La séquence de Claude El Khal, la Syrie et la complexité

Il y a quelques jours, le journaliste de Le Media Claude El Khal, dans une séquence disponible ici, a parlé de la guerre en Syrie et plus précisément de ce qu’il se passe dans la Ghouta orientale, enclave que le régime de Bachar Al-Assad souhaite reprendre à tout prix en ne respectant pas la trêve humanitaire décidée à l’ONU. Cette séquence de Monsieur El Khal, à contre-courant du traitement de la guerre en Syrie dans les médias dits mainstream, a énormément fait réagir. Rien de surprenant affirment ses défenseurs, puisque se plaçant en opposition à la doxa journalistique dominante, le journaliste libanais a engendré une véritable cabale à son égard. Il y a de cela dans ce que subit Claude El Khal depuis la publication de cette séquence, il serait malhonnête de le nier tout comme il y a assurément une volonté chez un nombre conséquent de personnes de se faire Le Média.

En allant déterrer des tweets du journaliste – ce qui semble être la nouvelle mode de ce pays – et en se contentant presque uniquement d’attaques ad hominem sans entrer dans le fond du sujet abordé par la séquence, nombreux sont ceux à avoir démontré leur mauvaise foi. Néanmoins, il serait réducteur d’affirmer que seules des personnes mal intentionnées à l’égard de Claude El Khal ou de Le Média ont trouvé cette séquence dérangeante voire choquante. Personnellement, celle-ci m’a dérangé tout comme la chasse à l’homme qui s’en est suivie. Je crois qu’il nous faut, sur ce sujet comme sur bien d’autres, parvenir à ne pas sombrer dans le manichéisme ambiant tout en refusant le simplisme. Voilà quel est notre chemin de crête. Lire la suite

Al Assad et Daech ou l’hydre à deux têtes

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle française, les principaux candidats sont tous en train de durcir le ton, de tenter de faire la différence et essayent évidemment de ne faire aucune erreur. A ce petit jeu-là, les questions géopolitiques comptent tout autant que les questions strictement nationales. Point de rupture majeur tout au long de la campagne, la question syrienne demeure l’un des sujets de prédilection de certains candidats pour tenter de discréditer d’autres. Face à ce conflit immensément complexe – assurément le plus complexe du XXIème siècle – il est assez navrant de constater le simplisme ambiant qui peuple les réflexions des candidats.

En effet, alors que certains résument la révolution syrienne et tous les événements qui s’en sont suivis à une simple prédation pour les ressources naturelles (Mélenchon) d’autres nous expliquent qu’il faut s’allier avec Bachar Al Assad pour mieux lutter contre Daech (Fillon, Le Pen). Quant au dernier favori (Macron), il demeure dans un flou artistique assez grandiose, jonglant entre la volonté d’intervention militaire et la discussion. L’ensemble ou presque des candidats dissocient ainsi totalement Daech du problème Al Assad. Il va sans dire qu’une telle conception est à la fois partielle mais surtout totalement contre-productive en cela qu’elle ne permet pas de penser de manière globale les problèmes intimement liés du terrorisme international et du despotisme au Moyen-Orient. En somme, les réflexions des candidats à l’élection présidentielle contribuent à faire croire que Daech et Al Assad sont deux problèmes distincts alors même qu’ils sont, à mes yeux, une seule hydre à deux têtes monstrueuses. Lire la suite

Poutine, Trump et le manichéisme primaire

La semaine dernière, dans la nuit de jeudi à vendredi en France, Donald Trump a donné l’ordre de bombarder la base militaire syrienne de Shayrat. Ladite base avait, quelques jours plus tôt, été le point de départ des avions syriens ayant mené une attaque chimique mardi dernier et dont les images sont effroyables. Quelques jours plus tôt, pourtant, Donald Trump semblait avoir fait le choix d’impliquer Bachar Al Assad dans le processus de transition. Au vu de l’imprévisibilité du président américain, il ne serait guère étonnant que d’ici quelques jours, il fasse de nouveau volte-face – d’autant plus que l’attaque menée contre la base de Shayrat est avant tout symbolique et que ladite base est à nouveau opérationnelle. Le lendemain du bombardement américain, François Hollande et Angela Merkel se sont empressés de dire que celui-ci avait été une bonne chose. Sur les réseaux sociaux, j’ai vu Raphael Glucksmann accuser en creux qui osent émettre une critique sur ce bombardement d’être des suppôts d’Assad et Poutine. L’essayiste a en effet tweeté : « Certains sont bien + vocaux pour critiquer des frappes US sur 1 base militaire que lors de la destruction d’Alep par les Russes. #ChoixClair ».

