Lettres à un ami insoumis (3/4)

Troisième lettre

 

Je vous ai parlé jusqu’ici de la gauche et vous avez pu penser au début que mon langage avait changé. En réalité, il n’en était rien. C’est seulement que nous ne donnions pas le même sens aux mêmes mots, nous ne parlons plus la même langue. Les mots prennent toujours la couleur des actions ou des sacrifices qu’ils suscitent. Et celui de gauche prend chez vous des reflets aveugles et sectaires, qui me le rendent à jamais étranger, tandis que nous avons mis dans le même mot la flamme d’une action où le courage est plus difficile, mais où l’humain trouve du moins tout son compte. Vous l’avez compris pour finir, mon langage, vraiment, n’a jamais changé. Celui que je vous tenais avant l’apparition de la France Insoumise, c’est celui que je vous tiens aujourd’hui.

Ce qui vous rend insupportable à mes yeux n’est pas tant le fait que vous pensiez différemment sur des sujets primordiaux. C’est bien plus votre propension à vouloir exclure du champ de la gauche tous ceux qui osent émettre une critique à l’encontre de votre leader ou qui ne pensent pas comme vous. Je vous entendais dire récemment que lorsque l’on menait le combat pour l’émancipation, on devait nécessairement le mener à vos côtés et à ceux de Jean-Luc Mélenchon. Vous alliez même plus loin en dénonçant les contempteurs de votre leader ou de certaines de vos idées en affirmant qu’il n’existait pas de gauche en dehors de vous. Ajoutant l’insulte au sectarisme vous avez même affirmé que tous ceux qui osaient vous critiquer étaient purement et simplement du côté de l’oppression un peu comme si vous étiez les seuls et uniques garants de la lutte pour l’émancipation. Pour paraphraser une formule qui n’est pas de moi, vous n’avez pas le monopole de cette lutte. En vous plaçant dans cette position d’excommunicateur vous participez bien plus à la division qu’au renforcement de vos idées. Là encore nous nous séparons.

Souffrez donc que des personnes de gauche puissent également critiquer vos idées ou vos manières de procéder sans être des alliés des tenants de l’oppression. Plutôt qu’ériger les murs tentez donc de construire des ponts. Ce qui me chagrine encore plus c’est que ce sectarisme ne se résume pas au simple débat d’idées mais concerne également la personne de votre leader. Gare au malheureux qui aura l’impertinence de critiquer votre leader sur les réseaux sociaux quand bien même cette critique serait étayée de faits. La cabale que vous organisez est hideuse en tous points, dans ses tenants et dans ses aboutissants. Je ne dis pas que vos réactions violentes seraient plus légitimes si elles défendaient vos idées mais je crois comme l’écrivait Camus que la violence est à la fois inévitable et injustifiable, qu’il faut savoir lui garder un caractère exceptionnel, loin de votre pratique récurrente. Toutefois, je demeure interloqué quand je vois la violence dont vous pouvez faire preuve à l’encontre de ceux qui critiquent Jean-Luc Mélenchon.

Déjà au moment du lancement de la France Insoumise je m’inquiétais de cette démarche césariste, de cette démarche qui tout en se prétendant hors parti concourait à créer un parti ex-nihilo autour d’une personne. Finalement, la France Insoumise et En Marche ne sont pas bien différents au niveau de leur structuration. Evidemment les idées portées par ces deux mouvements sont radicalement différentes mais la polarisation desdits mouvements autour d’une seule et unique personne se ressemble. Ni Dieu, ni César, ni tribun entonnait l’Internationale dont vous vous revendiquez et pourtant vous voilà en train de défendre sans aucun état d’âme une forme de César et un tribun, brillant certes, mais tribun tout de même. Je ne crois pas que la fin justifie les moyens, jamais. C’est peut-être ce qui nous sépare profondément. Vous acceptez de jouer ce triste jeu parce que vous affirmez qu’il est le moindre mal mais, comme l’a dit très justement votre leader, choisir le moindre mal c’est tout de même choisir un mal. Vous étiez le premier à critiquer l’antienne du vote utile et vous voilà aujourd’hui à utiliser cet argument au prétexte que désormais le vote utile c’est Jean-Luc Mélenchon. Là n’est pas ma conception de la défense de ses principes.

Je trouve sincèrement dramatique que vous soyez devenu, vous aussi, le bruit et la fureur un peu comme si vous étiez obligé de vous identifier à votre leader lui qui a si souvent proclamé qu’il était ces deux éléments. Je le répète, tout n’est pas mauvais dans ses propositions, loin de là. Toutefois, tout n’est pas bon non plus et il me semble important de conserver absolument tout le temps son esprit critique. Soulever des incohérences, créer le débat, tenter d’enrichir les discussions ne devraient pas être des éléments qui entrainent le lynchage virtuel et c’est pourtant ce que vous faites à ceux qui ne pensent pas comme vous. Du haut de ma petite expérience je peux vous dire quelle est sans doute la conviction la plus forte que j’ai acquise : l’aveuglement en politique est toujours porteur de danger, toujours néfaste. Il nous faut garder cette part de libre arbitre et de liberté de ton pour ne pas sombrer dans les affres de l’idéologie. Cela nous sépare et nous séparera peut-être toujours. Cela fait que vous êtes un militant quand je n’en suis pas un. Voilà ce que j’avais à vous dire à propos de votre attitude parfois irrespectueuse, souvent violente, à l’égard de ceux qui ne pensent pas comme vous. Non vous n’êtes pas les uniques défenseurs de la gauche et oui il existe bel et bien une gauche en dehors de la France Insoumise et de Mélenchon. Affirmer que tous ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous est une vision bien manichéenne des choses et contribue à transformer le débat politique en débat moral, ce qui n’est jamais bon. En agissant de la sorte vous transformer vos adversaires en ennemis en vous accommodant du mépris le plus violent. Là n’est ma définition des idéaux de gauche et pourtant aujourd’hui c’est vous qui me traitez de défenseur de l’oppression et de personne extérieure à la gauche. Il est encore temps de sortir de l’aveuglement. Je ne dis pas que je détiens la vérité mais vous ne la détenez pas non plus. Le plus dramatique dans tout cela c’est que nous avons été très proches et que nous pourrions l’être à nouveau. Mais pour cela il faudrait que vous sortiez de la posture dans laquelle vous vous êtes enfermé depuis maintenant près de dix mois.

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