Derrière le séisme Trump (2/4): la faillite des prophéties

Sondages, les yeux grands fermés

 

Comme je l’exprimai dans la première partie, les campagnes présidentielles sont un moment bénis pour les sondeurs. Déjà bien présents tout le reste du temps, les sondages deviennent la drogue dure de tous les candidats dès lors qu’une campagne se met en route. Il n’est donc guère surprenant de constater que cette fois encore, les sondages auront été présent du début à la fin. Déjà lors des primaires, les sondages s’étaient assez lourdement trompés. L’émergence de Bernie Sanders n’était pas attendue et absolument pas pronostiquée par les instituts de sondages si bien que l’on a commencé à avoir des doutes sur leur pertinence. Depuis des décennies, d’aucuns nous expliquent que les sondages sont l’alpha et l’oméga de la politique contemporaine en cela qu’ils sont le meilleur outil pour prendre le pouls de la population. Aussi une spéculation s’est-elle naturellement mise en place sur les sondages. Quoi de plus normal après tout que de spéculer sur cela à l’ère du capitalisme néolibéral financiarisé ? Symétriquement aux premiers couacs et erreurs d’appréciation des sondages côté Démocrate, s’est mis en place le même phénomène côté Républicain. Les deux surprises de la campagne des primaires n’ont eu de cesse de répéter que les sondages ne mesuraient en rien les convictions profondes de la population, personne ne daigna prêter attention à ces accusations de partialité. La spéculation sur les sondages était toujours aussi forte et nul ne pensait réellement que lesdits sondages se tromperaient quand il s’agirait de l’élection présidentielle. L’on prenait alors l’argument de la primaire pour expliquer les multiples erreurs et tout le monde ou presque nous expliquait que tout rentrerait dans l’ordre une fois les investitures réalisées.

Ainsi, après les intronisations de Trump et Clinton chacun recommença à avoir les yeux de Chimène pour les sondeurs tout en se remettant à croire dans les sondages comme dans l’Evangile. Tous les sondages l’annonçaient, Hillary Clinton serait vainqueur de l’élection présidentielle, l’incertitude portait simplement sur l’écart selon les sondeurs. Pourtant, dès le début de l’été 2016, les sondages avaient subi une dépression assez violente en Grande-Bretagne puisque le Brexit annoncé vaincu par tous les instituts avait finalement déjoué tous les pronostics. On trouva alors des excuses toutes plus farfelues les unes que les autres pour expliquer cette surprise, certains allant même jusqu’à expliquer que la forte pluie dans les régions favorables au « Remain » avaient abouti à ce tremblement de terre. De la même manière, outre-Atlantique tous les sondages donnaient Hillary triomphalement en tête. A un moment de la campagne d’ailleurs le moindre doute n’était plus permis et Clinton était presque instituée nouvelle présidente des Etats-Unis. La spéculation sondagière, comme souvent à la Bourse, a finalement abouti sur un krach monumental symbolisé par cette courbe du New York Times annonçant les chances de victoire des candidats en temps réel le jour de l’élection. Parti de très bas, l’action Trump a explosé pour finir à plus de 95% de chances. Inversement, les certitudes des sondages sur la victoire d’Hillary Clinton ont rapidement volé en éclat mettant à mal tous les sondages pré-élections.

 

Les analystes et journalistes humiliés

 

Au fur et à mesure de la journée (de la nuit en France), le krach sondagier qui se déroulait sous nos yeux consacrait l’humiliation des analystes et journalistes. La quasi-totalité d’entre eux, aux Etats-Unis comme en France, avaient depuis longtemps acté la victoire d’Hillary Clinton et la défaite lourde de Trump. Beaucoup pariaient sur une humiliation du magnat de l’immobilier. Il y a bien eu une humiliation ce soir-là mais elle n’était pas à chercher du côté du camp de Trump mais bien dans celui des journalistes, des analystes et autres experts autoproclamés qui quelques heures plus tôt claironnaient en affirmant que Trump ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir, une parenthèse hideuse, une boursoufflure écœurante qui retournerait à ses viles passions en laissant tranquille le beau monde. Las, les voilà désemparés face à la tornade qui leur est arrivé en pleine face. Il n’y avait qu’à regarder le plateau du Quotidien – qui faisait une émission spéciale pour l’élection – pour voir les mines déconfites de Yann Barthès et de son équipe. Le présentateur de l’émission me semble être un symbole éclatant de l’humiliation qu’a fait subir Trump aux journalistes. Dans Le Petit Journal puis dans sa nouvelle émission, Barthès n’a eu de cesse de présenter Trump comme une espèce de barbare sortie d’on ne sait où et d’affirmer directement ou indirectement qu’il était assuré de perdre au soir du 8 novembre. D’une manière générale, on ne compte pas les éditos et les articles expliquant pourquoi Hillary Clinton était déjà présidente et Donald Trump déjà un loser humilié dans la presse américaine et mondiale.

