Enseignement supérieur, cette si profonde crise

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Cette définition de l’absurde, nous la devons à Albert Camus qui l’a énoncée dans Le Mythe de Sisyphe. « « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait.

Ce sentiment de l’absurde au sens camusien s’applique, il me semble, pleinement à la question de l’enseignement supérieur. Cet été, en effet, nous avons pu assister à un puissant moment d’absurde dans ce domaine. Alors que le gouvernement annonçait une baisse du budget dans l’enseignement supérieur de 331 Millions d’euros, des centaines de néo-bacheliers n’étaient admis à aucune formation pour débuter leur vie dans l’enseignement supérieur. Aujourd’hui encore, nombreux sont les normalement étudiants à n’avoir aucune formation et à être obligés d’attendre octobre voire novembre pour pouvoir s’inscrire. Mis sur le dos d’Admission Post Bac – l’algorithme chargé d’affecter les bacheliers dans les différentes filières de l’enseignement supérieur – ce chaos au sens étymologique du terme est, à mes yeux, bien plus le révélateur d’une profonde crise dans l’enseignement supérieur. Une crise qui ne cesse de s’aggraver sans que les pouvoirs publics ne tentent de l’enrayer, bien au contraire.

 

APB ou l’arbre si commode

 

Face à la crise conjoncturelle que représente ce chaos monumental dans les affectations post-bac, il est commode et aisé de se réfugier derrière APB, cette plateforme un peu barbare et cet algorithme absolument abscons. Le gouvernement, par la voix de la ministre de l’enseignement supérieur, ne s’est d’ailleurs pas privé d’annoncer à grands renforts de mots grandiloquents et de promesses faites la main sur le cœur qu’il allait œuvrer très rapidement pour modifier l’interface d’APB afin de le rendre plus accessible et ergonomique. De la même manière, en se fondant sur une meilleure prise en charge de l’orientation, le gouvernement nous explique que la tension présente dans bien des filières disparaitra comme par magie.

En réalité, croire qu’une simple refonte du site et, soyons fous, un changement de nom de la plateforme permettra de résoudre la crise profonde traversée par l’enseignement supérieur dans notre pays relève d’une ingénuité plus grande encore que de croire au père Noël. Nous expliquer que la crise actuelle rencontrée après les affectations n’est qu’un problème conjoncturel est une fable grossière tant la crise est profonde et structurelle. Les indignés espagnols scandaient avec force qu’il ne s’agissait pas d’une crise mais que le problème était  le système. Je ne suis pas loin de penser la même chose en ce qui concerne l’enseignement supérieur dans notre pays. Chaque année en effet des dizaines de milliers de nouveaux étudiants arrivent sans que les efforts nécessaires pour un bon accueil ne soit fait. Le modèle français d’enseignement supérieur est structurellement problématique en cela qu’il fabrique des amphis bondés, des administrations débordées et des décideurs bien planqués. Il devient urgent de mener une véritable politique volontariste dans ce domaine, ce sans quoi le système ne pourra que finir par imploser.

 

Classements internationaux, la mâchoire d’airain

 

La baisse dramatique du budget de l’enseignement supérieur est à mettre en regard avec la loi Pécresse accordant une plus grande autonomie aux universités. Ce qui est en train de se mettre en place avec cette autonomie agrandie couplée à la baisse des dotations est peu ou prou ce que nous avons vu progressivement se mettre en œuvre avec les multiples étapes de la décentralisation dans notre pays. Les universités comme les collectivités territoriales se trouvent, en effet, jetées au beau milieu d’une mâchoire d’airain constituée d’une part par l’augmentation des charges à assumer en accord avec l’autonomie ou la décentralisation et d’autre part par la baisse des dotations. Le différentiel, donc le reste à charge, est assumé par les universités (ou le cas échéant les collectivités territoriales). Il n’est donc nullement surprenant de voir certains cours êtres mutualisés entre plusieurs filières – ce qui constitue un véritable casse-tête pour les professeurs – et des amphis bondés.

Toutefois, pour saisir la globalité et les finalités de cette autonomisation des universités, il faut regarder à l’étranger et se pencher sur les standards internationaux. Le but avoué de la loi Pécresse est en effet de faire que les universités françaises puissent bien figurer dans les classements internationaux, devenus les étalons de la qualité supposée des universités à commencer par le classement de Shanghai. Finalement, le modèle quasiment imposé aux universités est celui des business schools qui axent toute leur stratégie sur les classements tous plus absurdes les uns que les autres et délaissent complètement la qualité des cours ou le suivi des étudiants – par exemple certains classements intègrent comme critère la taille des toilettes, ce n’est pas une blague. Être bien classé relève donc bien plus de critères superficiels que d’autre chose (le nombre d’étudiants étrangers par exemple) ce qui aboutit in fine à ne plus se préoccuper de l’enseignement proposé pour se concentrer sur des critères complètement exogènes. Cette logique mortifère doit de toute urgence être arrêtée si nous ne voulons pas sombrer à l’avenir.

