Penser le travail de demain (4/4): la nécessité d’un changement radical

Le piège du revenu universel

 

Popularisé et mis au centre des débats au cours des derniers mois par Benoît Hamon, le revenu universel nous est présenté comme une véritable panacée pour lutter contre la pauvreté et répondre aux mutations du travail. Ledit revenu universel a été farouchement attaqué par François Fillon, par Emmanuel Macron mais aussi par des membres du même parti que le candidat socialiste à la présidentielle. Pour eux, le revenu universel conduirait à une « société du farniente » et à « l’oisiveté » qui va à l’encontre de leur sacro-sainte vie active. D’autres voix s’élèvent contre le revenu universel en considérant que celui-ci est un véritable piège, une « trappe sociale » selon Jean-Luc Mélenchon. Je suis totalement d’accord avec une telle conception et, en allant plus loin, je crois que le revenu universel est le dernier piège du capitalisme néolibéral financiarisé, sa dernière roue de secours. Quand je dis dernier cela ne veut pas dire ultime mais plutôt plus récent (le latest en anglais et non pas le last). Le revenu universel s’inscrit en effet pleinement dans la nouvelle dynamique à l’œuvre depuis des décennies et qui a progressivement substitué la lutte contre la pauvreté à la lutte contre les inégalités. Pour résumer, il ne s’agit plus de combattre les inégalités mais bien de donner un revenu décent à celles et ceux qui seraient en situation de domination. En somme, cela revient à acheter une forme de paix sociale en permettant dans le même temps aux plus riches de devenir toujours plus riches puisque les inégalités ne sont plus présentées comme un problème mais comme la norme.

Voilà pourquoi le revenu universel est un piège aussi dangereux que sournois. Certains nous expliqueront qu’il constitue tout de même un pas en avant et que c’est comme cela que nous parviendrons à une plus grande justice. Je crois au contraire que l’instauration d’un tel revenu universel nous fera faire un pas de côté et perdre un temps précieux dans l’avènement d’une société réellement fraternelle et emprise de plus de justice sociale. Il nous faut battre en brèche le storytelling qui accompagne la proposition d’instauration d’un tel revenu universel. Nous entendons, en effet souvent, que les premières propositions de revenu universel remontent à l’utopie de Thomas More et qu’une telle conception était pleinement tournée vers une justice sociale accrue et une égalité entre les êtres. Il me semble au contraire que la paternité d’une telle idée revient à Milton Friedman, chef de file de l’école de Chicago et apôtre du néolibéralisme. Evidemment, le chantre du néolibéralisme n’a pas évoqué le revenu universel à proprement parler dans sa théorie mais celui-ci est le descendant du fameux impôt négatif pensé par l’économiste. Il n’est d’ailleurs guère surprenant de constater que nombre de penseurs néolibéraux contemporains sont pour l’instauration d’un tel revenu. Pour caricaturer, il s’agit de donner un os à ronger aux indigents afin que ceux-ci laissent les grands de ce monde faire des affaires et s’enrichir de manière totalement indécente. Aussi est-il de notre devoir de refuser franchement cette idée de revenu universel véritable piège social par excellence. Le refuser n’est évidemment pas une fin en soi mais ceci est un préalable absolument nécessaire à l’avènement de changements profonds qui permettront d’aller vers une plus grande justice sociale et une franche réduction des inégalités.

 

L’économie sociale et solidaire pour sortir de l’ornière

 

Le même Benoît Hamon a porté une loi sur l’économie sociale et solidaire (loi adoptée en juillet 2014) et il me semble que ce secteur nous offre des potentialités de changements structurels profonds dans notre manière de produire et de travailler. En effet, en reconnaissant mieux les entreprises de ce secteur, en facilitant leur création et en consolidant la gouvernance du secteur, cette loi est allée dans le bon sens. Je suis intimement persuadé que l’avenir passe par l’économie sociale et solidaire précisément parce que celle-ci refuse les diktats de la rentabilité forcenée pour, au contraire, intégrer toutes les composantes du développement durable dans ses pratiques à savoir un développement écologiquement responsable, économiquement rentable et socialement viable. La montée en puissance de ce secteur doit être accompagnée et accélérée afin qu’il devienne la norme et non plus l’exception. En se sortant des griffes de l’actionnariat prédateur décrit plus haut, les entreprises dégageront des marges de manœuvre bien grandes afin que nous puissions soutenir l’investissement ou augmenter les salaires.

