Alep, notre Guernica (1/4): et l’humanité s’effondra…

Aujourd’hui Alep est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon téléphone : « Alep reprise par l’armée syrienne. Exactions en cours. Pas de trêve ». Cela ne veut rien dire, c’était peut-être hier. Le 12 décembre 2016 restera dans l’Histoire comme le jour où nous avons vu Alep être reprise par le régime de Bachar Al Assad soutenu par Vladimir Poutine et par l’Iran. Nous avons vu et nous avons entendu les Aleppins crier leur détresse, nous dire adieu après des mois et des mois de lutte face à un adversaire qui était bien plus puissant qu’eux. En ce funeste jour de décembre, les troupes d’Al Assad sont donc entrées dans la ville en commettant les exactions les plus terribles selon de nombreux observateurs et témoins présents sur place. Ce ne sont ni la haine, ni la colère, ni la rage qui me pousse à rédiger ce dossier mais bien plus assurément la honte. La honte d’avoir été impuissant face à ce carnage qui s’est produit sous nos yeux. La honte face à la lâcheté de nos dirigeants. La honte face à notre froide indifférence. La honte face au fameux « plus jamais ça » bafoué une fois de plus. La honte déjà présente du moment où mes enfants me demanderont comment nous avons pu laisser faire ça sans rien faire, sans rien dire. Le régime syrien et son allié russe avaient annoncé une trêve humanitaire pour permettre aux civils de fuir. Mais les mêmes qui ont bombardé et massacré les Aleppins exigeaient de gérer les corridors humanitaires. Sans surprise cette trêve a fait long feu et hier les bombardements faisaient toujours rage alors que des milliers de civils étaient encore présents dans la ville, parfois des enfants isolés comme l’indiquait l’UNICEF.

Les porte-parole de l’ONU ont eu cette phrase à la fois lumineuse et terrible mardi soir à Genève lorsqu’ils ont affirmé que « l’humanité [semblait] s’être totalement effondrée Alep ». Oui l’humanité s’est effondrée à Alep, elle est venue se fracasser sur le mur de la Realpolitik et du cynisme le plus abject. L’ONU elle-même a sans doute vu sa mort définitive dans le destin de la deuxième ville de Syrie – nous y reviendrons en quatrième partie. Pourtant, ma génération est celle qui se demandait comment celle de ses grands-parents avait pu regarder l’Espagne sombrer devant elle par peur d’intervenir face à Hitler, celle qui se demandait comment la génération de ses parents avait pu détourner le regard de Srebrenica, du Rwanda, du Biafra. Nous proclamions d’une même voix « plus jamais ça » et nous affirmions avec aplomb qu’à l’heure d’internet et des réseaux sociaux nous ne laisserions pas arriver un tel drame. La réalité c’est qu’Alep est et restera comme la trace indélébile sur notre génération tout comme Guernica avait marqué la génération de nos grands-parents et le Rwanda celle de nos parents. Alors oui la honte ressentie est légitime mais elle ne doit pas non plus tout occulter. Tenter d’aller plus loin que la simple consternation pour mieux saisir les mécanismes qui ont abouti à cela est peut-être le meilleur moyen de rendre hommage aux valeureux Aleppins en même temps que le chemin le plus sûr pour éviter de nouveaux carnages tout en montrant l’insoutenable réalité de ce qu’il s’est produit à Alep durant ces années de guerre totale. C’est la modeste ambition des quelques lignes de ce dossier.

La libération de la mort

 

A Alep-Est depuis des mois, ce que nous voyons à l’œuvre n’est ni plus ni moins que la libération de la violence la plus totale et donc de la mort. C’est comme si les portes de l’enfer s’étaient ouvertes au-dessus de la deuxième ville de Syrie, territoire hautement stratégique dans la guerre civile qui dure depuis cinq années désormais. On ne peut pas saisir l’acharnement du régime syrien et de ses alliés si on ne comprend pas l’importance de la ville dans le pays. Véritable poumon économique de la Syrie, Alep était la seule ville capable de concurrencer Damas avant le surgissement de la rébellion. Plusieurs sources s’accordent à le dire, l’essentiel des troupes rebelles présentes dans Alep Est n’était pas lié à des groupes terroristes. Une minorité provenait bel et bien de l’ancien Front Al-Nosra mais la grande majorité des quelques 10 000 combattants encore présents dans la ville est issue de l’ancienne Armée Syrienne Libre. Cela ne veut certes pas dire que les rebelles étaient des enfants de chœur mais permet de battre en brèche les arguments fallacieux opposés depuis des semaines et encore plus depuis hier par ceux qui nous expliquent qu’Alep était peuplée de djihadistes. Vladimir Poutine, Bachar Al Assad et le Hezbollah n’ont à aucun moment eu l’intention d’éradiquer les terroristes avant les rebelles – comme le montre la reprise de Palmyre par Daech. Leurs cibles prioritaires étaient bien les rebelles hostiles à Bachar Al Assad.

