Ne laissons pas Fillon devenir un pharmakos

Lundi, François Fillon a donné une conférence de presse à son QG pour évoquer l’affaire Pénélope ainsi que tous les autres problèmes qui gravitent autour de sa personne. Pour beaucoup, il s’agissait de la « conférence de la dernière chance ». En effet, entre rumeurs de débranchement par l’appareil et défiance grandissante dans la population à l’égard de celui qui a fait campagne sur sa probité, le candidat de Les Républicains est un peu plus acculé chaque jour. Sa conférence de presse n’a levé aucun des doutes puisque, loin de nier les faits reprochés, Fillon s’est contenté de dire que ceux-ci étaient légaux. Les chiens de garde médiatiques se sont pourtant empressés d’expliquer à quel point il avait été émouvant et humain.

En s’attelant à allumer des contre feux – comme avec le mensonge sur la journaliste ayant réalisé l’interview utilisée par Envoyé Spécial – François Fillon s’est méthodiquement appliqué à enfumer un peu tout le monde mais a surtout envoyé un message fort à son propre parti : en somme il a utilisé l’argument vieux comme le monde mais qui a toutes les chances de fonctionner à savoir moi ou le chaos. Nombreux étaient les membres de Les Républicains à dire que François Fillon avait ressoudé le parti autour de lui mais que cela ne serait sans doute qu’éphémère puisque les premiers sondages défavorables rallumeront assurément la fronde. En souhaitant pousser Fillon vers la sortie l’ensemble du système politique essaye de manière plus ou moins déguisée de le transformer en victime sacrificielle, en pharmakos et nous devons à tout prix l’en empêcher.

 

Le candidat devenu pharmakos

 

Dans La Violence et le sacré, René Girard met bien en évidence la dynamique qui pousse à la création de bouc émissaire, ceux qu’il appelle les victimes sacrificielles. Il rapproche cette figure de celle du pharmakos. Qu’est-ce qu’un pharmakos ? Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Tout porte à croire que François Fillon joue aujourd’hui le rôle de paratonnerre pour le système politique en place.

En montrant du doigt le candidat de Les Républicains comme le vilain petit canard de la classe politique, le système politique vise sans doute à nous faire croire que la pratique de l’homme de Sablé-sur-Sarthe est celle d’une brebis galeuse alors même qu’elle s’inscrit dans une démarche systémique. Il est d’ailleurs assez significatif de remarquer qu’aucun, ou presque, parlementaire ou politicien ne trouve rien à redire sur le fond de l’affaire (à savoir la forme de népotisme à l’œuvre) pour la simple et bonne raison que nombreux sont les parlementaires à agir de la sorte. Finalement le candidat de la droite doit être, dans le schéma qui semble se mettre en place, une forme de pharmakos pour le système politique actuellement en place : chargé de drainer toutes les frustrations, toutes les colères puis d’être sacrifié afin que le système en place demeure. Son retrait s’il devait arriver sifflerait donc la fin de la récréation et affirmerait : « circulez il n’y a plus rien à voir ».

 

Pour une réforme profonde du statut de l’élu

 

Si nous ne voulons pas que Fillon devienne le bouc émissaire du système politique actuel, il nous faut urgemment réfléchir à une réforme profonde à la fois du statut de l’élu et des moyens de surveillance. Cela ne se fera évidemment pas sans heurts mais c’est notre démocratie qu’il s’agit d’améliorer. Lorsque l’on entend Alain Minc sur France Info expliquer qu’il est temps de bien payer les parlementaires alors que ceux-ci font déjà partie des 1% des Français ayant la rémunération la plus élevée, il y a de quoi se pincer et franchement se révolter. La déconnexion des élus est telle et leur sentiment d’hybris si développé qu’il nous faut encadrer très strictement leurs fonctions et leurs actions.

Mettre en place un réel non-cumul des mandats à la fois géographique et temporel me semble être une impérieuse nécessité en cela qu’elle permettra de revitaliser notre démocratie complètement atrophiée sous le poids des baronnies. De la même manière, les conflits d’intérêts devront être surveillés de manière accrue (l’exemple de Serge Dassault est à ce titre éloquent) de la même manière que le principe de pantouflage devra être sévèrement encadré et/ou réprimé. Pour reconnecter les élus avec la réalité des Français un alignement de leur rémunération sur le salaire médian est également nécessaire d’autant plus que cela permettra sans aucun doute de faire le tri entre les professionnels de la politique uniquement présents pour toucher de gracieuses rémunérations et ceux mus par la volonté d’agir pour l’intérêt général. Enfin, la création d’un organe de contrôle citoyen (possiblement en lieu et place du Sénat) ainsi que l’instauration d’un droit de révocabilité de l’élu est absolument vital pour rétablir la confiance entre les élus et les citoyens.

 

Nous le voyons bien, la tentative désespérée de transformer Fillon en pharmakos répond à un objectif plus profond : celui de faire que tout change pour que rien ne change pour reprendre Le Guépard. Que Fillon soit finalement écarté ou non, il nous faut urgemment réformer le statut de l’élu pour éviter le népotisme, les pratiques et les privilèges des élus. Ce changement est un bouleversement systémique il ne s’agit pas de le nier et il est peu probable que les élus votent de leur propre initiative de tels changements. Nous l’avons bien vu avec la loi sur le non-cumul des mandats qui a été torpillée par les élus. Est-ce à dire que tout est perdu ? Je ne crois pas. A nous, à nous tous de nous mobiliser pour les obliger à voter un tel changement. Après les affaires d’évasion fiscale, le peuple islandais est défendu en masse dans la rue pour réclamer le départ des personnes incriminées. Actuellement, le peuple roumain se mobilise de manière exceptionnelle pour lutter contre un assouplissement des lois anti-corruption. Il est grand temps d’abandonner notre pusillanimité et de nous saisir de ces grands problèmes qui minent notre démocratie. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

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