Pour des médias libres et démocratiques (4/4): faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin

Le Monde diplomatique, Mediapart, exemples à suivre

 

Je les évoquais précédemment mais il me semble que les exemples de Mediapart et du Monde diplomatique méritent d’être étudiés de plus près. Ces deux médias sont, en effet, la preuve vivante que la crise de la presse peut être surmontée en allant vers les citoyens et vers ses lecteurs et non pas en nivelant par le bas le niveau d’information et en excitant les plus viles passions et les plus bas instincts de l’être humain. Pour répondre à la crise de la presse, nombreux sont les titres à avoir en effet fait de l’information une marchandise comme une autre. Il faudrait donc adopter des codes marketing, faire des coups d’éclats et ne reculer devant rien pour vendre l’information au public. C’est ainsi que nous avons vu une profusion de couvertures toutes plus racoleuses les unes que les autres. Au choix nous avons eu une déferlante de couvertures parlant de « l’islam sans gêne », des « fonctionnaires fainéants », des « assistés » et de bien d’autres sujets polémiques. Loin d’apporter le débat et de laisser la contradiction se mettre en place, les médias traditionnels assènent leurs convictions comme si elles étaient des vérités révélées. Il est d’ailleurs assez ironique et à la fois dramatique de constater que ces mêmes médias dominants déplorent l’entrée dans l’ère de ce qu’ils appellent la post-vérité après la victoire de Trump à la présidence des Etats-Unis et l’apparition de bulles informationnelles alors même qu’ils sont eux-mêmes la plus grande bulle informationnelle qui soit. Dans un billet de son blog, La pompe à phynance, hébergé sur le site du Monde diplomatique, Fréderic Lordon leur a d’ailleurs magnifiquement répondu et opposé la post-vérité au journalisme post-politique qui se répand comme une traînée de poudre.

Pour survivre, nous disent ces médias, il faut créer le scandale, la polémique car cela est la seule manière d’augmenter ses ventes. Pourtant, Mediapart et Le Monde diplomatique, chacun dans leur style, montrent mois après mois qu’il est possible d’avoir une base de lecteurs qui s’accroît sans tomber dans la course à l’échalote du moins disant éthique. Au contraire, ces deux médias – et ils ne sont pas les seul, de plus en plus de nouveaux médias adoptent la même stratégie – montrent qu’en s’attelant à un travail de fond et réflexif il est possible de convaincre un lectorat qui n’est pas aussi idiot que ce que l’on nous explique à longueur de temps. Il me semble qu’un lectorat ça s’éduque et ça se forme aussi. A ce titre l’augmentation des ventes de ces deux journaux (l’un numérique l’autre papier, l’un quotidien l’autre mensuel, l’un axé sur l’investigation l’autre sur le travail de réflexion) montre qu’il est possible d’avoir une autre ligne éditoriale sans en pâtir au niveau des ventes ou des abonnements. Comme le dit la devise du Monde diplomatique, il est nécessaire de s’arrêter et de réfléchir. La montée en puissance de ces journaux tous comme de Les Jours montre au quotidien qu’il est tout à fait possible d’apporter autre chose aux lecteurs que des polémiques simplistes et un manichéisme primaire. Dans ce nivellement par le bas à l’œuvre depuis trop longtemps – et dont il faudrait sans doute interroger les motivations profondes – la présence de médias capables de prendre à la fois de la hauteur et du recul est salvateur mais aussi porteur d’espoir. La voie est pavée en quelque sorte, le volontarisme étatique que j’appelle de mes vœux doit faire en sorte de rendre majoritaires les médias prônant réflexion et travail de fond et ce, toutes sensibilités politiques confondues.

 

Changer la société pour changer les médias ou l’inverse ?

 

Semblable à la question de l’œuf et de la poule, cette interrogation pourrait nous conduire à rester bloqués, à attendre en permanence que l’une ou l’autre des composantes fasse le premier pas. En somme, passer un temps trop grand à réfléchir sur l’antériorité du changement nécessaire reviendrait à adopter la position de l’âne assoiffée et affamé incapable de faire un choix entre le seau d’avoine et le seau d’eau et qui finit par mourir à la fois de faim et de soif. Comme je le dis depuis le début de l’analyse sur la presse et les médias, je crois que liberté de la presse et démocratie sont intimement liées. Aussi un changement de l’une ou de l’autre des composantes a-t-il de grandes chances d’entraîner une modification de l’autre composante. « L’absurde écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». L’absurde est donc la conséquence d’un divorce. C’est pourquoi je pense que se poser la question de ce qui devrait intervenir en premier comme changement (les médias ou la société) n’a pas réellement de sens. Je crois en effet que pour qu’un changement systémique se produise il faudra marcher sur ces deux jambes à la fois et non pas privilégier l’une ou l’autre. C’est dans un rapport de discussion entre les médias et les citoyens que nous pourrons changer à la fois les médias et la société.