 

 

Les bacheliers pro envoyés à l’abattoir

 

Au milieu de ce marasme complet, les bacheliers issus de filières professionnelles font figure de victime sacrificielle de l’enseignement supérieur français. Le taux de réussite desdits bacheliers à la fac est en effet famélique et ce, pour la simple et bonne raison que leur cursus ne leur permet pas d’avoir les armes nécessaires pour affronter une fac destinée aux bacheliers issus du général. Que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, il arrive que des bacheliers pro réussissent parfaitement dans ces filières et c’est tant mieux. Toutefois, si l’on regarde les choses de manière structurelle et systémique, il est évident que les bacheliers issus de filière professionnelle sont les parias du système d’enseignement supérieur français.

Une fois que l’on a effectué ce constat, il convient selon moi d’essayer de comprendre les raisons profondes de ce creusement des inégalités (les classes populaires sont effectivement surreprésentées dans les filières professionnelles) absolument abject qui permet aux mêmes de toujours truster les places importantes. Aussi est-il fondamental de lutter contre les raisons profondes qui aboutissent à cet état de fait. Si les bacheliers pro sont souvent en échec une fois qu’ils arrivent dans l’enseignement, c’est avant tout parce que les filières qui devraient leur être destinées ont progressivement été colonisées par les étudiants issus de bac général. Je pense bien évidemment ici aux BTS et IUT qui étaient initialement conçus pour les bacheliers issus de filières professionnelles mais qui sont désormais largement peuplés par des étudiants issus de bacs généraux. Rétablir la priorité pour les bacheliers pros est une impérieuse nécessité.

 

Apprentissage, la grande escroquerie

 

Récemment, Antoine Frérot, le PDG de Veolia, nous a offerts un moment de mépris de classe et de morgue crasse rares au micro de France Inter. Répondant à une question sur l’apprentissage, il a expliqué que la question ne s’était pas posée pour ses enfants parce qu’ils étaient brillants – exprimant ainsi en creux que ceux qui suivaient cette voie ne l’étaient pas. Pourtant, il faut aller au-delà de la caricature représentée par ce cher patron pour saisir la complexité de cette question de l’apprentissage. Dans cet élan d’arrogance, Monsieur Frérot sous-entendait que c’était les classes populaires qui avaient besoin de l’apprentissage et que les enfants des parfumés n’avaient pas à se salir les mains là-dedans. Sociologiquement en effet les enfants issus de milieux populaires sont largement majoritaires dans les filières d’apprentissage ante bac.

Néanmoins, et c’est là que la question devient intéressante, l’on constate un renversement dès lors que l’on se retrouve dans l’enseignement supérieur. Quasi apanage des classes populaires avant le bac, l’apprentissage devient en effet largement diffusé au sein des classes plus aisées de la société une fois le bac obtenu. L’idée de cet apprentissage est évidemment d’aider ceux qui ne sont pas armés à entrer sur le marché de l’emploi n’ayant ni connaissances ni réseau (ce mot pudique derrière lequel se cache bien souvent du piston). Et pourtant l’on constate que c’est précisément ceux qui ont le moins besoin de l’apprentissage qui en profitent une fois le bac passé dans une forme de course au népotisme et au piston assez abjecte. Il est donc urgent de cesser ce creusement des inégalités.

 

Nous l’avons donc vu, la situation actuelle qui est celle de l’enseignement supérieur est loin de n’être qu’un problème conjoncturel. Les responsables politiques ont beau se cacher tant qu’ils le veulent derrière la plateforme APB, l’arbre qu’elle représente ne saurait cacher très longtemps la forêt de l’inégalité qui pousse en arrière-plan. La stratégie du jeton, utilisée depuis des décennies pour faire croire que l’ascenseur social fonctionne encore, ne servira plus longtemps de cache-sexe à des politiques odieuses de creusement du fossé toujours plus grand entre classes dans notre société. Finalement, la crise à laquelle nous assistons est véritablement une crise au sens étymologique du terme puisque crisis signifie aussi bien une maladie profonde que le moment du choix. Contrairement à la tragédie grecque, nul deus ex-machina ne viendra sauver la coterie qui est actuellement au pouvoir de l’apocalypse (révélation) qui s’annonce. A nous de provoquer la catastrophe et de renverser cet ordre immonde des choses.

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