Nuit Debout ou la difficile convergence

Samedi prochain, la Nuit Debout fêtera son premier mois d’existence. Pour l’occasion – et pour la fête du travail – le lendemain un grand rassemblement est prévu à Paris. Sont attendus les participants de toutes les Nuits Debout de France. Malgré les critiques parfois acerbes des politiques, malgré l’épisode Finkielkraut et malgré les nombreux appels des éditorialistes à mettre fin à « la farce », le mouvement se maintient et s’est même étendu géographiquement un peu partout en France. Cette relative réussite et longévité est à souligner dans un pays qui n’est plus habitué à ce genre de mouvement social. Peu importe sur quoi débouchera le mouvement, le simple fait que des Français se réunissent un peu partout pour débattre, discuter et échanger est signifiant en lui-même.

Toutefois, peut-on pour autant dire que Nuit Debout est une franche réussite ? Il ne me semble pas, du moins pas pour le moment. Les frictions qui sont apparues récemment à l’occasion du débat sur la suite à donner au mouvement ont souligné cet état de fait. François Ruffin, dans un discours, avait regretté la relative homogénéité de l’assemblée et avait exhorté à sortir de l’entre soi pour donner un souffle nouveau au mouvement. Force est aujourd’hui de constater que le mouvement peine à s’élargir. S’il a su se répandre géographiquement, le mouvement peine à s’étendre à d’autres catégories sociales. Les quartiers et banlieues populaires tout comme la France périphérique manquent cruellement à l’appel, ce qui marque d’une manière ou d’une autre une forme d’échec du mouvement. L’échec à l’égard des quartiers populaires est criant.

2005, pêché originel ?

Et si pour comprendre la fracture entre Nuit Debout et les quartiers populaires il fallait remonter plus de dix années en arrière, au moment des émeutes dans les banlieues ? C’est le personnage principal, Jean-Baptiste Clamence, qui parle : « Cette nuit-là, en novembre, deux ou trois ans avant le soir où je crus entendre rire dans mon dos, je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont Royal. Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement, dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne ».

Cet extrait tiré de La Chute d’Albert Camus permet, à mon sens, de saisir les raisons de la fracture entre Nuit Debout et les quartiers populaires. Dans le roman du prix Nobel, la jeune femme qui se suicide est un symbole, elle renvoie à autre chose qu’à elle-même. D’aucuns y ont vu l’appel ignoré de la classe populaire envers Albert Camus qui aurait tourné le dos à son origine sociale. Cette jeune femme peut tout aussi bien symboliser la population des quartiers populaires qui s’est soulevée en 2005 et Clamence le dos tourné de la classe moyenne à cette classe populaire. Cette attitude au moment des émeutes de 2005 a laissé des traces profondes comme une forme de balafre dans les relations entre quartiers populaires et classe moyenne. Cette balafre est aujourd’hui, selon moi, à l’origine de la difficulté que rencontre Nuit Debout à fédérer cette population autour de son mouvement. Ce à quoi nous assistons a tout du retour de bâton de la part des quartiers populaires qui disent : « en 2005 quand nous nous sommes mis debout vous ne nous avez pas aidé alors ne venez pas demander notre soutien aujourd’hui ».

Le grand malentendu

Pour ne rien arranger à cette rancœur tenace, Nuit Debout, ou du moins une partie de ses membres, semble être en décalage avec les habitants des quartiers populaires. Vouloir délocaliser certaines AG en banlieue, monter des groupes chargés de montrer aux banlieues comment agir soit autant de propositions que j’ai pu entendre Place de la République et qui me semblent aberrantes. Tenir de tels propos revient à infantiliser les populations des quartiers populaires. Venir leur expliquer comment il faut lutter me semble être d’une condescendance sans nom. Faire tomber la tutelle de l’Etat pour en inventer une autre ce n’est pas redonner sa souveraineté à quelqu’un. Faire quelque chose pour une personne sans elle c’est la faire contre elle. Adopter une telle posture revient à reproduire le modèle centralisé français et la logique du top down. D’où un énorme malentendu entre les attentes et les réponses, entre l’horizontalité et une attitude de donneur de leçons, entre l’exaltation de la République, la chose commune et la volonté de vouloir montrer qu’on sait mieux faire que les autres.

Le grand malentendu réside également dans les revendications. Beaucoup rappelaient récemment que la loi travail était la cible première, celle qui devait permettre de fédérer toujours plus de monde autour de Nuit Debout. Pourtant, dans les quartiers populaires, la loi travail est loin d’être la priorité. Lorsque le chômage atteint voire dépasse les 50%, lorsque l’on se demande comment joindre les deux bouts et lorsque les fins de mois difficiles commencent le 10, les attentes sont différentes. A Marseille, la Nuit Debout a tenté de se délocaliser dans les quartiers nord et cela ne s’est pas très bien passé. Cela n’est guère surprenant puisque quand l’on vient expliquer à ces habitants comment il faut faire pour vivre sans l’Etat alors que cela fait des années que l’Etat n’est plus présent dans certains quartiers, il ne faut pas s’étonner que les personnes pensent qu’on les prend de haut.

Nous l’avons vu, la convergence des luttes – slogan originel de la Nuit Debout – a bien du mal à se concrétiser. Lors de la première manifestation contre la loi travail j’avais appelé de mes vœux à un mouvement citoyen plus large que de simples manifs. J’étais très enthousiaste au début de Nuit Debout et j’espère que le mouvement trouvera un nouveau souffle car si Nuit Debout ne reflue pas, il ne gagne pas de terrain non plus. Ce billet peut paraître opposé au mouvement mais il me semble que pour avancer, il nous sera absolument nécessaire de constamment faire notre autocritique comme Clamence nous enjoint à le faire dans le livre de Camus. Si j’ai ressenti le besoin d’écrire ce papier c’est notamment parce que, comme l’écrit Camus dans ses Lettres à un ami allemand, « ce qu’on souffre le plus durement, c’est de voir travestir ce qu’on aime ».

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