Dans une interview accordée à Mediapart, Salam Kawakibi explique : « Les massacres qui ont eu lieu après la pénétration dans Alep des milices de la mort montrent que leurs victimes sont seulement des civils : 82 dans la seule nuit du 13 décembre, égorgés à l’arme blanche chez eux, avec un nombre important de femmes et d’enfants. Dans un débat télévisé que j’ai eu avec un diplomate russe, il a « osé » dire que la « Russie avait proposé aux civils de quitter la ville mais ils n’ont pas voulu, donc ils n’ont qu’à assumer leur responsabilité ». Pour traduire, il suffit de dire : Ils vont tous mourir… ». Ses propos soulignent bien la montée graduelle de la violence aveugle et barbare perpétrée par le régime et ses alliés. Des chars tirant sur les manifestants pacifiques au début de la contestation aux exécutions sommaires qui semblent se produire depuis quelques jours et la reprise de la ville nous avons vu l’horreur monter en puissance sans avoir rien fait pour mettre en échec cette dynamique macabre et mortifère. Le conflit syrien dans son ensemble a fait près de 300 000 morts et ce qui se produit actuellement à Alep n’est que l’accentuation de ce qu’il se passe depuis cinq longues années dans le pays. Une nuit sans fin semble s’être posée sur la Syrie, ce pays magnifique et tant chargé d’histoire et, à la manière des personnages de La Peste, les Aleppins endurent le fléau avec dignité et honneur tandis que de notre côté nous feignons de ne rien voir et de ne rien entendre.

 

Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens

 

Cette célèbre phrase prononcée lors du massacre de Béziers au XIIIème siècle illustre à merveille la répression sans merci menée par Al Assad et Poutine à Alep Est. Nulle question religieuse dans le conflit qui oppose Al Assad aux rebelles mais la technique utilisée pour pilonner Alep Est ressemble à s’y méprendre aux sièges les plus sanglants de l’Histoire de l’humanité. Il n’est guère surprenant de voir un tel carnage se produire lorsque l’on sait que c’est Vladimir Poutine qui est aux manettes. C’est, en effet, la deuxième fois que ce charmant monsieur utilise cette technique pour vaincre des personnes hostiles. Déjà en Tchétchénie il avait martyrisé les civils au prétexte que si ceux-ci demeuraient à Grozny c’est qu’ils soutenaient les rebelles. La même logique s’est produite à Alep (comme le montre les mots du diplomate russe cité plus haut). Que tous ceux qui le soutiennent des bouts des lèvres ou plus franchement regardent en face ce qu’ils ont contribué à faire advenir en Syrie. Le 12 décembre 2016, des milices sanguinaires sont entrées dans Alep et les djihadistes chiites – dont on ne parle jamais ou presque – n’ont rien à envier aux djihadistes sunnites. Selon l’expression de Jean-Pierre Filiu, « les égorgeurs ont carte blanche et ne laisseront aucun témoin ». Poutine et Al Assad n’avaient aucune envie d’épargner les civils d’Alep Est ainsi que l’ont montré leurs multiples refus de procéder à une trêve humanitaire permettant auxdits civils de fuir la ville. Des milliers de personnes se retrouvent enfermées dans un ghetto arrosé par les bombes russes dans les airs et retourné de fond en comble à l’arme blanche par les milices du Hezbollah au sol.

