Le discours du pape au Congrès américain, symbole de la fin du sacré

Le Pape François s’est donc rendu au Congrès américain pour s’exprimer devant les Représentants. En faisant ceci, il a été l’auteur d’une grande première. Jamais, en effet, un souverain pontife ne s’était rendu dans un Parlement pour y tenir un discours. En ce sens, la visite de François aux Représentants américains, en même temps qu’elle marque un tournant historique, sonne aussi comme un symbole puissant. Elle marque, en effet, la fin du sacré dans la mesure où il n’y a désormais plus de séparation entre le sacré et le profane.

Cette visite marque évidemment la fin du sacré religieux. Toutefois, le sacré n’est pas nécessairement d’essence religieuse comme nous le montre Roger Caillois dans L’Homme et le sacré. Evidemment, cet affaiblissement du sacré n’est pas récent. Depuis des siècles nous assistons à une érosion de celui-ci mais comme le note très brillamment Régis Debray dans son nouveau livre en forme de testament, Madame H, notre époque est celle de sa fin complète et définitive. Plus de sacré religieux donc mais plus de sacré non religieux aussi, voilà la période que nous vivons actuellement.

Le sacré religieux dans le temple du profane

Chez les Grecs anciens, c’était aux profanes de se rendre dans les temples sacrés pour faire des offrandes ou demander des conseils aux différentes divinités. En ce sens, le sacré avait une forme de supériorité sur le profane puisque ce n’était pas à lui de se mettre au niveau du profane pour aller solliciter quelque chose. Il agissait bien plus comme une forme d’inspiration pour les actions menées par la doxa et donc par les profanes. Ce rôle d’inspiration, le sacré religieux l’a conservé dans le temps. C’est ainsi que la morale judéo-chrétienne a pu inspirer les actions des dirigeants ou de la doxa occidentale au fil de l’Histoire.

Néanmoins, le sacré religieux a peu à peu perdu cette propension à inspirer les actions profanes, ce qui a conduit à un affaiblissement certain de son poids et de sa légitimité. Désormais, le sacré discute d’égal à égal avec le profane. On peut même aller jusqu’à dire que le sacré religieux se situe dans une relation d’infériorité vis-à-vis du profane dans le mesure où c’est désormais à lui de se déplacer dans le temple du profane pour faire entendre sa voix. Le discours du pape François au Congrès ne nous dit pas autre chose. C’est le représentant du sacré religieux en Occident qui s’est rendu aux Etats-Unis pour s’entretenir avec Barack Obama et prononcer un discours devant les Représentants. Lors de ce discours, le souverain pontife a, d’ailleurs, utilisé énormément d’arguments politiques. Finalement, lors de son allocution, il a pleinement accepté les règles politiques en s’appuyant, il est vrai, parfois sur des textes religieux. Mais lors de son plaidoyer contre le port d’arme ou contre la peine de mort, difficile de différencier le pape d’un homme politique.

Le sacré religieux n’est plus, le sacré non-religieux non plus

On pourrait penser qu’un sacré non-religieux a pris le relai du sacré religieux qui n’a plus énormément de pouvoir depuis l’avènement du post-modernisme et la sécularisation de l’Occident. Il fut un temps où un sacré non-religieux a effectivement existé mais aujourd’hui il n’en est plus rien. Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, il n’y a plus d’après. Ni au ciel ni sur terre. On assiste à un violent raccourcissement des cycles d’espérances au cours de l’Histoire. Le cycle du christianisme aura duré vingt siècles, celui du scientisme deux, le socialisme un et enfin l’européisme moins d’un demi-siècle. La conséquence, c’est qu’on arrive à une première dans l’histoire humaine : nous avons la peur mais nous n’avons plus d’espoir.

C’est ainsi que l’on assiste au crépuscule des idéaux. Le scientisme constituait une foi profonde dans la science avec la croyance qu’un horizon plus heureux subviendrait grâce à celle-ci. Idem pour le socialisme et la lutte des classes qui devait aboutir à une société plus harmonieuse et à une forme de paradis sur Terre. C’était l’horizon qui sous-tendait toute cette philosophie. L’européisme a également la même construction. Il y a cinquante ans, l’on croyait que la construction européenne permettrait de faire advenir un monde pacifié et plus harmonieux. Aujourd’hui, la montée du terrorisme, les replis toujours plus grandissants au sein de la société et la peur de l’autre nous rappellent, s’il le faut, que cette espérance était illusoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La nôtre sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Notre génération est l’héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre.

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