Pour le droit à un logement digne (3/3): refuser la fatalité

Logement et dignité

 

Si la question du logement est si importante, c’est précisément parce qu’elle conditionne une multitude d’autres éléments dans la vie de chaque personne. Il ne s’agit pas ici d’évoquer les personnes qui assoient leur statut social en habitant des châteaux – toute ressemblance avec des femmes ou hommes politiques ne saurait être que fortuite – mais bien plus de mettre en évidence comment l’accession à un logement digne et décent permet de se construire socialement. Lorsque l’on est SDF ou que l’on vit dans un logement miteux, ce n’est pas la seule question de l’habitation qui est contaminée par cet état de fait. Au contraire, avoir un logement décent permet à chaque personne de gagner en dignité et, osons le mot, de permettre à chacun de ne pas voir son humanité sombrer. Qui n’a jamais vu dans les transports en commun ou dans la rue des SDF incapables ou presque de s’exprimer sans baragouiner quelques mots incompréhensibles tellement la rue et la vie les avaient marqués ? La problématique de santé publique est évidente. Comment penser que vivre dans la rue ou dans un logement indécent comme les damnés du froid évoqués plus haut n’a aucune conséquence sur la santé ? Où est l’égalité inscrite au fronton de nos bâtiments quand des enfants, des femmes et des hommes attrapent des maladies chroniques en raison de leur lieu d’habitation insalubre ou que des personnes meurent dans la rue devant l’indifférence générale ?

Au-delà de la question sanitaire au sens strict, habiter un logement décent est absolument nécessaire – au sens philosophique du terme, ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement – pour avoir une vie sociale normale et ne pas se retrouver esseulé. Quelle personne sensée peut décemment croire qu’habiter un logement insalubre n’a aucune conséquence sur la vie sociale de ses habitants, enfants ou adultes ? Marcel Mauss, dans son Essai sur le don, bien que s’intéressant aux sociétés dites primitives nous apprend que les pratiques sociales reposent sur une forme d’échange. Lorsque l’on habite un logement qui nous fait honte on s’auto-interdit d’avoir de réelles relations sociales par peur d’avoir un jour à recevoir les connaissances que l’on se fait. Lorsque l’on habite un logement indécent notre vie sociale est forcément amputée. Concrètement lorsqu’un ami vous invite plusieurs fois il est de coutume de l’inviter en retour chez soi. Mais que faire lorsque l’on considère qu’il est impossible de montrer les conditions dans lesquelles on vit ? Eh bien c’est somme toute assez simple, on réduit nos interactions avec autrui au strict minimum afin de préserver ce jardin maudit et secret que représente le logement dans lequel on vit. Si cette composante est déjà dramatique pour les adultes, que dire des enfants qui ne peuvent finalement pas nouer d’amitié classique puisqu’il est inenvisageable d’accueillir d’autres enfants pour leurs parents. Nous le voyons bien, la question du logement dépasse largement le simple domaine de l’habitation et c’est pourquoi nous devons agir vite et fort afin de mettre fin à la crise du logement qui frappe notre pays depuis des décennies.

 

Centre d’accueil et réquisition de logements

 

Il y a quelques mois, un individu a tenté de mettre le feu au centre d’accueil pour SDF situé dans le XVIème arrondissement de Paris. Ledit centre d’accueil avait déjà suscité des débats plus que houleux lorsque la mairie de la capitale a décidé de l’implanter dans cette zone de la ville. Par-delà l’aspect odieux d’une telle tentative de destruction, ce sordide fait divers vient nous rappeler l’absolue nécessité d’ouvrir plus de centre d’accueil. Nous l’avons vu plus haut, près de 150 000 personnes vivent dans la rue dans notre pays et le SAMU, débordé, n’a un taux de réponse que très faible. Un grand plan d’urgence doit être lancé pour ouvrir plus de centres d’accueil dans notre pays car si le nombre de SDF a cru de 50% en une dizaine d’années, le nombre de places dans les centres n’a pas suivi la même pente. Evidemment une telle décision ne saurait être qu’une action d’urgence et n’a pas vocation à se substituer aux réformes structurelles qu’il va falloir mettre en place pour que chacun puisse trouver un logement digne – nous y reviendrons plus tard. J’en suis bien conscient, une telle proposition a peu de chance d’être populaire en ces temps de repli et de fustigation des « assistés » mais il me semble précisément qu’il existe des moments de l’Histoire où il faut avoir le courage de prendre des positions, de les défendre, d’expliquer les raisons profondes qui nous font croire qu’elles sont bonnes.