Si les journalistes ont bel et bien été humiliés, que dire des analystes et pseudo-spécialistes de la société américaine ? Comment oublier cet article des Echos qui affirmait, chiffres à l’appui, que la victoire de Trump était quasi impossible du fait du découpage électoral et de sa campagne contre les minorités ? Les élections télévisuelles où des spécialistes tout ce qu’il y a de plus éloigné de la société américaine affirmaient que Trump ne pouvait que perdre en se fondant sur la démographie dans les Etats clés (les fameux « Swing States ») ont été légion durant des mois. Il est d’ailleurs assez amusant de constater que les mêmes spécialistes – qui parfois ont ri à gorge déployée face à ceux qui évoquer la possibilité d’une défaite de Clinton – qui se sont montrés incapables de prédire le séisme qui allait frapper l’Amérique soient invités dès le 9 novembre pour expliquer les raisons de la surprise. L’humiliation de ces analystes me semble être bien plus cuisante que celle des journalistes. Après tout, en effet, beaucoup de journalistes se sont contentés de reprendre les informations qui les confortaient dans leurs idées alors que les spécialistes se réclamaient d’une certaine rigueur sinon scientifique au moins méthodique. Ces derniers ne se lançaient pas dans des éditos enflammés ou des partis pris, ils présentaient leurs avis en se fondant sur des travaux qui se voulaient sérieux. Pas d’opinion, simplement des faits froids et clairs. Leur erreur collective signifie-t-elle donc que la science s’est trompée ? Ou bien faut-il plutôt voir dans ce raté géant la marque du crépuscule d’une certaine manière d’aborder les élections présidentielles et/ou législatives ? La réalité ne se trompe pas, elle. Et elle est venue rappeler aux spécialistes qu’ils étaient loin de faire leur métier avec rigueur et conscience professionnelle, eux qui finalement maquillent leurs partis pris sous l’apparat de la science incontestable.

 

Biais et manipulation

 

Il s’agit désormais de s’interroger sur les causes profondes de ces multiples ratés de la part des sondages, des journalistes et des spécialistes. Il me semble que cette situation repose sur deux grands types de causes : d’une part des causes en quelque sorte inhérentes aux métiers de sondeurs ou de journalistes, d’autre part des causes qui n’ont pas grand-chose à voir avec le métier originel de sondeur, d’analyste ou de journaliste. Les causes inhérentes sont relativement simples à mettre en évidence. La sociologie l’explique bien, l’être humain est soumis à différents biais qui peuvent altérer voire fausser son jugement. Evidemment, sondeurs et journalistes ne sont pas épargnés par ces biais bien qu’ils soient, en principe, tenus de tout faire pour les éviter. Les méthodes d’échantillonnage, le type et l’enchaînement des questions posées ou encore la manière d’aborder tel ou tel sujet sont autant de biais qui faussent les réponses et donc les résultats. Toutefois, le biais le plus important a été à mes yeux le biais de confirmation. Il consiste dans le fait que d’avoir une idée en tête et de favoriser les éléments qui vont dans la direction de cette idée en écartant les éléments qui vont à l’encontre de la même idée. Les sondages ne sont jamais donnés en brut. Ils sont toujours analysés, pondérés et revus selon la vision du pays qu’a le sondeur et/ou le journaliste qui va les utiliser. Il me semble que le biais de confirmation a fonctionné à plein régime au cours de la campagne américaine si bien que les sondages montrant Trump en tête ou tous les éléments qui corroboraient une victoire possible du magnat de l’immobilier ont été soigneusement laissé de côté pour ne montrer que les éléments favorables au story telling mis en place autour de la victoire nécessaire, au sens philosophique, de Clinton.

Les autres causes de cet échec cuisant dans les grandes largeurs des sondages, analystes et journalistes sont, elles, bien plus politiciennes. Il me paraît évident que les médias ont un rôle de manipulation des masses non avoué. Le postulat de départ est que les sondages, journalistes et analystes sont présents pour simplement exprimer la réalité des choses du terrain. Ce postulat me semble erroné. Les sondages sont bien plus présents pour inciter les gens à voter pour tel ou tel candidat que pour se faire un avis sur l’état de l’opinion à un instant donné. De la même manière, les analyses des pseudos spécialistes qui se présentent comme de parfaits observateurs neutres sont partiales et partielles la plupart du temps – pour ne pas dire tout le temps. Derrière la soi-disant froideur scientifique se cache en réalité un message politique et idéologique fort. Il s’agit bien moins d’éclairer le citoyen sur l’état des idées dans le pays que de l’inciter à voter pour telle ou telle personne. Finalement, les prévisions donnaient grosso modo un tiers de chance à Donald Trump d’être élu et le fait que cela se soit réalisé n’est pas un miracle ou une surprise si grande que cela. C’est bien plus le traitement des différents sondages qui a poussé une extrême majorité de personne à croire que la campagne était pliée avant de commencer. La grande différence par rapport à avant ce n’est pas que les sondages se trompent, c’est qu’ils n’arrivent plus à inciter les masses à voter comme on voudrait qu’elles le fassent. En ce sens, les sondeurs, journalistes et analystes se sont progressivement séparés des citoyens si bien que les deux plaques tectoniques ne font que s’éloigner l’une de l’autre. Les journalistes ne racontent plus le monde tel qu’il est mais tel qu’ils voudraient qu’il soit. Les sans voix ont décidé de dire non cette fois.

 

Partie I : Frankenstein à l’heure contemporaine

Partie II : La faillite des prophéties

Partie III : La revanche des sans-voix

Partie IV : La fin d’un monde

3 commentaires sur “Derrière le séisme Trump (2/4): la faillite des prophéties

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