Avec Macron, en marche vers l’autoritarisme souriant ?

Durant l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, médias et classe politicienne dans son ensemble ou presque ont expliqué à tort et à travers qu’il fallait faire barrage au Front National et donc voter pour Emmanuel Macron. Il le fallait, nous disait-on, en partie pour le caractère raciste du programme frontiste mais il le fallait surtout pour ne pas que notre pays sombre dans l’autoritarisme voire la dictature. C’est en effet l’antienne qui a été le mieux partagée durant les deux semaines qui ont séparé le premier tour du deuxième, celle qui nous a expliqué qu’au vu de nos institutions il ne fallait absolument pas qu’elles tombent aux mains de Madame Le Pen – personne n’a pourtant daigné s’interroger sur les institutions elles-mêmes.

C’est donc un cortège de moralisateurs qui a accompagné la campagne du deuxième tour. Dans cette litanie d’arguments moraux bien plus que politiques, on nous a expliqué qu’il fallait voter pour la démocratie, contre le fascisme c’est-à-dire contre Marine Le Pen. La présidente du FN battue, on nous explique donc que le risque de tout autoritarisme est écarté depuis un trois semaines. Je crois, pour ma part, qu’il n’en est rien et qu’il est possible que la présidence Macron accentue l’autoritarisme dans lequel a pu verser la présidence Hollande. La semaine dernière Emmanuel Macron a rencontré Donald Trump lors du G7, aujourd’hui il rencontre Vladimir Poutine. Il va sans dire que, si autoritarisme il venait à y avoir en France, celui-ci n’aurait pas la même incarnation qu’en Russie ou aux Etats-Unis. Au contraire, si Emmanuel Macron devenait autoritaire il y a fort à parier que cet autoritarisme serait souriant, ce qui le rendrait d’autant plus dangereux.

 

Autoritarisme et néolibéralisme

 

Emmanuel Macron, je l’ai déjà dit, ne s’en est pas caché durant sa campagne et avant cela lors de son passage à Bercy, il se situe clairement dans la doxa néolibérale dominante à l’échelle de la planète et au sein des instances dirigeantes de l’Union Européenne. Bien que le modèle appliqué aujourd’hui ne soit plus exactement identique à celui théorisé par l’école de Chicago dont la figure de proue était Milton Friedman, la globalisation néolibérale dans laquelle nous vivons depuis des décennies et que notre nouveau président plébiscite est le fruit d’une certaine histoire et d’un cheminement finalement assez long. L’autoritarisme a été – et est encore aujourd’hui – une des composantes essentielles du déploiement du néolibéralisme à l’échelle de notre planète.

Dans La Stratégie du choc, Naomi Klein met bien en évidence le paroxysme de cette logique de violence en montrant comment les théoriciens de l’école de Chicago se sont emparés ou ont créé des catastrophes pour faire advenir leur modèle notamment dans l’Amérique latine qui était alors le « pré carré » étatsunien selon la fameuse stratégie du « Big Stick ». A cet égard l’exemple de la dictature de Pinochet au Chili est éloquent. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que dans la stratégie du choc mise en évidence par Klein c’est à la suite de catastrophes que le néolibéralisme s’impose dans la mesure où, en grec, le terme catastrophe renvoie au renversement. La stratégie du choc est la face la plus visible de cet autoritarisme presque consubstantiel du néolibéralisme tant sa violence est crue mais des plans d’ajustements structurels imposés par le FMI à la planète à la tragédie grecque provoquée par l’ordolibéralisme fou allemand il y a comme un fil d’Ariane, celui qui relie néolibéralisme et violence.

 

Le monarque président

 

Emmanuel Macron, durant la campagne et depuis son élection, se plait à dire qu’il représente un renouvellement de la politique française. D’une certaine manière il a raison puisqu’il a fait exploser le bipartisme présent dans notre pays. Toutefois, et comme je l’ai déjà écrit, le nouveau locataire du palais de l’Elysée représente également à bien des égards une continuité tout ce qu’il y a de plus classique. J’ai déjà parlé des questions de politique économique – et j’y reviendrai prochainement – mais c’est aujourd’hui sur la question des institutions qu’il me semble nécessaire de mettre la focale. Sur cette question, le plus jeune président de la Vème République représente une formidable continuité par rapport à ses prédécesseurs. Du Général De Gaulle à François Hollande en passant par François Mitterrand, tous les présidents de notre République se sont accommodés de ses institutions quand bien même ils les avaient fortement critiqués (Le Coup d’Etat permanent de Mitterrand est à ce titre un modèle).

