Israël, Etat voyou par excellence

Il y a une dizaine de jours, Benjamin Netanyahu s’est félicité d’être « le premier ministre qui construit la première ville en Judée-Samarie » – c’est-à-dire en Cisjordanie. Dans son excellent livre, Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique que c’est le franchissement de seuils invisibles qui précipitent des changements d’ampleur. Il me semble que le lancement de la construction de cette ville dont s’est gargarisé le premier ministre israélien fait partie de ce genre de franchissement de seuil. Cette annonce marque en effet une rupture puisque la construction de colonies juives par le gouvernement israélien était gelée depuis les accords d’Oslo de 1993 – ce qui, nous y reviendrons, n’a pas empêché la colonisation de s’étendre entre la signature de ces accords et aujourd’hui.

Ce nouvel affront pour les Palestiniens s’inscrit dans une droitisation croissante du gouvernement de l’Etat hébreux depuis des années, droitisation qui a abouti au renforcement sans précédent du « parti des colons » symbolisé par Naftali Bennett actuel ministre de l’Education et figure de proue du Foyer Juif (un parti nationaliste israélien). Cette décision de Netanyahu, si elle marque une rupture certaine, s’inscrit pourtant dans la droite lignée de la persécution subie par les Palestiniens. L’objectif inavouable du gouvernement actuel et de Benyamin Netanyahu est assurément de pousser la colonisation si loin que toute création d’un Etat palestinien soit rendue impossible. Par ailleurs, cette stratégie s’inscrit pleinement dans une position de dominateur exacerbé qui, et je pèse mes mots, a fait entrer depuis longtemps l’Etat hébreux dans la triste liste des Etats voyous.

 

Colonisation et traitement inhumain

 

Je le disais plus haut, si la décision de construire une ville juive en Cisjordanie marque une rupture c’est avant tout parce qu’elle s’inscrit en opposition avec les accords d’Oslo qui prévoyaient le gel total des constructions de colonies juives par le gouvernement israélien. Cette rupture signifie-t-elle pour autant que par le passé la colonisation s’est arrêtée ? Assurément pas. Comme rappelé en introduction, la montée en puissance de ce que l’on appelle le « parti des colons » à savoir les extrémistes les plus durs du sionisme, ceux qui veulent qu’Israël soit maître sur l’ensemble du territoire, Cisjordanie et bande de Gaza comprises, s’est accompagnée d’une augmentation drastique du nombre de colons israéliens. Ceux-ci ont, en effet, plus que doublé entre 2005 et aujourd’hui passant de 200 000 à plus de 500 000 aujourd’hui selon les estimations.

Amichai, la ville que Monsieur Netanyahu se félicite de construire, n’est finalement que l’aboutissement d’une logique absolument scandaleuse et délétère mise en place par l’Etat israélien. A l’hypocrisie passée – celle qui consistait à ne pas construire officiellement de colonies mais à laisser les colons les plus zélés expulser les Palestiniens pour prendre possession de leurs terres et habitations – succède une colonisation non seulement officielle mais également arrogante et triomphante de la part de l’Etat hébreux. Outre la colonisation désormais franchement assumée sans se soucier le moins du monde des instances internationales ou des accords signés – nous y reviendrons – Israël dénie aux Gazaouis les droits humains les plus élémentaires. En plein été, ceux-ci se voient contraints de n’avoir accès à l’électricité que quelques heures par jour. Beaucoup s’accordent d’ailleurs à dire que nous sommes face à une crise humanitaire imminente. Faut-il rappeler que les Gazaouis vivent sous le blocus israélien ? Ils sont finalement traités comme des souris enfermées dans leur cage sans aucune échappatoire.

 

Le pays hors la loi

 

Nombreux sont ceux à répéter avec insistance à quel point Israël est un miracle démocratique au sein du Moyen-Orient. Les mêmes nous expliquent que c’est grâce à l’Etat hébreux que la stabilité de la région est assurée par le truchement des Etats-Unis. Il va sans dire que je trouve cette assertion au mieux ridicule au pire scandaleuse. La vérité, c’est que si la situation n’était pas si tragique elle en serait comique. Israël une grande démocratie nous dit-on par-là, l’une des plus grandes rajoute-t-on par-ci, d’aucuns allant même jusqu’à expliquer qu’il faudrait prendre en exemple cet Etat après les attentats qui ont frappé notre pays. Ce portrait dithyrambique que certains font de l’Etat hébreux en lui dressant tous les lauriers possibles et imaginables est, selon moi, à la fois partiel et partial.

