La France, les attentats et leur traitement singulier

Le 22 mai dernier, Daech a de nouveau frappé en Europe. En s’en prenant à un concert d’Ariana Grande à Manchester – qui se tenait à la Manchester Arena – il a réitéré le même mode opératoire que lors des attentats de Paris du 13 novembre 2015, à savoir s’attaquer à des jeunes dans un haut-lieu du divertissement. Avant cela Berlin et Stockholm avait été frappés par le terrorisme issu de Daech respectivement en décembre et avril derniers. Ces tragédies successives démontrent à ceux qui en doutaient encore que la France n’est pas la seule touchée dans le monde occidental – et a fortiori pas la seule touchée à l’échelle de la planète.

Toutefois, il me semble que les enseignements les plus intéressants à retirer de cette succession d’attaques terroristes ne sont pas ceux qui nous montrent que la France n’est pas la seule touchée. En effet, je crois qu’au-delà des attentats en eux-mêmes ce qui est le plus significatif dans chacun des exemples cités plus haut est la réaction adoptée par les pays touchés de plein fouet par ces drames. Loin de réagir – ou plutôt de surréagir – comme le font nos irresponsables responsables politiques, de l’autre côté de la Manche, du Rhin ou en Scandinavie, les réactions ont été plus responsables, plus pondérées, plus nuancées et in fine plus pertinentes, à mes yeux, pour endiguer le fléau terroriste. Ces divers attentats qui ont récemment frappé des pays occidentaux démontrent finalement, en creux, la singularité française dans l’approche du terrorisme et des attentats. La modeste ambition de ce billet est de tenter d’initier une explicitation de cette singularité.

 

En France, la fabrication d’un problème musulman

 

La première des composantes de cette singularité française réside bien évidemment dans le traitement médiatique et politique réservé aux divers attentats qui frappent la planète. Bien des politiques et des journalistes concourent, en effet, à la fabrication d’un problème musulman qui postule – en répondant exactement à l’objectif de Daech – que les attentats sont l’émanation d’une forme de guerre de religions déguisée. C’est ainsi que l’on constate une hypertrophie des attentats perpétrés par Daech dans les pays occidentaux au sein du discours politique et médiatique dominant. En regard de cette hypertrophie les actes de terrorisme frappant, au choix, les musulmans ou les pays musulmans ne sont que très peu évoqués.

A cet égard, l’attentat qui a frappé la grande mosquée de Québec le 29 janvier dernier et fait 6 morts est un modèle du genre. D’abord quasiment ignoré par les médias et représentants politiques français, l’attentat a d’abord été minimisé en parlant d’une fusillade perpétré par un déséquilibré qui aurait tiré sur des fidèles – ce qui, vous l’aurez compris, n’est jamais le cas quand il s’agit d’un attentat perpétré par Daech. De la même manière, médias et politiques sont bien moins prompts à montrer leur compassion, quand ils le font, lorsqu’un attentat frappe un pays du monde arabo-musulman. L’autre partie de cette mâchoire d’airain qui a fabriqué un problème musulman en France est sans conteste la stigmatisation émanant à la fois des médias et des politiciens et qui frappent les citoyens français de confession musulmane. Pas plus tard que lors du début du ramadan il y a quelques jours Patrick Balkany a encore fourni un exemple de cette pratique en associant indirectement musulmans et terroristes sur Twitter. Nous le voyons donc c’est une double dynamique qui aboutit à la fabrication d’un problème musulman dans notre pays, fabrication savamment entretenue par des politiciens qui ont fait des musulmans leur marchepied électoral – comment ne pas penser ici à Manuel Valls et à ses multiples propos vexatoires et odieux sur les musulmans de notre pays ? Il y a quelques mois j’avais parlé d’une hystérie française à propos de l’islam et des musulmans. Force est malheureusement de constater que celle-ci n’a pas disparu.

