Pour des médias libres et démocratiques (2/4): la double normalisation

Normalisation économique

 

Nous l’avons vu précédemment, si les médias se sont jetés avec amour dans les bras de riches industriels c’est avant tout parce qu’ils étaient exsangues économiquement. Le virage du numérique qui n’a été ni anticipé ni bien pris a largement contribué à affaiblir les médias – il est toutefois partiel et partial de mettre absolument tout sur le dos d’Internet mais nous reviendrons plus tard sur ce point. La structure économique des médias étant inlassablement déficitaire, leurs précédents propriétaires se sont progressivement désengagés en les cédant à de grands industriels qui y ont appliqué le même modèle économique que dans leurs entreprises. Comme évoqué plus haut, les nouveaux propriétaires ont fait de la chasse aux coûts l’alpha et l’oméga de leur politique dans les médias. C’est ainsi que toutes les rédactions se sont retrouvées mises au pas avec des licenciements à foison et une pression monstrueuse mise sur les salariés restants dans l’entreprise. De Xavier Niel au Monde à Vincent Bolloré pour le groupe Vivendi en passant par Patrick Drahi à Libération et L’Express, tous les grands propriétaires ont mis en place de vaste plan de restructuration afin, disaient-ils, de rendre à nouveau profitables ces titres de presse. Semblables aux médecins de Molière, nos grands industriels ont méthodiquement mis en place des saignées régulières en expliquant que la prochaine serait celle qui sauverait le titre de presse. Jusqu’au jour où la saignée tuera définitivement le patient ? Comme expliqué précédemment, aux yeux de ces grands industriels, les médias ne sont qu’un outil de communication qui s’insère dans la logique de leurs empires industriels. Aussi leur objectif n’est-il pas de rendre profitables leurs médias tout en donnant une information de qualité mais de rationaliser les coûts afin que leur agence de com déguisée leur coûte le moins d’argent possible.

Dans ce phénomène de normalisation économique, le cas de Patrick Drahi mérite qu’on s’y attarde plus longuement. Ce financier franco-israélien est un adepte de l’achat à effet de levier (les fameux leveraged buy-out en version originale souvent simplifiés en LBO). Pour résumer cette opération financière, il s’agit d’acheter un titre de presse (ou n’importe quelle entreprise) en se finançant par la dette et d’ensuite incorporer la dette contractée pour l’achat dans le passif de l’entreprise afin de s’en débarrasser. L’entreprise étant dès lors endettée à outrance, cette manœuvre s’accompagne quasiment à chaque fois d’un plan de restructuration avec licenciements et augmentation de la charge de travail pour les restants afin de « rendre la mariée plus belle » pour d’autres investisseurs. A terme, le but est de revendre l’entreprise pour une valeur supérieure à laquelle on l’a achetée. Ceux qui auront supporté l’effort de valorisation de l’entreprise seront évidemment les salariés mais le seul bénéficiaire de cette manœuvre hautement symbolique du capitalisme néolibéral financiarisé dans lequel nous vivons sera bien sur l’actionnaire et lui seul. Voilà ce que découvrent les salariés de Libération ou de L’Express depuis que le magnat des télécoms (il possède SFR notamment) a pris le pouvoir dans ces médias et qu’il joue avec pour faire une plus-value conséquente sur le dos des salariés.


 

Normalisation éditoriale

 

A cette normalisation économique, s’est couplée une normalisation éditoriale entamée il y a déjà quelques décennies. La première étape de cette normalisation éditoriale, la plus importante aussi, a eu lieu à la fin des années 1990 lorsque Le Monde était sous la houlette d’Edwy Plenel (directeur de la rédaction) et d’Alain Minc (président du conseil de surveillance). C’est à cette époque que le quotidien du soir français ouvre grand ses portes aux économistes néolibéraux et lance les pages entreprises. A cette époque, Le Monde occupait en effet une place centrale au sens premier du terme dans le paysage médiatique français et sa conversion au néolibéralisme aura fait bouger l’ensemble des plaques tectoniques dans les médias français. Le fait que le journal fondé par Beuve-Méry fasse le choix de suivre la pente de la globalisation galopante de l’époque et la dynamique de dérégulation de l’économie mondiale eut des répercussions sur l’ensemble de l’équilibre médiatique en France. Près de 20 ans plus tard nous voyons bien les conséquences d’une telle prise de position de la part de ce journal. Il devient en effet très difficile de distinguer ce qui sépare réellement les grands quotidiens ou hebdomadaires en France.