A ce titre, l’exemple de la coopérative est particulièrement frappant. Celui de l’entreprise 1336, les anciens Fralib, nous montre à quel point il est possible de fonctionner à merveille sans les nuisibles que sont les multinationales et leurs actionnaires qui ne sont intéressés que par les dividendes et le court terme. Les anciens Fralib nous montrent au quotidien que ce sont les travailleurs et non pas les actionnaires qui créent de la richesse de même qu’ils soulignent la faculté des ouvriers, des travailleurs en général, à s’organiser de manière autonome tout en faisant fonctionner l’entreprise. Ce n’est qu’ne parvenant à plus de démocratie économique, à plus de poids des travailleurs dans les décisions que nous atteindrons l’objectif d’un changement profond et radical des manières de travailler. Ce changement radical répond à une triple urgence : économique, écologique et sociale. Nous l’avons vu, notre système économique nous mène à l’abime, nous conduit à l’affrontement. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? Il est grand temps de changer profondément les choses, de ne plus se placer dans la position défensive de la conservation des acquis des luttes sociales antérieures mais au contraire de reprendre la marche offensive pour obtenir de nouvelles victoires.

 

 

Pour un salaire à vie

 

Si le revenu universel est un véritable piège social, c’est avant tout parce qu’il éloigne de l’objectif qu’est le salaire à vie théorisé notamment par Bernard Friot. C’est le nouvel objectif qui doit être le nôtre et que nous devons porter de manière fière et franche. En défendant un salaire à vie, la classe ouvrière repart à l’offensive et ne se contente plus de tenter de défendre les acquis des luttes sociales passées. A l’heure où le néolibéralisme le plus dur se propose de gérer la France comme une entreprise, où il nous promet de supprimer des centaines de milliers de fonctionnaires, où il nous explique qu’un chômeur une fois formé devra accepter toute offre d’emploi et que par-dessus tout il ose appeler ceci émancipation, il nous faut de manière paradoxale repartir à l’offensive. On nous expliquera que le salaire à vie est une pure folie. Je crois au contraire qu’il est rationnel. Cela ne signifie en rien qu’il est la seule option possible et qu’il ne s’attaquera pas aux privilèges de certains mais c’est précisément pour cela qu’il nous faut défendre ce modèle. Le modèle du salaire à vie est déjà largement diffusé dans notre pays : l’ensemble des fonctionnaires sont sous ce régime et cela fonctionne grâce aux cotisations. Parler de coût du travail ou de charges sociales est d’ailleurs très connoté idéologiquement puisque les cotisations sont en réalité des salaires : les salaires des professeurs, des infirmiers, des policiers, etc.

Un tel changement structurel ne se fera pas sans heurts mais en expropriant tous les propriétaires d’entreprises il est possible d’arriver à financer cela puisque, je le rappelle, les actionnaires ponctionnent 700 Milliards d’euros par an. Cela suppose un changement complet de paradigme politico-économique mais cela n’est pas impossible à faire. L’idée serait que les entreprises (détenues en coopératives par les salariés qui retrouveraient ainsi le droit d’usage sur leur outil de travail en même temps que la propriété lucrative serait abolie) ne versent plus leur salaire directement aux travailleurs mais abondent des caisses de cotisations comme c’est le cas aujourd’hui pour la Sécurité Sociale. Charge ensuite à l’Etat de distribuer un salaire à vie à toute personne de plus de 18 ans selon son grade. C’est en effet un des changements majeurs induits par un tel bouleversement politico-économique : le salaire ne serait plus lié à un emploi mais à un grade dans la société de la même manière que le salaire du fonctionnaire n’est pas attaché à son poste mais à sa personne. Un tel changement ne se fera pas en quelques années mais prendra évidemment plusieurs décennies. A tous ceux qui nous expliquent que c’est impossible j’ai envie de répondre que le système de la Sécurité sociale fonctionne sur ce principe et marche très bien. Nous le voyons donc cette réflexion sur le travail de demain nous emmène à la conclusion suivante : pour anticiper et gérer au mieux les bouleversements technologiques du travail il est une impérieuse nécessité d’ouvrir les yeux sur l’avenir en même temps qu’il est urgent de commencer à mettre en place un salaire à vie. Cela ne se fera évidemment pas sans heurts et il est clair que les possédants actuels seront perdants dans l’affaire. Aussi est-il absolument fondamental de convaincre une majorité de personne du bienfondé d’une telle démarche car les forces dominantes coalisées seront très puissantes et ne reculeront devant rien pour empêcher qu’un nouveau modèle n’advienne.

 

Partie I: Le travail, nouveau centre du monde

Partie II: Travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?

Partie III: Ouvrir les yeux sur l’avenir

PArtie IV: La nécessité d’un changement radical

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