Alep, notre Guernica (3/4): la tragédie venue de plus loin

Le triomphe de l’absurde

 

« L’absurde, écrit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Plus loin, il ajoute : « Je suis donc fondé à dire que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». En ce sens, il me semble que tout le conflit en Syrie est un puissant moment d’absurde camusien. Qu’est donc ce conflit – et depuis quelques jours Alep en est le symbole le plus éclatant – sinon un appel lancé par une population qui ne rencontre qu’un silence déraisonnable de la part de la communauté internationale ? Il peut, en effet, être confortable et même rassurant de se dire que l’horreur vient de surgir en Syrie sous les bombes russes et les couteaux iraniens. C’est cependant faire fi de la réalité des faits. Voilà désormais près de six années que ce conflit sanglant a commencé et l’horreur est montée graduellement. Il y a eu comme un divorce entre la population syrienne et ce que l’on appelle pompeusement la communauté internationale. A l’inverse, nulle trace de l’absurde entre le régime syrien et Vladimir Poutine. Le président russe n’a pas ignoré l’appel de son allié et s’est porté à son secours pour l’empêcher d’être balayé. Les massacres aux armes chimiques étaient censés constituer une ligne rouge et il n’en fut rien. Voilà désormais des années que nous répondons par un silence assourdissant à l’appel lancé par l’humanité.

Depuis le début de ce dossier, il a surtout été question des agissements de Vladimir Poutine et de l’Iran. Toutefois, se borner à ces seuls protagonistes serait la preuve d’un manichéisme primaire. La guerre en Syrie est en effet un évènement géopolitique complexe, sans doute le plus complexe du XXIème siècle. Noircir Poutine a un effet mécanique inverse, c’est celui de blanchir nos propres dirigeants. Il me semble au contraire que l’absurde évoqué plus haut concerne également Poutine et nos dirigeants. Vladimir Poutine a lui aussi lancé un appel resté sans réponse à nos dirigeants alors qu’il venait de prendre le pouvoir en Russie. Il se déclarait pro-européen et souhaitait tisser des liens. C’est aussi parce que nos dirigeants ont hier humilié la Russie de Poutine qu’ils se retrouvent aujourd’hui face à un dirigeant qui ne souhaite rien leur laisser passer. Lorsque l’OTAN a intégré les anciennes républiques soviétiques baltes, n’était-ce pas une provocation à l’égard de cette Russie que tout le monde considérait alors comme le malade de l’Europe ? A force de brusquer et de vouloir mettre plus bas que terre un pays qui avait été une superpuissance, nos dirigeants n’ont-ils pas une part de responsabilité prépondérante dans le virage autoritaire de Poutine ? Lorsque l’UE et les Etats-Unis ont soutenu la révolution en Ukraine, qui a finalement abouti à la destitution d’un président élu, n’ont-ils pas là encore envenimé des relations qui étaient déjà compliquées ? Je le répète, dans ce conflit la donne n’est pas simple. Il n’y a pas comme on a voulu nous faire croire d’un côté les gentils occidentaux et de l’autre les méchants russes. Retrouver une analyse complexe est une impérieuse nécessité si nous souhaitons réellement résoudre le conflit.

 

De la Libye à la Syrie

 

Nous, occidentaux, n’avons eu de cesse de nous insurger contre l’ensemble des vetos russes à l’ONU. Vladimir Poutine s’est en effet opposé à toute intervention sous mandat de l’ONU en Syrie. Il est aisé de le dépeindre en simple monstre machiavélique comme nous avons eu tendance à l’entendre souvent en France et dans l’Occident en général. L’antienne du Vladimir Poutine sanguinaire refusant toute intervention humanitaire en Syrie a été le propos le mieux partagé depuis le début de la guerre civile en Syrie. Il faut néanmoins se souvenir de la chronologie des faits au cours de ce conflit. Si Vladimir Poutine a finalement sauté le pas et envoyé des troupes soutenir le régime de Bachar Al Assad c’est avant tout face aux atermoiements des pays occidentaux. Les attaques chimiques auront, à ce titre, été un véritable tournant dans ce conflit. Rappelons simplement que Barack Obama avait affirmé que ceci constituait une ligne rouge à ne pas franchir et que l’utilisation d’armes chimiques entrainerait des attaques immédiates de la part de Washington. En 2013, après utilisation de telles armes, aucune réaction n’a pourtant eu lieu puisque le Parlement britannique s’est opposé à toute intervention et que les Etats-Unis ont donc lâché la France qui s’est retrouvée toute penaude et incapable d’intervenir seule. C’est à cette occasion que Vladimir Poutine est revenu au centre du jeu en proposant de jouer les médiateurs et en obtenant la destruction de l’arsenal chimique syrien.

