant

En janvier dernier, la Fondation Abbé Pierre publiait son 22ème rapport annuel sur l’état du mal logement dans notre pays. On pourrait dire de manière euphémique qu’il est mauvais. Le mal logement, qui concerne les sans-abris mais aussi les personnes mal logées ou sans logement personnel, progresse dans notre pays. Alors que la France est la cinquième ou sixième puissance économique mondiale, un nombre grandissant de nos concitoyens vivent dans le dénuement le plus total ou presque. C’est un autre des symptômes de l’explosion des inégalités dans notre pays. L’hiver que nous avons vécu l’année dernière a été très rude avec des températures parfois bien en-deçà de zéro degré et celui qui arrive sera sans doute tout aussi rude, ce qui souligne l’urgence de se battre pour offrir à chacun un logement digne. Sporadiquement nous voyons surgir dans l’actualité des situations qui nous paraissent intolérables. Récemment, c’est un reportage d’Envoyé Spécial sur les personnes contraintes de vivre dans 9m² ou moins qui a ramené quelque peu sur le devant de la scène ce sujet. De temps à autres nous entendons parler de tel ou tel SDF mort de froid en hiver – en oubliant ou en feignant d’oublier que les SDF meurent autant l’été que l’hiver – ce qui provoque la stupeur dans l’opinion publique mais très rapidement cette info est chassée par une autre dans la tyrannie de l’instant que nous vivons.

« La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Ces phrases sont les 10ème et 11ème alinéas du préambule de la Constitution de 1947, qui fait partie des textes à valeur constitutionnelle. Ils affirment le droit fondamental, mais non sanctionné juridiquement, à un logement que tout citoyen a. Cité par la loi Quilliot du 22 juin 1982 (« Le droit à l’habitat est un droit fondamental »), puis par la loi Mermaz du 6 juillet 1989, le droit au logement est l’objet principal de la loi du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, dite loi Besson. Cette loi affirme que « garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour l’ensemble de la nation ». Ce droit ne signifie pas que la nation a l’obligation de fournir un logement à toute personne qui en fait la demande, mais qu’elle doit apporter une aide, dans les conditions prévues par ladite loi, aux personnes qui remplissent les conditions pour en bénéficier. Nicolas Sarkozy lui-même affirmait lors de la campagne électorale de 2007 que lui président, « plus personne ne [serait] obligé de dormir dehors et de mourir de froid ». Dix longues années après cette énième promesse non tenue, le nombre de SDF a explosé et notre pays, qui se pâme d’être développé, laisse encore vivre dans la rue, dans le froid et mourir trop de ses enfants. Il est urgent de réaffirmer le droit fondamental à un logement digne et à l’appliquer réellement loin des incantations et autres effets d’annonce. Ce sont les vies de milliers de personnes qui sont en jeu, ainsi que l’honneur d’une Nation. Lire la suite

Le procès Merah et le risque de l’hystérie collective

Jeudi, Abdelkader Merah a été condamné à 20 ans de prison. Ou peut-être mercredi, je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon téléphone : « Merah condamné. Complicité non retenue. Appel possible ». Cela ne veut rien dire. C’était peut-être mercredi. Vous l’aurez, sans doute, reconnu c’est en pastichant l’incipit de L’Etranger d’Albert Camus que j’ai décidé d’introduire ce billet. Loin de la simple figure rhétorique, je crois en effet qu’il y avait quelque chose de profondément camusien dans ce procès et dans tout ce qui l’entourait. De la même manière que Meursault a marché vers la mort en souhaitant les huées et les crachats dans le roman de l’écrivain franco-algérien, une forme d’hystérie presque collective s’est mise en place autour du procès d’Abdelkader Merah.

Ce procès du frère de Mohamed Merah – qui avait tué de manière odieuse sept personnes dont des enfants d’une école juive en mars 2012 – était effectivement très attendu. Il y avait d’ailleurs, sans doute, quelque chose de malsain dans cette attente presque semblable à de la délectation. Mohamed Merah n’étant plus de ce monde, il fallait, selon beaucoup, que quelqu’un paye pour lui. Si ce n’est toi c’est donc ton frère dit le loup dans la fable de La Fontaine et il semblerait qu’un nombre conséquent de personnes avaient fait le choix d’adopter la même posture, de juger que cet homme (Abdelkader Merah) devait être condamné de la manière la plus implacable qui soit et même sans procès si cela avait été possible. Cette position était malheureusement aussi celle de certains observateurs politiques ou journalistes. Il y a, il me semble, de quoi s’inquiéter devant de tels positionnements. Lire la suite

L’affaire Weinstein, l’apocalypse et les masques fracassés

 Dans son excellent livre, Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique que c’est le franchissement de seuils invisibles qui précipitent des changements d’ampleur. L’affaire Weinstein me semble répondre d’une certaine manière à un de ces seuils imperceptibles franchis. Loin d’être la seule affaire d’agressions sexuelles ou de viols, elle a pourtant précipité, il me semble, un changement de manière d’appréhender ces questions à la fois sordides et éminemment importantes. Qu’est-ce qui explique que c’est cette affaire et pas une autre qui a déclenché ce qui apparait comme un changement d’ampleur ? Peut-être le fait que Harvey Weinstein soit une personnalité importante du monde cinématographique. Sans doute aussi, nous y reviendrons, parce que cette affaire vient s’ajouter à de nombreuses autres.