« Il arrive que les décors s’écroulent, ajoute Camus dans son essai. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif ». Il me semble que nous vivons actuellement une période de ce style. Aussi pensé-je que c’est en avançant de concert sur les deux fronts du changement des médias et du changement de la société que nous arriverons à instaurer le changement voulu. De la même manière qu’en politique les processus top-down (du haut vers le bas) ou bottom-up (du bas vers le haut) n’ont guère plus de sens, il me semble que se demander qui des médias ou de la société doit entrainer le changement de l’autre n’est plus pertinent. C’est en faisant chacun un pas vers l’autre que les deux mondes pourront évoluer sans attendre que l’un ou l’autre ne fasse tout seul le travail. Même d’un point de vue stratégique, il est bien plus pertinent d’œuvrer à un changement à la fois global dans son architecture et diffus dans son application que d’attendre que le changement se fasse par le haut. C’est d’ailleurs l’une des contradictions de ceux qui invoquent un changement des pratiques tout en attendant qu’on leur apporte ledit changement. Nous faisons tous de la politique au sens noble du terme, à savoir nous occuper de la vie de la Cité. C’est donc à chacun d’œuvrer pour une société plus juste, plus fraternelle et un système politique et médiatique qui représente bien mieux notre société que ce qui est actuellement le cas.

 

Tuer le loup

 

Vous devez sans doute vous demander qui est le loup et que vient faire la chèvre de monsieur Seguin dans une réflexion sur la liberté de la presse. Eh bien figurez-vous que le conte écrit par Alphonse Daudet est fortement allégorique et qu’il prend place dans l’imaginaire de la presse. Le conte est en effet un message qu’adresse l’auteur à l’un de ses amis qui a refusé à de maintes reprises d’intégrer une grande maison de presse. Il est, dans le conte, symbolisé par la chèvre. A l’inverse, le système médiatique est symbolisé par le loup. C’est ici que la référence devient intéressante puisque les multiples appels à la liberté de la chèvre dans l’histoire font évidemment écho à l’indépendance des rédactions et des journalistes. La hardiesse de Blanquette et sa longue nuit de lutte face au loup évoque l’ardeur du journaliste qui souhaite préserver son indépendance. Dans le conte de Daudet toutefois, Blanquette finit par se faire manger par le loup, non sans s’être battue rudement. La morale de son histoire c’est que le système médiatique finit toujours par absorber les esprits indépendants. Le loup est donc finalement l’allégorie des forces d’argent, de l’Etat et des influences étrangères que le CNR voulait éloignait de la presse. Le loup ne représente ainsi pas une figure particulière mais bien plus une grande tendance qui parcourt les âges et les époques.

La modeste ambition de cette réflexion sur la liberté de la presse est donc de créer une fin alternative au récit de Daudet, de faire que la chèvre triomphe et conquiert enfin la liberté qu’elle désire tout en repoussant le loup dans les limbes de l’Histoire. Comme le raconte Daudet, un tel combat est forcément violent et compliqué à mener, d’autant plus que depuis le moment où il a publié son conte, le loup est devenu bien plus puissant avec des crocs acérés et que la pauvre petite chèvre s’est affaiblie en se liant, parfois volontairement, les pattes pour s’entraver mais rester en vie. Cela ne veut pas pour autant dire que le combat est perdu d’avance ou voué à l’échec. La route sera longue, la pente raide et les embûches nombreuses cela nous paraît évident mais sans doute cela rend-il un tel combat encore plus beau. Il devient urgent d’approfondir la liberté de la presse afin que tous les journalistes puissent appliquer au quotidien les principes évoqués par Camus lors de son discours de réception du prix Nobel en 1957 : « Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression ».

 

Partie I: Le champ de ruines actuel

Partie II: La double normalisation

Partie III: Réinventer la loi de 1881

Partie IV: Faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin

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