Beaucoup se sont exaltés au moment de ce bombardement et j’avoue ne pas vraiment comprendre comment on peut éprouver des réactions de joie alors même que l’industrie de la guerre est en route. Cette exaltation qui montait m’a rappelé l’éditorial du grand Albert Camus dans Combat le 8 août 1945 à la suite du bombardement d’Hiroshima : «la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». L’intellectuel ajoute plus loin « en attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles ». Je le rejoins sur ce point. Je trouve indécent de célébrer une découverte qui sert avant tout la destruction. Pour aller plus loin, et adapter cette indignation au temps présent, je trouve indécent de célébrer une mort et abject de chercher à justifier l’assassinat ou le meurtre quand la recherche de la paix devrait seule nous guider. Lire la suite

Alep, notre Guernica (2/4): le miroir tendu

Humanité dans l’atrocité versus inhumaine humanité

Le postulat défendu ici est le suivant : l’indifférence dont nous faisons preuve vis-à-vis du martyr d’Alep cache quelque chose de plus profond. Ce n’est sans doute simplement pas notre impuissance qui a cédé le pas à une froide indifférence. Je pense au contraire que c’est précisément parce qu’Alep nous tend un miroir qui reflète une humanité monstrueuse que nous détournons le regard. Depuis des mois et des mois, une nuit semble s’être faite sur la deuxième ville syrienne. Pourtant, sous les bombes russes et les tirs de mortier syriens, les Aleppins ont conservé leur humanité. Ils sont le visage et la voix de la dignité humaine. Tels les héros de La Peste, les Aleppins s’entraident face au fléau qui s’abat sur eux. Ils ont décidé, à leur échelle, de n’être ni victime ni bourreau. Les casques blancs sont là pour en témoigner. Alep est en ce moment-même l’un des endroits les plus sombres de cette planète mais est-ce pour autant que les ombres ont tout recouvert dans la ville ? Assurément pas. C’est parfois des endroits les plus sombres que jaillissent les lumières les plus éclatantes et les plus impressionnantes. Alep est actuellement l’un de ces endroits. De ces familles qui partagent la pitance à cet homme qui fait le tour d’Alep Est pour distribuer de l’eau (électricité et eau courantes ne sont plus disponibles depuis longtemps dans la ville), les Aleppins montrent à l’humanité qui détourne le regard qu’ils ont su demeurer humains, profondément humains, dans cette tragédie funeste qui les frappe. Il ne s’agit assurément pas d’idéaliser la totalité de la population aleppine. Oui près d’un tiers des rebelles sont issus des rangs du terrorisme islamiste mais dans la ville en quarantaine, l’humanité n’a pas encore disparu. Lire la suite

Alep, notre Guernica (1/4): et l’humanité s’effondra…

Aujourd’hui Alep est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon téléphone : « Alep reprise par l’armée syrienne. Exactions en cours. Pas de trêve ». Cela ne veut rien dire, c’était peut-être hier. Le 12 décembre 2016 restera dans l’Histoire comme le jour où nous avons vu Alep être reprise par le régime de Bachar Al Assad soutenu par Vladimir Poutine et par l’Iran. Nous avons vu et nous avons entendu les Aleppins crier leur détresse, nous dire adieu après des mois et des mois de lutte face à un adversaire qui était bien plus puissant qu’eux. En ce funeste jour de décembre, les troupes d’Al Assad sont donc entrées dans la ville en commettant les exactions les plus terribles selon de nombreux observateurs et témoins présents sur place. Ce ne sont ni la haine, ni la colère, ni la rage qui me pousse à rédiger ce dossier mais bien plus assurément la honte. La honte d’avoir été impuissant face à ce carnage qui s’est produit sous nos yeux. La honte face à la lâcheté de nos dirigeants. La honte face à notre froide indifférence. La honte face au fameux « plus jamais ça » bafoué une fois de plus. La honte déjà présente du moment où mes enfants me demanderont comment nous avons pu laisser faire ça sans rien faire, sans rien dire. Le régime syrien et son allié russe avaient annoncé une trêve humanitaire pour permettre aux civils de fuir. Mais les mêmes qui ont bombardé et massacré les Aleppins exigeaient de gérer les corridors humanitaires. Sans surprise cette trêve a fait long feu et hier les bombardements faisaient toujours rage alors que des milliers de civils étaient encore présents dans la ville, parfois des enfants isolés comme l’indiquait l’UNICEF.

