Le grand malentendu (sur l’intersectionnalité, la lutte des classes et le renversement de l’ordre établi)

Le serment des Horaces – Jacques Louis David

À peine la nouvelle année est-elle entamée qu’une polémique et des débats vigoureux ont surgi à la suite de la publication par le Monde Diplomatique d’un extrait du prochain ouvrage de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel. Intitulé « Impasses des politiques identitaires », celui-ci entend s’attaquer frontalement à l’intersectionnalité et aux logiques qui lui sont afférentes pour mieux réaffirmer que ce qui compte – et qui compte seulement – est la lutte des classes. À la suite de cette publication, les discussions se sont enflammées pour finalement déborder le simple cadre dudit article et fragmenter un peu plus la gauche.

Il serait aisé de balayer d’un simple revers de main les thèses avancées par les deux auteurs dans l’article – que je trouve, pour la plupart, bien peu rigoureuses notamment d’un point de vue sociologique, ce qui est d’autant plus surprenant lorsque l’on connait certains de leurs travaux passés – et de camper sur une position dure à leur égard et à l’égard de celles et ceux qui, à gauche (puisque c’est bien la seule chose qui m’intéresse et c’est dans cette optique et cette optique seule que je me place dans le développement qui va suivre), la défendent. Cela reviendrait à acter une forme de divorce irrémédiable, l’existence de deux gauches irréconciliables et de facto condamnées à la défaite étant donné la construction de l’échiquier politique et des processus électoraux contemporains. Au contraire, et plus que tout, il me parait primordial de refuser ce piège que nous nous tendons à nous-mêmes au sein de la gauche et de faire de ces positions divergentes une richesse et non une fragilité.

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Le piège européen (à propos de l’UE et du clivage gauche-droite)

Le cheval de Troie – Tiepolo

Le 18 décembre dernier, C à vous recevait pour l’ultime émission d’une année 2020 particulière Jordan Bardella. Le vice-président du Rassemblement National et tête de file des députés européens de son parti y a effectué une annonce qui, de manière surprenante, n’a pas fait plus réagir que cela alors même qu’il s’agit peut-être de la déclaration politique majeure de cette fin d’année. En annonçant effectivement que le RN abandonnait la volonté de sortir de l’euro et a fortiori de l’UE, le jeune cadre du parti d’extrême-droite a marqué une rupture. Tout le monde ou presque a encore en tête le pathétique naufrage de Marine Le Pen sur la question monétaire lors de son débat d’entre-deux tours en 2017, voilà donc que son parti enterre l’une de ses mesures phares dans l’indifférence presque totale.

Évidemment, la rupture n’est pas totale en cela que nous avions eu un certain nombre de présages de ce changement de paradigme. Il n’en demeure pas moins que la mue qu’est en train de finaliser le RN semble être le point final de la prétendue dédiabolisation enclenchée par Marine Le Pen depuis son accession à la présidence du parti – du point de vue des élites économiques c’est d’ailleurs bien dans ce changement de position sur la question économique que réside la véritable dédiabolisation. Cette question européenne est également l’un des éléments fondamentaux qui empêchent l’émergence d’une coalition de gauche dans le pays puisque beaucoup des électeurs de Benoît Hamon expliquaient ne pas envisager le bulletin Mélenchon en 2017 en raison de son positionnement vis-à-vis de l’UE. En d’autres termes, la question européenne s’apparente à un piège faisant obstacle à la réinstauration du clivage gauche-droite.

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C’était mieux avant ? (sur les risques de la nostalgie)

Au temps d’harmonie (L’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir) – Paul Signac

Dans la Grèce et la Rome antiques, un mythe a contribué à structurer les pensées : celui des âges de l’humanité. Formulé pour la première fois par Hésiode dans Les Travaux et les Jours, celui-ci est censé expliciter les raisons de la déchéance des humains. Le poète y explique effectivement que le premier âge était d’or puis que quatre autres se sont succédé pour enfin arriver à celui de fer. Cette croyance a, depuis, traversé les époques si bien que les vertus de la nostalgie sont, encore aujourd’hui, bien défendues par beaucoup. L’on nous explique que tout le monde a la capacité de comprendre ce phénomène puisque nous faisons tous, ou presque, l’expérience de ces charmes lorsque l’on repense à notre enfance et que l’on embellit certains éléments de notre passé.