Hier, une énième trêve humanitaire était promise par Moscou et Damas mais d’emblée celle-ci s’est révélée être une nouvelle preuve du cynisme russo-syrien. Al Assad et Poutine proposaient en effet que leurs troupes s’occupent de sécuriser les couloirs humanitaires. Comment croire que ceux qui bombardaient hier encore les mêmes civils allaient aujourd’hui les protéger ? Cette trêve humanitaire avait toutes les chances de ressembler à celles qui ont pu se dérouler en Tchétchénie et au cours desquelles l’aviation russe a bombardé les civils et fait des centaines de morts. Finalement, la trêve promise n’a jamais eu lieu et les bombardements ont continué toute la journée hier dans Alep Est. La Russie est désormais la maitresse du jeu tant les puissances occidentales ont fait preuve de lâcheté et de faiblesse au cours des différentes phases du conflit syrien. Poutine a beau jeu d’expliquer qu’il lutte contre l’Etat Islamique mais dans Alep Est les djihadistes de Daech ont été chassé depuis longtemps par les autres rebelles et s’il demeure encore des membres de l’organisation, ceux-ci sont ultra minoritaires. La triste réalité c’est qu’à Alep Est on assassine des hommes, des femmes mais aussi des enfants. En bref c’est l’humanité qu’on assassine sous les bombes russes et les couteaux iraniens.

Charnier 2.0

 

Ce qui s’est passé à Alep ce 12 décembre 2016 marque incontestablement une rupture sans précédent mais pourquoi ? Après tout, des massacres sanglants il y en a eu un sacré nombre dans l’Histoire de l’humanité. Alors oui la guerre en Syrie avec ces 300 000 morts fait partie de ces grands crimes contre l’humanité comme les génocides et autres exécutions sommaires et pourtant, ce 12 décembre nous paraît être encore plus abominable que les autres massacres cités. Peut-être est-ce parce que ma génération découvre l’horreur d’un crime de masse à grande échelle ? Il y a de ça sans doute mais un autre élément me semble jouer davantage dans le fait de considérer Alep comme une rupture capitale. Nos grands-parents et nos parents ont découvert Guernica, les massacres du Rwanda ou de Srebrenica en différé. Pour les uns c’était dans les journaux, pour les autres devant leurs postes de télévision. Dans le cas d’Alep, le charnier était en ligne, en direct. Pas à pas nous avons pu suivre l’avancée des troupes du régime en même temps que les ultimes appels à l’aide d’Aleppins en détresse. Voilà la grande différence. A l’ère de l’instantanéité nous avons assisté, quasiment en même temps qu’eux le vivaient, à leur martyr et leur souffrance.

Ce charnier 2.0 que nous avons vu se dessiner sous nos yeux est également ce qui nous accuse le plus surement. Contrairement à nos grands-parents et à nos parents, nous ne pouvons pas dire que nous ne savions pas. Tout était là sous nos yeux et nous avons choisi de détourner le regard, de nous boucher les oreilles et de garder la bouche fermée. Oui notre indifférence a tué à Alep. Nous sommes collectivement co-responsables de ce qui s’est produit ce 12 décembre 2016 et de tous les morts que la Syrie compte depuis cinq années. Evidemment nos dirigeants ont une part de responsabilité prépondérante dans l’impuissance de notre pays à agir pour éviter cela mais nous aussi sommes aussi responsables en partie de ce qui s’est passé. En regardant les tweets d’Alep défiler, comment pouvions-nous avoir un autre sentiment que celui de la honte ? Cette honte de voir un massacre en temps réel sans avoir rien fait pour l’en empêcher par le passé et en étant totalement impuissant sur le moment. Il y avait quelque chose d’assez frappant dans beaucoup des messages vidéo d’adieu des Aleppins. Très peu d’entre eux semblaient en panique ou désespérés, certains avaient même le sourire et faisaient encore preuve d’humour. Leur principal message était d’ailleurs souvent le même : ne nous oubliez pas, montrez-leur ce qu’ils ont fait de nous. En ce sens, ce charnier 2.0 qu’est Alep nous tend un miroir dans lequel se reflète une image hideuse. La nôtre.

 

Partie I: Et l’humanité s’effondra…

Partie II: Le miroir tendu

Partie III: La tragédie venue de plus loin

Partie IV: L’ensauvagement du monde

5 commentaires sur “Alep, notre Guernica (1/4): et l’humanité s’effondra…

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