Lettres à un ami insoumis (2/4)

Deuxième lettre

 

Je vous ai déjà écrit et je vous ai écrit sur le ton de la certitude. Par-dessus dix mois de séparation, je vous ai dit pourquoi nous étions les plus forts ; à cause de ce détour où nous sommes allés chercher nos raisons, de ce retard où nous a mis l’inquiétude de notre droit, à cause de cette folie où nous étions de vouloir concilier tout ce que nous aimions. Mais cela vaut qu’on y revienne. Je vous l’ai déjà dit, nous avons payé chèrement ce détour. Plutôt que de risquer l’injustice, nous avons préféré le désordre. Mais en même temps, c’est ce détour qui fait aujourd’hui notre force.

Oui, je vous ai dit tout cela et sur le ton de la certitude, sans une rature, sans une hésitation. C’est aussi que j’ai eu le temps d’y penser. La méditation se fait dans la nuit. Depuis des décennies, une longue nuit s’est faite sur nos idéaux. Depuis des décennies, nous poursuivons dans les ténèbres la pensée qui, aujourd’hui, semble sortir et s’armer. Déjà il y a dix mois, je m’inquiétais de la démarche de votre leader. Depuis, du temps est passé et mes divergences de vue avec vous ont dépassé le simple cadre de la démarche. Initialement je ne reprochais que la démarche à votre candidat, cette démarche un peu césariste dans une Vème République qui se gargarise de ce modèle. Je me sentais proche de vous au niveau des idées mais aujourd’hui, même à ce niveau-là, des divergences fondamentales se font jour. Au fur et à mesure, ce qui semblait être une solide convergence d’idées entre vous et moi s’est craquelée. L’honnêteté intellectuelle qui guide ces missives sont un impératif pour moi et je me dois de reconnaître que sur bien des sujets vos idées demeurent proches des miennes. Sur la mise en place d’une nouvelle République, sur l’écologie, sur les réformes économiques j’ai de nombreux points de convergence avec vous. Cela ne signifie pas pour autant – j’y reviendrai plus tard – que mes critiques à l’égard de votre leader aient disparu, loin de là. Nous sommes donc d’accord sur bien des choses mais cela n’est pas suffisant. J’ai, en effet, de francs désaccords avec vous sur bien des sujets qui sont loin d’être secondaires.

Commençons par le sujet qui a déclenché la guerre de communication ouverte à laquelle nous assistons, la Syrie. Vous m’avez traité d’atlantiste et de relais de la propagande sioniste parce que j’ai eu le malheur de dire que Vladimir Poutine et Bachar Al Assad commettaient des crimes en Syrie. Inutile de vous dire à quel point votre accusation est ridicule. A vrai dire, je trouve cette attitude aussi ridicule que celle du CRIF qui m’avait accusé d’être négationniste il y a de ça quelques mois. Je crois que votre anti-impérialisme américain vous aveugle sur les actes commis par le régime syrien ou la Russie. Comme je l’ai maintes fois écrit, je ne crois pas qu’il faille choisir un impérialisme contre un autre. Je ne crois pas non plus que le manichéisme dans lequel vous semblez vous complaire soit une solution très pertinente. Votre silence face aux crimes perpétrés en Syrie est pour moi un silence complice. Critiquer ce que font Poutine et Al Assad en Syrie n’empêche pas de critiquer ce que fait l’Occident dans cette même région du monde depuis des décennies. A ce moment-là nous nous sommes séparés, peut-être définitivement. Je crois qu’il nous importe à tous de tenter de n’être ni bourreau ni victime et en refusant toute critique de la Russie au nom de l’anti-impérialisme américain vous refusez de soutenir certaines victimes face à leurs bourreaux. Votre positionnement sur la Syrie ressemble à la position du PCF face aux Khmers Rouges en leur temps.