Les médias ont finalement suivi – certains diront accompagné – la dérive droitière d’un Parti Socialiste qui fit le choix de l’économie de marché dès 1983. Après avoir résisté quelques années en faisant honneur à leur ancien fondateur, Libération et L’Obs se sont eux aussi jetés avec délectation dans la logique néolibérale en la saupoudrant de quelques artifices sociaux. C’est en somme l’histoire que raconte Aude Lancelin dans son ouvrage, celle d’un naufrage de l’hebdomadaire fondé par Jean Daniel (lui qui se revendique d’Albert Camus). L’Obs s’est ainsi progressivement coupé de la base de ses lecteurs en proposant de la non-pensée et une espèce de maelström néolibéral. Ses ventes ont chuté de manière dramatique au point qu’il y ait de fortes chances pour que dans un futur pas si lointain le titre de presse se retrouve en péril. Finalement dans ce cortège mortuaire que le Parti Socialiste suit depuis des années, L’Obs et Libération auront été les corbillards accommodants et réconfortants. Ils auront été ces bourreaux qui s’ignoraient et qui ont accédé à chaque fois à la demande d’un Parti Socialiste aux abois – particulièrement depuis cinq ans – et qui n’a eu de cesse de demander un sursis à chaque fois que la faucheuse s’est présentée à lui (« encore un instant monsieur le bourreau »). Aujourd’hui, il n’est pas rare de trouver des similitudes très grandes en lisant les éditos de L’Obs, de Libération, du Point, de l’Express et du Monde. De Joffrin à Croissandeau, de Quatremer à Lenglet, de Leparmentier à Barbier c’est toujours les mêmes antiennes et les mêmes mantras : il faut réformer et il n’y a pas d’autre alternative que l’horizon capitaliste néolibéral et financiarisé. Il est assez dramatique et, osons le mot, triste de voir que des journaux fondés par Jean-Paul Sartre ou par quelqu’un qui se réclame de Camus le libertaire aient à ce point renié leur histoire et tourné le dos à leur lectorat de la même manière que le Parti Socialiste a tourné le dos à ses électeurs, aux opprimés et aux dominés pour se concentrer sur la classe moyenne éduquée et les bobos ainsi que lui enjoignait à le faire une note restée célèbre de Terra Nova, le think thank qui lui est très proche.

 

La grande alliance de l’immobilisme

 

Il est assez ironique de constater que cette grande alliance qui s’est mise en place sous nos yeux utilise un novlangue que n’aurait pas renié Georges Orwell dans 1984. « Le but du novlangue, écrit le romancier en appendice, était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée ». Il ne me paraît pas exagéré de comparer la définition que se fait cette alliance du terme de réforme avec la définition que donne Orwell du novlangue. A les écouter, la Réforme – la majuscule vient ici souligner que c’est le concept et non le nom commun – consiste précisément à faire en sorte que le système politico-économique actuellement en place demeure présent voire amplifie sa prégnance sur nos vies. Dans leur tête, ils sont les seuls capables de parler de Réforme alors même que ce qu’ils proposent sont tout sauf des réformes puisque leurs propositions visent à valider le cadre actuellement en place, à le renforcer alors que de réelles et profondes réformes ne peuvent que se donner pour objectif de sortir de ce cadre et de penser autrement. C’est ainsi qu’à force de matraquage médiatique d’éléments plus que contestables mais présentés comme des vérités incontestables, cette alliance a réussi à tellement appauvrir le langage que nous nous retrouvons presque incapable de penser autrement que dans son propre cadre.