La déflagration qui a suivi la révélation de cette affaire et notamment le hashtag #balancetonporc qui est apparu sur Twitter en même temps que de multiples articles de témoignages d’agressions sexuelles ou de viols publiés dans les médias (notamment sur Mediapart ici) ont eu pour mérite de rappeler à quel point la question du harcèlement, des agressions sexuelles et des viols était un problème systémique et non pas l’apanage d’une toute petite minorité de détraqués. Il est donc plus que temps de s’attaquer frontalement à ce problème systémique afin de faire changer les structures ce sans quoi rien ne pourra changer. L’autre grand mérite qu’a eu cette déflagration est assurément d’avoir fait tomber les masques d’un nombre certains de personnes, d’Enthoven à Zemmour en passant par Bouvet et bien des anonymes, rassemblées dans une odieuse ligue de défense porcine. Lire la suite

Le Média, entre bouffées d’oxygène et d’arrogance

La semaine dernière a eu lieu la soirée de lancement de Le Média. Après un manifeste paru dans Le Monde, les fondateurs de ce nouveau média qui se voudra alternatif – et qui démarrera le 15 janvier prochain – ont mis à profit cette soirée (qui a duré près de trois heures) pour appeler au soutien financier. Ils en ont également profité pour expliquer quelle allait être leur démarche et comment ils entendaient faire fonctionner ce média qui se proclame à la fois collaboratif, antiraciste, écologique et bien d’autres choses. Aussi avons-nous pu apprendre que Le Média proposerait quotidiennement, du lundi au vendredi, un journal de 20h.

S’il va sans dire que le surgissement d’un nouveau média alternatif et indépendant doit selon moi être soutenu tant le système médiatique est aujourd’hui détenu à 90 voire 95% par une poignée de milliardaires qui se servent desdits médias comme d’agences de communication pour mieux promouvoir leurs industries de manière plus ou moins explicite, Le Média n’est pas non plus exempt de certaines critiques et notamment de la volonté qui semble être la sienne de préempter la position de média indépendant et alternatif, nous y reviendrons. En revanche là où ce nouveau média est porteur d’une réelle nouveauté politique, que je trouve personnellement enthousiasmante, c’est précisément dans le fait qu’une forme d’union embryonnaire à gauche paraît s’être mise en place. Lire la suite

Contrôles au faciès, l’institutionnalisation de l’Etat délinquant

« Pour la recherche et la prévention des infractions liées à la criminalité transfrontalière, les agents des douanes investis des fonctions de chef de poste ou les fonctionnaires désignés par eux titulaires du grade de contrôleur ou d’un grade supérieur peuvent, dans un rayon maximal de dix kilomètres autour des ports et aéroports constituant des points de passage frontaliers […] vérifier le respect, par les personnes dont la nationalité étrangère peut être déduite d’éléments objectifs extérieurs à la personne même de l’intéressé, des obligations de détention, de port et de présentation des pièces ou documents prévus à l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ».

Ces phrases sont issues de l’article 10 du projet de loi anti-terroriste dont j’ai déjà parlé la semaine dernière. Noyées dans la masse des mesures liberticides et autoritaires, elles n’ont pas fait beaucoup de bruit alors même qu’elles institutionnalisent, à mes yeux, le caractère délinquant de notre pays qui, vous l’aurez bien compris, semble se contrefoutre allègrement du principe d’égalité, ce même mot qu’il affiche sur le fronton de tous ses bâtiments. J’ai déjà dit tout le mal que je pensais de la globalité de cette loi et de pourquoi je considérais qu’il s’agissait là de la mort des libertés publiques mais il me semble qu’il est important de revenir sur cette disposition particulière tant elle est révélatrice d’une dérive au sommet de l’Etat. Lire la suite

Le leurre du racisme anti-blancs

Récemment, un colloque qui devait se tenir à Lyon a été annulé sous la pression conjointe du Printemps Républicain (associé comme d’habitude à la Licra) et de la fachosphère. Le thème dudit colloque ? « Lutter contre l’islamophobie, un enjeu d’égalité ? ». Ce n’est malheureusement pas la première fois que cette alliance réactionnaire s’attaque à de tels évènements en prétextant la préservation de la laïcité – dans la réalité, Printemps Républicain et extrême droite sont les premiers à dénaturer ce si beau concept porté par Jaurès et Briand pour n’en faire qu’un vulgaire voile qu’ils apposent sur leur haine et leurs névroses. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que les mêmes qui étaient Charlie il n’y a pas si longtemps sont les premiers à cracher à la figure de la liberté d’expression.

Plus récemment encore, une pub Dove a créé la polémique par son racisme latent. On y voit en effet une femme noire se transformer en blanche. Bien que la publicité tente de modérer son propos en affirmant à la fin que « toutes les peaux sont belles » la séquence en question convoque des souvenirs nauséabonds de publicités bien racistes où l’on voyait un noir avoir la peau blanchie après s’être lavé – sous-entendant ainsi que la peau noire était synonyme de saleté. D’aucuns pourtant n’ont pas hésité à fustiger cette polémique, certains allant même jusqu’à dire qu’ils voyaient dans ladite polémique un racisme anti-blancs. Cette rhétorique du racisme anti-blancs a émergé il y a quelques années pour mieux soutenir la théorie des « territoires perdus de la République » et dire que les Blancs aussi étaient victimes de racisme dans notre pays. Je crois, au contraire, que cette notion de racisme anti-blancs est un leurre dans lequel nous ne devons pas tomber. Lire la suite