 

Céder à la panique, nouvelle habitude française

 

J’en avais déjà parlé lors de l’attentat de Nice mais il me semble nécessaire de revenir sur la question stratégique lorsque l’on aborde la question du terrorisme. Aussi douloureux que cela puisse être, il faut entendre d’une part que les attentats ne sont qu’un moyen et non une fin et d’autre part qu’ils s’inscrivent dans une stratégie froide et clinique qui n’a rien de la folie. Qu’est le terrorisme sinon l’arme du faible ? Imaginez une mouche voulant faire des dégâts considérables dans un magasin de porcelaine ? Quelle stratégie peut-elle adopter sinon tenter de rendre fou un éléphant et de lui faire tout casser ? Tout au fil de l’Histoire, les multiples organisations terroristes n’ont jamais été en mesure de remporter à elles seules une victoire décisive face à leurs adversaires.

Le but premier de Daech lorsqu’il commet ses abominables attentats n’est donc pas de tuer des personnes mais bien de faire advenir, en retour, une réaction disproportionnée de la part des dirigeants. Le terrorisme vise à faire peur afin que cette peur soit le carburant de politiques sécuritaires, liberticides voire discriminatoires permettant à ses auteurs de se renforcer en portant une ville, une région, un pays à incandescence. Il me semble que nos dirigeants politiques, loin de garder leur sang-froid face aux attentats, ont sauté à pieds joints dans le piège que leur tendait Daech. L’instauration et le maintien d’un état d’urgence devenu permanent a été le premier des messages envoyés au groupe terroriste. Alors que le Royaume-Uni – qui est en pleine campagne électorale – a rapidement abaissé son niveau d’alerte après avoir arrêté l’essentiel de la cellule terroriste responsable de l’attentat de Manchester, notre pays débattra en septembre d’une énième prorogation de l’état d’urgence. N’oublions pas, non plus, que notre pays par l’intermédiaire de François Hollande – et dans un certes minable jeu politicien – a envisagé de changer sa Constitution (donc sa loi fondamentale) en réponse aux attentats du 13 novembre. C’est bien là tout le but recherché par Daech et nos irresponsables responsables politiques semblent vouloir lui offrir la victoire sur un plateau.

 

La stratégie de la peur

 

Concomitamment à la dynamique qui a fait céder dirigeants politiques et médias à la panique s’est mise en place dans notre pays une stratégie politique fondée sur la peur. En ne cessant de marteler que la France vivait en guerre alors même que rien ne le corroborait, Manuel Valls a largement joué sur ce registre calamiteux consistant à la fois à effrayer les citoyens tout en flattant leurs plus viles passions. Au-delà du caractère abject d’un tel procédé il me semble également que proclamer à tout bout de champ que le pays est en guerre sur son propre sol est une lourde erreur stratégique dans la mesure où l’on ne saurait aborder une guerre de la même manière que de traiter des actes terroristes qui, par moments, peuvent faire survenir des actes de guerre sans pour autant que l’on puisse parler de guerre sur le territoire français.

L’autre visage de cette politique de la peur consiste précisément à tenter d’insérer dans l’esprit des citoyens la croyance en la présence d’ennemis de l’intérieur au sein même du pays. C’est ainsi que Monsieur Estrosi a par exemple – avant de devenir la personne respectable qui appelle à voter Macron et passe pour le centriste de Les Républicains – expliqué à qui voulait l’entendre qu’il existait une cinquième colonne islamiste et que, si on va au bout de la logique, les mosquées renfermaient sans doute des pièces secrètes regorgeant de terroristes et étant les antichambres de Daech en France. Faire régner cet esprit belliqueux sur la France est à la fois condamnable politiquement mais surtout extrêmement dangereux puisque ces gens-là sont censés être les représentants de la nation. Ils feraient sans doute mieux de relire le Discours à la jeunesse de Jean Jaurès au cours duquel il affirma : « Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ». Qu’ils tentent donc de faire preuve de courage plutôt que d’agiter des chiffons rouges.