Qu’est-ce qu’un voyou ? « Individu de mœurs crapuleuses » nous dit le Larousse. Tout le monde en conviendra, le voyou est celui qui, par définition, se situe au-dessus de la loi, est un hors-la-loi. En ce sens, il ne me parait pas absurde de voir en Israël un parfait Etat voyou tant celui-ci s’applique méthodiquement à ne tenir compte d’aucune des résolutions de l’Organisation des Nations Unies, qui reconnaissons-le ne fait pas grand-chose pour qu’elles soient appliquées. Israël se fout royalement de tout ce que l’ONU ou les autres pays de cette planète peuvent formuler comme critique ou comme blâme à l’égard de la politique d’apartheid et de colonisation qu’il pratique. Très souvent, les laudateurs de ce pays nous explique qu’il y a pire que lui et que ce qui est fait n’est pas si grave en nous expliquant que la Corée du Nord ou même l’Iran sont de bien pires exemples. Je suis de ceux qui pensent que quand l’on en vient à user de l’argument « il y a pire » c’est déjà que l’on a plus aucun élément pour se défendre de manière digne. C’est assurément le cas d’Israël.

 

Du monopole de la violence légitime

 

Israël est sans doute l’un des pays qui se veut démocratique qui symbolise le mieux la théorie formulée par Max Weber dans Le Savant et le politique et qui définit la caractéristique essentielle de l’État en tant que groupement politique, comme le seul à bénéficier du droit de mettre en œuvre, lui-même ou par délégation, la violence physique sur son territoire. Ce monopole de la violence légitime nous l’avons vu se mettre en œuvre notamment lors des deux intifadas lorsque des chars faisaient face à des pierres.

Pour justifier ces multiples interventions militaires, notamment dans la bande de Gaza, qui font des milliers de morts (ultra majoritairement civils), l’Etat hébreux se fonde sur les agissements du Hamas. L’on voit bien ici la mise en place de ce monopole de la violence légitime puisque pour quelques victimes israéliennes, la réponse est constituée par de multiples massacres pur et dur. Qui a oublié les massacres de Sabra et Chatila ? Cette asymétrie manifeste est évidemment de nature à aggraver et à radicaliser la situation. « C’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé qui détermine la forme de lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense » affirmait Nelson Mandela à propos de l’action menée par l’ANC pour lutter contre le régime d’apartheid. Il ne s’agit pas ici de justifier le terrorisme du Hamas. Je crois, en effet, comme Camus que la violence est à la fois inévitable et injustifiable. Il est simplement question de pointer une contradiction manifeste qui aboutit à un renversement assez dérangeant.

 

Le grand renversement

 

« Si vous n’êtes pas vigilants, les journaux arriveront à vous faire détester les opprimés et aimer ceux qui les oppriment ». Rarement cette phrase de Malcolm X aura si bien décrit une situation que celle en cours en Israël et en Palestine. Dans un véritable tremblement de concept nietzschéen la victime est transformée en coupable et l’oppresseur en victime. Induit par ce monopole de la violence légitime dont j’ai parlé plus haut, ce grand renversement concourt à transformer tous les Palestiniens en coupables (au moins passifs) de terrorisme quand l’ensemble des Israéliens sont considérées comme des victimes.

Il serait compliqué d’évoquer ce grand renversement sans évoquer la place de nos médias dans cette construction mentale. Il existe en effet un véritable blackout sur la question de la colonisation israélienne sur la Palestine et sur les atrocités qui peuvent exister. Quelques médias ou journalistes rendent encore grâce à leur si belle profession en tentant de raconter les horreurs qui se déroulent quasiment quotidiennement et les drames qui se nouent sans cesse sur ce territoire oublié vers lequel nos regards ne veulent plus se poser. Ce qui s’y passe est en pourtant une boursoufflure horrible sur le visage de l’humanité, boursoufflure qui prend chaque jour plus de place et qui finit par dénaturer, telle la statue de Glaucos, notre humanité même. Notre pays est d’ailleurs l’un des seuls à avoir déclaré illégal le boycott des produits israéliens dans l’indifférence quasi-générale. Le grand Antonio Gramsci eut ce cri du cœur en affirmant « je hais les indifférents ! ». Il est plus que temps de laisser notre indifférence à la porte.

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