Le salafisme, moyen de lutter contre le terrorisme ?

Dimanche soir, les électeurs de la primaire de droite et du centre ont donc renvoyé Nicolas Sarkozy, le chantre du débat sur l’identité nationale et le monomaniaque sur la question de l’Islam, à ses études. Beaucoup de personnes ont sans doute poussé un soupir de soulagement en même temps qu’un sourire de joie non feinte à l’annonce des résultats. L’un des pyromanes était mis, en principe définitivement, hors-jeu. Le scrutin de dimanche dernier a toutefois consacré François Fillon qui est arrivé largement en tête et qui est loin d’être un enfant de chœur sur la question identitaire. Farouchement néolibéral, l’ancien Premier ministre est tout autant conservateur sur les questions de société. Durant la campagne, il n’a d’ailleurs pas hésité à affirmer sans détour que la France « avait un problème avec un seul communautarisme : le communautarisme musulman ». Le grand vainqueur du premier tour de la primaire et auteur de Vaincre le totalitarisme islamique ne s’embarrasse pas de formules retorses pour cibler une religion – on peut lui reconnaître sa franchise.

La question du terrorisme a d’ailleurs occupé une bonne partie des débats de cette primaire et chacun y est allé de sa petite voix pour expliquer comment il fallait faire pour lutter efficacement : augmentation faramineuse des effectifs policiers pour les uns, internement des fichés S pour les autres, les candidats n’ont pas manqué d’idées pour bomber le torse et gonfler les pectoraux. Chacun s’est accordé à dire que le salafisme devait être farouchement combattu et que c’était le moyen le plus sûr de détruire le terrorisme, Nathalie Kosciusko-Morizet allant même jusqu’à en proposer l’interdiction. Je serai néanmoins malhonnête si je ne reconnaissais pas que toute la classe politique ou presque brocarde le salafisme. A rebours de cela, je suis persuadé que le salafisme est l’une des manières de lutter contre le terrorisme. Je suis bien conscient du trouble que peut provoquer une telle assertion, aussi demandé-je à chaque personne qui lira ce billet d’aller jusqu’à son terme avant de crier au double discours.

 

Déconstruire le mythe

 

Si mal nommer un objet ajoute réellement au malheur du monde comme le disait Camus, alors il me semble notre classe politique et notre pays en général ajoute beaucoup de malheur au monde sur la question du salafisme. Il nous faut, je pense, déconstruire le mythe qui existe autour de ce courant idéologique, mythe qui nous mène droit à l’abime à mes yeux. Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière, passer du mythe au discours raisonné sur la question du salafisme me semble être aujourd’hui une impérieuse nécessité.

Dans la bouche des éditorialistes et des politiciens, le salafisme est en effet tout de suite lié à une pratique radicale (et donc violente). Il me paraît important de revenir à la définition première de ce courant idéologique. Le terme salafisme dérive de l’arabe salaf qui signifie ancêtres. En ce sens, le salafisme se donne pour ambition de pratiquer la religion islamique telle que la pratiquait les compagnons du prophète. Il n’est donc pas erroné de parler de pratique radicale à la condition de revenir au sens premier du mot radical : revenir à la racine. Le salafiste est donc à 99% du temps quiétiste et, s’il vit à l’écart de la société, il n’a aucune pulsion violente ou volonté de perpétrer des massacres et autres attentats terroristes. A la manière de John le Sauvage dans Le Meilleur des mondes, les salafistes se contentent de vivre à l’écart de la société sans échafauder de plans machiavéliques visant à la détruire. La confusion vient du fait que l’on associe le takfirisme au salafisme alors même que ces deux courants sont absolument différents. Le takfirisme est une idéologie violente qui est la matrice intellectuelle d’Al Qaida et de Daech. Les salafistes condamnent par ailleurs les takfiristes et leurs actions violentes qui en retour considèrent les salafistes comme des apostats et donc des personnes à tuer.

 

Le salafisme radical plutôt que la déradicalisation

 

Cette erreur et cette confusion entre salafisme et takfirisme est lourde de conséquences. On pourrait en effet se dire qu’une telle approche n’est pas bien grave du moment où l’on s’attaque réellement au terrorisme. Il me semble en revanche qu’une telle erreur dans l’approche intellectuelle du problème fait que nous sommes incapables d’y répondre de manière pertinente. Quand tous les responsables politiques agitent le chiffon rouge du salafisme et rivalisent pour dire qu’il faut fermer toutes les mosquées salafistes, on laisse le takfirisme prospérer tranquillement et on oublie que bien souvent les premiers mots des recruteurs de Daech consistent à dire qu’il ne faut plus écouter les salafistes ou aller à la mosquée car ces lieux ne sont pas représentatifs du véritable islam. Il est bien beau de créer des centres de déradicalisation, il est à mes yeux bien plus important de tout faire pour ne pas que les personnes tombent dans la mouvance takfiriste porteuse de violence.

Plutôt que de répéter comme une antienne que l’Islam se radicalise, il serait peut-être temps de prêter attention aux thèses d’Olivier Roy qui expliquent qu’il s’agit bien plus d’une islamisation de la radicalité. De la même manière, il est grand temps de sortir du mythe des combattants terroristes qui ne seraient que des idiots nihilistes. Deux études menées par Marc Sageman en 2005 et Christine Fair en 2008 montrent que les combattants islamistes sont à près de 60% titulaires d’un niveau d’éducation secondaire ou supérieure. S’il y a bel et bien une islamisation de la radicalité comme le note Olivier Roy et qu’une part importante des combattants est issue de l’éducation secondaire ou supérieure, il est plus que temps de revoir nos modes d’actions face à cette mouvance takfiriste qui gagne du terrain et prospère sur notre ignorance et notre aveuglement. Il me semble qu’il s’agit bien moins de déradicaliser que d’offrir tous les éléments possibles à ceux qui souhaitent revenir aux racines.

 

D’aucuns crieront sans doute à la volonté de répandre le salafisme, il n’en est rien. Je suis moi-même très éloigné de cette idéologie et n’ai aucune volonté de l’étendre ou de la faire prospérer. En revanche, il me semble qu’intégrer les salafistes au processus visant à prévenir d’un basculement vers la violence pour permettre aux personnes susceptibles de le faire que la radicalité n’est pas dans les armes est une manière pertinente d’aborder cette question épineuse. A ce titre, je conseille à chacun l’ouvrage de Faouzi Tarkhani, Mal vu, qui traite de la question du salafisme et qui est un témoignage d’un salafiste. Il me semble urgent d’arrêter d’agiter les peurs et les poupées gigognes de la haine pour construire des solutions pérennes et solides pour lutter contre le terrorisme et ses attentats sanglants. Il est grand temps que nos irresponsables responsables politiques passent du muthos au logos. Si c’est par ignorance qu’ils agissent de la sorte alors c’est à nous de faire en sorte de lever cette ignorance. Si c’est par pur machiavélisme qu’ils agissent ainsi alors. Alors rien.

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