 

L’inavouable dévoiement de l’état d’urgence

 

Il y a quelques jours, Amnesty International a publié un rapport intitulé « France, le droit de manifester menacé ». Ce rapport au titre univoque est le fruit d’un travail d’analyse sur les conséquences de l’instauration d’un état d’urgence devenu permanent sur le droit de manifester dans notre pays. Ses conclusions sont dramatiques du point de vue des libertés individuelles puisqu’il montre à quel point l’instauration et le maintien de l’état d’exception a permis aux préfets de prononcer des interdictions administratives de déplacement ou d’interdire purement et simplement la tenue de manifestations (Amnesty International en dénombre 155) et ainsi leur a permis de s’attaquer frontalement au droit de manifester dans notre pays. Evidemment cette attaque en règle des libertés individuelles n’est pas nouvelle dans notre pays, les ultras avaient déjà subi ces règles – hors état d’urgence, les interdictions administratives de déplacement ne sont autorisées que dans le cadre des compétitions sportives – et avaient joué, à leur corps défendant, le rôle de cobaye de ces mesures liberticides.

Evidemment, ce dévoiement de l’état d’urgence est une chose inavouable bien que François Hollande ait reconnu avoir utilisé l’état d’exception à d’autres fins que la lutte contre le terrorisme. C’était dans le livre de Gérard Davet et de Fabrice Lhomme, Un Président ne devrait pas dire ça, dont le titre ne fait que souligner cet, normalement, impossible aveu. De la même manière, l’état d’urgence a grandement été utilisé pour s’attaquer à des trafics en tous genre qui n’avaient strictement rien à voir avec la question terroriste. Il ne s’agit évidemment pas ici de défendre lesdits trafics mais simplement de constater que l’état d’urgence a bel et bien été utilisé pour autre chose que ce pour quoi il est initialement prévu. Et que dire des centaines de perquisitions administratives qui n’ont débouché sur aucune poursuite sinon qu’elles ont touché de plein fouet des familles d’innocents ? Toutefois, le plus grand dévoiement de cet état d’urgence réside principalement dans l’usurpation des mots utilisés puisque cet état d’exception, devenu quasiment permanent, n’a plus d’urgence que le nom. Plutôt que de s’attaquer à l’urgence de l’essentiel dans la lutte contre le terrorisme, nos dirigeants n’ont de cesse de nous répéter que l’essentiel est l’urgence dans un réflexe à la fois pavlovien et orwellien – tant les dirigeants politiques dans leur ensemble ou presque sont d’accord avec cette prorogation et tant les mots sont vidés petit à petit de leur sens, l’urgence désignant désormais le quotidien et l’exception la norme.

 

Nous le voyons donc, il y a bien une manière singulière de traiter les attentats en France par rapport au groupe de pays que l’on place sous le vocable de démocratie occidentale. Il est d’ailleurs assez significatif de voir que l’un des seuls pays à appliquer la même logique que la nôtre et à s’en être justifié en nous prenant en exemple – j’avoue avoir eu honte ce jour-là – est la Turquie de Monsieur Erdogan que l’ensemble ou presque de notre classe politique qualifie de régime autoritaire. Est-ce donc l’éternelle histoire de la paille et de la poutre qui se rejoue sous nos yeux ? Sans doute bien. Le pire dans tout cela c’est que non seulement une telle attitude singulière est une atteinte manifeste aux grands principes défendus par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen mais en plus qu’elle n’est absolument pas pertinente pour lutter contre le terrorisme ainsi que l’ont expliqué de nombreux experts de la question. Dans ses Lettres à un ami allemand, Albert Camus a des mots qui, je crois, éclairent grandement l’obscurité dans laquelle nous nous trouvons : « Car nous serons vainqueurs, vous n’en doutez pas. Mais nous serons vainqueurs grâce à cette défaite même, à ce long cheminement qui nous a fait trouver nos raisons, à cette souffrance dont nous avons senti l’injustice et tiré la leçon. Nous y avons appris le secret de toute victoire et si nous ne le perdons pas un jour, nous connaîtrons la victoire définitive. Nous y avons appris que contrairement à ce que nous pensions parfois, l’esprit ne peut rien contre l’épée, mais que l’esprit uni à l’épée est le vainqueur éternel de l’épée tirée pour elle-même ». Puissent ces phrases ne pas rester lettre morte.

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