Les porte-parole de l’ONU ont eu cette phrase à la fois lumineuse et terrible mardi soir à Genève lorsqu’ils ont affirmé que « l’humanité [semblait] s’être totalement effondrée Alep ». Oui l’humanité s’est effondrée à Alep, elle est venue se fracasser sur le mur de la Realpolitik et du cynisme le plus abject. L’ONU elle-même a sans doute vu sa mort définitive dans le destin de la deuxième ville de Syrie – nous y reviendrons en quatrième partie. Pourtant, ma génération est celle qui se demandait comment celle de ses grands-parents avait pu regarder l’Espagne sombrer devant elle par peur d’intervenir face à Hitler, celle qui se demandait comment la génération de ses parents avait pu détourner le regard de Srebrenica, du Rwanda, du Biafra. Nous proclamions d’une même voix « plus jamais ça » et nous affirmions avec aplomb qu’à l’heure d’internet et des réseaux sociaux nous ne laisserions pas arriver un tel drame. La réalité c’est qu’Alep est et restera comme la trace indélébile sur notre génération tout comme Guernica avait marqué la génération de nos grands-parents et le Rwanda celle de nos parents. Alors oui la honte ressentie est légitime mais elle ne doit pas non plus tout occulter. Tenter d’aller plus loin que la simple consternation pour mieux saisir les mécanismes qui ont abouti à cela est peut-être le meilleur moyen de rendre hommage aux valeureux Aleppins en même temps que le chemin le plus sûr pour éviter de nouveaux carnages tout en montrant l’insoutenable réalité de ce qu’il s’est produit à Alep durant ces années de guerre totale. C’est la modeste ambition des quelques lignes de ce dossier. Lire la suite

Alep et notre silence criminel

« Alep est libre ». Difficile de ne pas rester interloqué face à cette affirmation que l’on entend fleurir depuis quelques jours. Le potentiel orwellien d’une telle phrase est presque maximal tant elle semble être en décalage avec la réalité qu’elle prétend décrire. Depuis le fameux « la guerre c’est la paix » dans 1984 on n’avait pas fait mieux. Parler de libération pour décrire le processus de destruction méthodique et d’assassinat de civils qui a eu lieu dans la ville relève de l’indécence la plus totale en même temps que d’une forme de déni. Que le régime syrien et son allié russe plastronnent en parlant de libération, quoi de plus normal ? Qu’une partie des médias lui emboîte le pas relève au moins du scandale, sinon de la faute professionnelle et morale.

Samedi, le maire d’Alep Est était à Paris et des rassemblements ont eu lieu un peu partout en France en soutien aux Aleppins forcés de vivre l’enfer sur Terre depuis désormais des mois et des mois. Le soutien affiché est certes nécessaire mais il m’apparaît bien tardif et, surtout, absolument pas suffisant. De la même manière, l’appel de parlementaires – et le départ de certains d’entre eux en Syrie avec l’édile aleppin – arrive bien tard quand le supplice de la ville martyr est chaque jour plus terrible. Il me semble qu’il est grand temps de relire Pourquoi je hais l’indifférence du penseur italien Antonio Gramsci pour mieux saisir à quel point nous avons été criminels par nos silences et notre indifférence, par nos réactions et notre dédain face à ce qui restera assurément comme le Guernica de notre époque. Lire la suite

La Peste syrienne

La récente diffusion d’un témoignage sur France Info d’un habitant d’Alep a créé l’émoi dans l’opinion publique. Certains s’aventurent même à expliquer qu’il s’agit là d’un tournant majeur dans ce qu’est la tragédie syrienne. Je me méfie de ces grandes phrases, les mêmes qui avaient fait de la mort d’Aylan Kurdi le point de bascule de cette guerre. De la même manière, l’utilisation d’armes chimiques à l’été 2013 était censée constituer une ligne rouge franchie. La réalité c’est que nous regardons sans rien faire depuis désormais cinq années et demi. Inondés par le flot d’images et d’atrocités il semblerait que nous ayons fini par nous en accommoder, à faire semblant de ne pas voir ce qu’il se passe. Alep est en train de devenir notre Guernica, cette trace indélébile qui marquera notre génération, cette boursouflure monstrueuse qui défigure notre humanité, cette chose que nous serons bien en peine d’expliquer à nos enfants sans avoir honte de n’avoir rien fait pour l’en empêcher.

Dans une lettre au cours de laquelle il répondait à Roland Barthes et à sa critique acerbe de La Peste, Albert Camus écrit : «la terreur en a plusieurs [de visages], ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous». En profitant du fait que le roman de Camus ait plusieurs portées, il me semble loin d’être absurde de relire la tragédie syrienne à l’aune du roman du Prix Nobel de littérature. Tout, en effet, concourt à rapprocher la guerre totale que subissent les Syriens depuis cinq ans à l’épidémie de peste qui frappe la ville d’Oran et ses habitants dans le livre de Camus : l’éternel présent imposé par le fléau, le fait qu’il frappe tout le monde, les différentes positions adoptées par les gens pour répondre à cette maladie. Lire la suite