Il faut cependant remonter quelques années en arrière pour comprendre les raisons du veto systématique de la Russie à toute résolution du conseil de sécurité de l’ONU. La réalité, c’est que c’est parce que la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont roulé la Russie dans la farine en 2011 que cette dernière s’est opposée à toute résolution humanitaire en Syrie. C’est sur le terrain d’un autre printemps arabe que réside l’explication de l’attitude russe en Syrie : la Libye. Finalement, Poutine n’a fait qu’apprendre de ses erreurs. Alors Premier ministre de Russie, il avait laissé le conseil de sécurité de l’ONU voter une résolution à but humanitaire pour la Libye. Il s’agissait de sauver Benghazi que Kadhafi avait promis de rayer la carte. Le mandat de l’ONU était clair, il ne concernait que la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne visant à empêcher les bombardements de l’armée libyenne sur la ville. Mais les belligérants ont largement outrepassé le mandat en envoyant des troupes au sol et en aidant, de fait, les rebelles libyens à renverser Kadhafi et à le tuer. Poutine perdit alors un précieux allié et se promit dès lors de ne plus jamais se laisser avoir. Tout à coup le tableau simpliste que l’on nous vend depuis des mois se complexifie. Et si le premier des péchés dans cette affaire avait été commis par notre pays et ses alliés ? C’est évidemment parce que nous avons commis cette forfaiture aux yeux des Russes qu’Alep se retrouve aujourd’hui isolée et livrée à la pluie de bombes et de couteaux.

 

Le syndrome irakien ou l’éternel recommencement

 

La chute de Mouammar Kadhafi a transformé la Libye en véritable chaos si bien que des groupes terroristes ont pu croître tranquillement dans le pays. C’est aussi, et peut-être surtout, la principale conséquence de l’intervention occidentale en Libye. C’est ce que l’on pourrait appeler le syndrome irakien. Il faut en effet remonter encore plus loin dans la chronologie de la région pour comprendre comment nous avons pu en arriver là. C’est finalement les Etats-Unis qui ont allumé la mèche en 2003 avec l’invasion en Irak. En renversant le régime de Saddam Hussein et en donnant le pouvoir aux chiites, les Américains ont tout mis en place pour que des exactions de grandes ampleurs aient lieu. Faut-il rappeler qu’on estime à un million de morts la guerre en Irak ? C’est bien cette intervention qui a déstabilisé toute la région en même temps qu’elle a fini par générer des ressentiments monstrueux sur lesquels Daech a pu s’ériger. Si aujourd’hui Poutine explique qu’il s’attaque aux groupes terroristes pour justifier son action, il peut le faire grâce à l’intervention américaine désastreuse de 2003. Al Assad a d’ailleurs largement joué ce jeu-là puisqu’on début de l’insurrection contre lui il a laissé rentrer les terroristes sur le territoire pour concurrencer les rebelles démocrates. C’est ainsi que Daech a pu prendre de l’ampleur sans que personne n’y trouve rien à redire, ni les Russes, ni les Occidentaux. Ce groupe terroriste est, que cela plaise ou non, l’enfant hideux de l’interventionnisme américain en Irak.

Et comme l’Irak est dans une forme d’éternel recommencement, rappelons qu’en ce moment même une coalition internationale menée par les Etats-Unis qui frappe Mossoul et a aussi fait des dizaines de morts civiles. Alors oui Poutine commet des crimes de guerre en Syrie mais l’Occident n’est pas non plus blanc comme neige. Le simplisme ambiant voudrait nous obliger à choisir entre l’interventionnisme russe et l’interventionnisme occidental. Sommes-nous donc devenus aussi idiots que le petit peuple de 1984 ? La tragédie que nous voyons se dérouler sous nos yeux à Alep est le fruit d’une longue histoire. Beaucoup aimeraient la cantonner aux presque six années de conflit syrien mais se contenter de cela c’est avoir une vision à la fois partielle et partiale des choses. Les actes de Poutine sont moralement plus que condamnables, les actes de nos gouvernements le sont tout autant. Le drame de notre époque reste assurément ce manichéisme primaire cumulé à cette tyrannie de l’instant qui voudrait que l’on oublie ce qui s’est déroulé dans le passé. S’il est important de se souvenir du passé pour mieux comprendre ce qu’il se passe, il me semble qu’il est également primordial de nous intéresser à ce que nous dit ce conflit sur l’ensauvagement du monde qui s’esquisse actuellement sous nos yeux.

 

Partie I: Et l’humanité s’effondra…

Partie II: Le miroir tendu

Partie III: La tragédie venue de plus loin

Partie IV: L’ensauvagement du monde

4 commentaires sur “Alep, notre Guernica (3/4): la tragédie venue de plus loin

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