Politiquement, cet attrait de la nostalgie se matérialise assurément par la célèbre formule affirmant que c’était mieux avant. Si celle-ci a souvent été l’apanage des conservateurs ou des réactionnaires, la violence du néolibéralisme depuis le tournant des années 1970-1980 (nous y reviendrons), a induit l’apparition de ce sentiment y compris au sein de certaines parties de la gauche. On nous explique alors qu’il faut courir vers ce passé ensoleillé pour oublier la nuit noire et menaçante dans laquelle nous sommes plongés. Je crois pourtant qu’en plus de colporter une idée fausse, cette position contribue à nous paralyser dans les luttes.

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LFP – Mediapro : Incompétence ou révélation d’une gouvernance problématique

Le Zemsto déjeune – Grigori Miassoïedov

Ce blog ayant avant tout la vocation d’être un lieu d’échange, le texte ici publié est de Benjamin, mon acolyte du grand soulèvement que vous pouvez retrouver sur Twitter.

C’est l’information qui a émaillé la journée d’hier en France, et qui dépasse le microcosme du football. Mediapro et son offre à près de 800 millions d’euros pour les droits TV du foot français ne paiera pas et ferme sa chaine. Après des semaines, des longues semaines d’échanges et de fuite en avant, le couperet est tombé, la L1 en premier lieu et la LFP en globalité entrent dans l’obscurité, avec un Prêt garanti d’État (PGE) sur les bras et des recettes de billetteries à zéro. Pour beaucoup, c’est l’amateurisme et l’avidité de la LFP et du syndicat Premier Ligue qui sont les seules responsables. Vraiment ?

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Renverser la perspective (à propos de la gauche et des frontières)

Le Radeau de la Méduse – Théodore Géricault

« Je suis favorable aux retours des frontières sur capitaux, marchandises et personnes […] mais aussi pour les gens du Nord qui vont voyager partout dans le monde ». Au micro de France Inter le 2 décembre dernier (à retrouver à partir de 10’30 sur cette vidéo), François Ruffin a eu cette phrase qui a agité les débats au sein de la gauche pendant quelques jours. Les réponses à ses propos provenant de soutiens d’Emmanuel Macron, de la droite de l’échiquier politique voire de l’extrême-droite ne m’intéressent guère ici puisque je crois que c’est une discussion importante et intéressante à avoir au sein de la gauche où des lignes différentes cohabitent et, qu’en conséquence, c’est uniquement de cela que traitera ce billet.

Saisissant rapidement l’ampleur prise par ces quelques mots, Ruffin a publié un post sur Facebook dans la journée de son passage à France Inter visant à expliciter sa position notamment sur la régulation du tourisme des personnes issues des pays occidentaux. S’il ne s’agit pas dans ce développement de centrer le propos sur le député de la Somme, sa sortie radiophonique couplée à ses explications sur les réseaux sociaux me paraissent être une formidable porte d’entrée pour aborder le sujet des frontières et de la gauche pour en renverser la perspective.

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Le grand basculement (à propos du vote ouvrier et de l’extrême-droite)

Ulysse et les Sirènes – John William Waterhouse

Il y a quelques jours, la loi dite Sécurité globale a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Si sa promulgation en l’état est encore loin d’être acquise – la navette parlementaire, la mobilisation contre la loi et le Conseil constitutionnel pourraient de manière assez probable avoir raison d’une bonne partie de son contenu – ce premier vote a permis de clarifier un peu plus la situation politique dans le pays. À l’heure où nous connaissons une crise sanitaire de grande ampleur qui, selon toute vraisemblance, débouchera sur une crise économique et sociale non moins grave, le pouvoir a décidé de voter de concert avec les élus estampillés Rassemblement National cette loi scélérate.

Ce faisant, le pouvoir en place ne fait que paver un peu plus la voie à l’extrême-droite pour une arrivée au pouvoir qui pourrait bien se matérialiser en 2022, bien que l’horizon de l’élection soit encore lointain et que de ce fait il soit très compliqué de faire le moindre pronostic. Comme à son habitude le RN se contente de ne pas trop s’exprimer mais engrange tout de même des succès électoraux comme le souligne bien Geoffroy de Lagasnerie dans son dernier ouvrage. Dans sa rhétorique de campagne, le parti d’extrême-droite ne cesse de se revendiquer comme premier parti des ouvriers, ce qui est le fruit d’un basculement essentiel dans la sociologie politique de notre pays, basculement qu’il parait fondamental d’étudier pour mieux le contrer.

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