La question syrienne, si elle a assurément constitué un point de rupture, peut-être définitif, entre vous et moi n’est cependant pas le seul sujet sur lequel nous sommes en profond désaccord. Je crois que notre premier désaccord remonte à fin mars. Je parle bien entendu ici de désaccord vis-à-vis des idées parce que la première des incompréhensions entre vous et moi restera à jamais votre soutien inconditionnel à votre leader. En ce début de printemps, une ministre venait de comparer les femmes portant le voile aux « nègres qui acceptaient l’esclavage ». Vous ne vous en êtes jamais indigné. Je vous entendais expliquer que ladite ministre n’était pas raciste et qu’il ne s’agissait que d’un dérapage, ce que je réprouvais de manière totale de mon côté. Mais surtout, vous n’avez pas eu un mot de soutien à l’égard des femmes voilées ainsi insultées dans l’espace public par une représentante de l’Etat. Vous, qui affirmez être viscéralement attaché à la laïcité, n’avez pas pris la peine de réclamer la démission d’une ministre qui allait à l’encontre de ce principe que vous jugez pourtant comme fondamental (et nous sommes en accord total sur ce point). Mais cela n’était guère surprenant, cela faisait un moment que vous disiez que cette question (celle du voile) vous mettait mal à l’aise. Je trouve dommage que vous ne joignez pas la parole aux actes. Défendre la laïcité ce n’est pas seulement citer Jaurès ou Briand, c’est participer à la faire vivre au quotidien, c’est regarder les épreuves en face et ne pas se défiler parce qu’elles nous mettent mal à l’aise.

Je conclurai cette lettre en vous parlant de deux autres sujets primordiaux qui sont des divergences entre nous : le récit national et la question des travailleurs détachés. Sur le premier sujet je dois avouer ne pas comprendre comment vous pouvez vous fourvoyer dans ce débat. J’avoue ne pas saisir comment vous, qui affirmez être viscéralement de gauche, en arrivez à défendre cette position. J’entends bien que vous ne défendez pas un récit national identique à celui des François Fillon et autres Marine Le Pen mais l’idée même d’un et un seul récit devrait servir de repoussoir à la gauche. Vous affirmez que le récit national ce sont les Lumières et la Révolution française mais vous savez très bien, comme le disait un collaborateur, que l’Histoire est écrite par les vainqueurs et qu’en ce sens il ne saurait y avoir un et un seul récit. L’Histoire est précisément la juxtaposition de multiples récits et en choisir un seul revient à adopter la même démarche que la droite la plus extrême. L’Histoire est une science, une science humaine certes, mais une science tout de même. Son rôle n’est pas de raconter un récit ou un roman mais de tenter de rentre compte de ce qui est advenu.

Sur la question des travailleurs détachés je dois aussi vous avouer que c’est l’incompréhension qui a été ma première réaction. Défendre l’idée que les travailleurs détachés viennent manger le pain du travailleur français nous ramène des décennies en arrière lorsque le PCF tempêtait contre l’immigration ou alors nous déporte vers l’extrême-droite. Nous sommes d’accord sur le fait que le système des travailleurs détachés est néfaste mais, tout de même, singer les propos de l’extrême-droite en mettant en concurrence les travailleurs entre eux (qui sont tous autant que les autres exploités) ne vous ressemble pas. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à vous avoir fait cette remarque mais vous ne semblez guère l’entendre puisque vous continuez à agonir les travailleurs détachés alors qu’ils sont les premières victimes de ce système inique.

Mais après tout, l’Histoire de la gauche est faite de ces débats d’idées. Ce qui nous sépare est avant tout vos réactions face à ceux, dont je fais partie, qui critiquent votre vision des choses et votre leader.

2 commentaires sur “Lettres à un ami insoumis (2/4)

  1. Sur l’histoire des travailleurs détachés tout a déjà été dit. Mais, j’observe que tu ne retiens qu’une seule version. Idem en ce qui concerne la Russie et la Syrie. Visiblement, tes sources d’informations sont restreintes. Je n’aime guère les procès d’intention.
    Enfin, si tu cherches le candidat parfait dont les prises de position sont identiques aux tiennes,je te souhaite bon courage.
    J’ai à plusieurs reprises exprimé mes critiques quant à Mélenchon, mais face à l’extrême droite et à la droite extrême,je ne fais pas la fine bouche… D’autant que certains éléments du programme me plaisent : la constituante, la planification écologique, l’économie de la mer, le plan b et la politique diplomatique non alignée.

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    • Mes sources d’informations sont les propos même de Jean-Luc Melenchon et des soutiens hystériques auxquels je m’adresse. Je crois que si j’avais été dans une démarche de procès d’intention je n’aurai pas pris la peine de mettre le prologue qui dit clairement que ce que j’écris ne concerne pas toute la France Insoumise 🙂
      Non je ne cherche pas à voter pour qqun qui partage à 100% mes idées c’est illusoire. Toutefois j’en ai assez de voter pour le moins mauvais et je trouve que Melenchon est simplement le moins mauvais et j’ai des divergences de vue fondamentales sur lui.

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