A force de répéter ce novlangue médiatique, ils arrivent en effet à modeler notre manière de penser et c’est précisément ici que le drame se noue. Tous les linguistes, ou presque, à commencer par Saussure dans son Cours de linguistique générale le disent : le langage est un des éléments fondamentaux dans la structuration de la pensée. Pour résumer, alors que l’on a longtemps cru que le langage ne servait qu’à exprimer sa pensée, beaucoup de linguistes s’accordent aujourd’hui à dire que le langage n’est pas qu’un medium mais bel et bien un élément constitutif de la pensée. Il me semble que nous vivons depuis quelques dizaines d’années le surgissement et l’établissement d’une sorte de novlangue. Celui-ci n’est certes pas porté par un totalitarisme mais les conséquences sont les mêmes puisqu’il s’agit de couper court à toute logique de contestation du système en place. C’est bien là toute la victoire du capitalisme néolibéral : avoir réussi à imposer son vocabulaire à tout si bien que même pour le critiquer il faut utiliser ses concepts. C’est l’enfermement suprême de la souris dans sa cage, condamnée à courir toujours plus vite en pensant s’en sortir alors même qu’une telle action concourt à renforcer le système dominant. Nous voilà pris au piège mis en évidence par Romain Gary dans Les Racines du ciel, piège qu’il place dans la bouche de Saint-Denis : « Oui c’était un homme de chez nous [en parlant de Waïtari]. Il pensait comme nous et il était nourri de nos idées et de notre matière politique. Je pensais : tu veux bâtir une Afrique à notre image, ce pour quoi tu mériterais d’être écorché vif par les tiens. Je sais bien que ça sera une Afrique totalitaire mais ça aussi, ça surtout, ça vient de chez nous. Je le pensai mais je ne l’ai pas dit. […] Je ne dis rien de ce que je pensais. Ce n’était pourtant pas l’envie qui me manquait. J’avais envie de lui dire : ‘Monsieur le Député, j’ai toujours rêvé d’être un noir, d’avoir une âme de noir, un rire de noir. Vous savez pourquoi ? Je vous croyais différent de nous. Je vous mettais à part. Je voulais échapper au matérialisme des blancs, à leur pauvre sexualité, à la triste religion des blancs, à leur manque de joie, à leur manque de magie. Je voulais échapper à tout ce que vous avez si bien appris de nous et qu’un jour ou l’autre vous allez inoculer de force à l’âme africaine- il faudra, pour y parvenir, une oppression et une cruauté auprès desquelles le colonialisme n’aura été qu’une eau de rose et que seul Staline a su faire régner, mais je vous fais confiance à cet égard : vous ferez de votre mieux. Vous allez accomplir pour l’Occident la conquête définitive de l’Afrique. Ce sont nos idées, nos fétiches, nos tabous, nos croyances, nos préjugés, notre virus nationaliste, ce sont nos poisons que vous voulez injecter dans le sang africain… Nous avons toujours reculé devant l’opération-mais vous ferez la besogne pour nous. Vous êtes notre plus précieux agent. Naturellement nous ne le comprenons pas : nous sommes trop cons. C’est peut-être ça la seule chance de l’Afrique. C’est peut-être grâce à ça que l’Afrique échappera à vous et à nous. Mais ce n’est pas sûr. Les racistes ont beaucoup dit que les nègres n’étaient pas vraiment des hommes comme nous : il est donc fort possible que ce soit encore un faux espoir que nous avons fait ainsi miroiter aux yeux de nos frères noirs.’ » Alors oui les temps sont graves mais cela ne veut pas pour autant dire que tout est perdu. C’est précisément en réussissant à réinventer la loi de 1881 sur la liberté de la presse et en s’inspirant des écrits du CNR que nous pourrons sortir de l’ornière et retrouver une presse réellement libre et pleinement démocratique.

 

Partie I: Le champ de ruines actuel

Partie II: La double normalisation

Partie III: Réinventer la loi de 1881

Partie IV: Faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin

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