Emmanuel Macron, lui, a d’emblée affirmé qu’il trouvait nos institutions excellentes. Rien de bien surprenant lorsque l’on sait que la Vème République donne un pouvoir exorbitant au président et que Macron n’est pas assuré d’avoir une majorité à l’Assemblée au soir du 18 juin prochain. Les institutions actuelles lui permettront de gouverner tant qu’il n’aura pas de majorité absolue contre lui (notamment par le truchement de l’article 49 alinéa 3 de notre Constitution). La différence avec ses prédécesseurs, c’est que Macron hérite d’une République complètement exténuée et à bout de souffle ainsi que le montre très bien Fabien Escalona dans une analyse très poussée sur Mediapart. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les phénomènes les plus morbides ». Cette phrase attribuée à Antonio Gramsci résume, à mon sens, parfaitement le moment politique qui est le nôtre. Face à une République en déliquescence car moins légitime que jamais, Emmanuel Macron qui se veut être un président jupitérien selon ses dires et se réclame d’un héritage gaullo-mitterandien (sans sembler s’apercevoir que ceci constitue un oxymore) n’est pas à l’abri de la boulimie de pouvoir, d’autant plus s’il mène les politiques exclusives socialement qu’il entend mettre en place sans prendre en compte la colère sociale qui gronde dans le pays.

 

Surveillance généralisée et primat de l’économique

 

Lorsque, en 1949, Georges Orwell publie 1984, il entend s’attaquer, en le critiquant, au totalitarisme sous toutes ses formes. Dans la lignée de La Ferme des animaux, Orwell critique frontalement le stalinisme par l’intermédiaire de Big Brother. Toutefois, il ne faut pas oublier que le régime que nous dépeint l’auteur britannique emprunte également ses traits au nazisme. Il faut donc voir dans 1984 une critique du totalitarisme tout comme Le Meilleur des mondes était une critique de toutes les formes d’eugénisme. Tout le paradoxe que nous vivons actuellement réside, à mon sens, dans le fait que le tableau dépeint par Orwell se rapproche bien plus de nos sociétés libérales que des sociétés dictatoriales qu’il a voulues critiquer. Je crois qu’Emmanuel Macron a pour but d’empirer ce que l’on pourrait appeler le paradoxe Big Brother dans la mesure où toute la politique qu’il entend mener est une véritable opération de flicage social notamment des chômeurs. En cela, la société proposée par le nouveau président est celle que dépeint avec grand talent Ken Loach dans I, Daniel Blake.

Au-delà de cette véritable entreprise de surveillance massive, le principal danger que comporte la présidence Macron est sans conteste le primat qui va être donné à l’économique sur le politique. Déjà bien entamé par des décennies de dérégulation, le politique risque fort de sortir plus affaibli que jamais du quinquennat qui s’annonce. Comme l’ont révélé les MacronLeaks, le nouveau président a été lourdement financé par les milieux d’affaires de notre pays. Face à François Ruffin il avait expliqué qu’il n’était l’otage de personne. Ceci est sans doute vrai. Cependant, comme avait très bien rétorqué le journaliste, Emmanuel Macron est l’ami de ces milieux qu’ils fréquentent assidument depuis des années. L’instauration prochaine d’une flat tax qui favorisera les contribuables les plus aisées ainsi que la volonté de déréguler la finance font peser la menace d’une prise de contrôle par la finance – qui est déjà très puissante à l’heure actuelle.

 

Nous le voyons donc, la présidence d’Emmanuel Macron est, à bien des égards, porteuse de risques profonds. Au-delà du programme profondément inégalitaire porté durant la campagne (la réforme du code du travail en étant la tête de gondole), l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée est, à mes yeux, la prise de pouvoir des intérêts financiers sur la Nation. Il est en effet difficile de voir autre chose que l’arrivée dans la lumière de l’oligarchie de Bercy qui dirige l’Etat depuis des décennies. Emmanuel Macron était d’ailleurs l’un des rédacteurs du fameux rapport Attali qui préconisait une série de mesure à appliquer peu importe l’alternance. Le fait que cette oligarchie ait envoyé l’un des siens au front et que celui-ci ait gagné peut se voir de deux manières différentes. La première, la plus évidente, c’est que ladite oligarchie ne veut plus s’embarrasser de politiciens du sérail et considère qu’elle est si puissante qu’elle peut s’en passer. La deuxième, plus intéressante, revient à se dire que l’oligarchie a été prise par une certaine panique et que celle-ci est loin d’être passée tant les inégalités s’accroissent. L’élection de Macron, son quinquennat, sont finalement une forme de catharsis. Aussi est-il plus que jamais nécessaire de demeurer à la fois prudent et conquérant. Continuons à pousser notre rocher et tentons d’imaginer Sisyphe heureux.

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