Si augmenter la capacité des centres d’accueil est nécessaire, cela est loin d’être suffisant. Disons-le d’emblée, la proposition ici défendue ne plaira pas à tout le monde et atteindra les intérêts de certains, des puissants, des possédants, des dominants. Toutefois, on ne peut défendre l’égalité sans entrer en conflit avec ceux qui aujourd’hui profitent d’un système inique conçu par et pour eux. Aussi est-il absolument fondamental de procéder à une réquisition des logements vacants ainsi que le DAL le défend depuis des années. On ne compte plus, en effet, le nombre de logements qui ne sont pas utilisé sinon pour faire de la spéculation. Cette pratique doit cesser et un fort volontarisme de la part des pouvoirs publics sera absolument fondamental pour faire arrêter ces pratiques qui contreviennent à toutes les notions de solidarité. « Le courage, affirmait le grand Jaurès dans son Discours à la jeunesse en 1903, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense ». Il est plus que temps de retrouver cette pratique de la politique.

 

L’impérieuse nécessité de la rénovation énergétique

 

Fournir un logement à chacun est déjà un objectif très ambitieux mais permettre que chacun vive dans une habitation digne doit être la boussole qui nous guide. Comme nous l’avons vu précédemment, la crise du logement n’est pas forcément là où on l’attend : ce sont les damnés du froid, forcés de choisir entre nourriture et chaleur dans leur logement, qui nous racontent cette histoire tragique. Leur histoire est une tragédie au sens antique du terme : deux légitimités (la nourriture ou la chaleur) qui s’affrontent sans que l’une ne soit plus légitime que l’autre. Mais contrairement aux tragédies antiques, nul deus ex machina venant sauver ces damnés. C’est bien précisément pour cela qu’il nous faut entamer un vaste programme de rénovation énergétique qui répondra à deux objectifs distincts mais cohérents : la baisse d’utilisation d’énergie et une meilleure isolation thermique dans les logements. Un tel plan s’inscrit évidemment dans la transition énergétique absolument nécessaire à notre société si nous ne voulons pas continuer à accélérer vers le mur en klaxonnant.

Ce plan de rénovation énergétique devra aller bien plus loin que les petites mesures incitatives que nous avons aujourd’hui, ce sans quoi il est voué à l’échec. Les bailleurs sociaux, pour commencer, devront être obligés de procéder à une telle rénovation énergétique de tous les logements qu’ils possèdent. Cette position peut paraître radicale mais l’urgence de la situation le nécessite. C’est précisément parce que nous avons laissé trainé cette question est bien d’autres que nous nous retrouvons aujourd’hui au bord d’un gouffre très profond. Pour reprendre la magnifique expression d’Edgar Morin, à force de sacrifier l’essentiel à l’urgence nous avons oublié l’urgence de l’essentiel. Tâchons désormais de nous saisir de cette urgence de l’essentiel avant qu’il ne soit trop tard. Cette transition en profondeur de notre politique de logement ne se fera pas sans une implication forte de l’Etat qui devra aussi s’engager de manière conséquente pour mettre en place une réelle Sécurité sociale du logement.

 

Renforcer la loi SRU

 

La loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains, abrégée en loi SRU, a été votée le 13 décembre 2000 et publiée au Journal Officiel le lendemain. Son article le plus notoire est l’article 55, qui impose aux communes importantes (plus de 1 500 habitants en Île-de-France, et plus de 3 500 habitants pour les autres régions), qui sont comprises dans une agglomération de plus de 50 000 habitants comprenant au moins une commune de plus de 15 000 habitants, de disposer d’au moins 20 % de logements sociaux. Ce taux a été porté à 25 % par la loi du 18 janvier 2013 « relative à la mobilisation du foncier public en faveur du logement et au renforcement des obligations de production de logement social ». En cas de non-respect du taux de logements sociaux, les communes doivent payer une amende. Toutefois, d’après le bilan 2016 communiqués par le Ministère du logement, sur 1981 communes soumises à la loi, 1218 ne respectent pas leurs obligations légales, ce qui représente donc plus de 61% des communes. En regard de ce chiffre absolument ahurissant, on pourrait s’attendre à des sanctions lourdes de la part de l’Etat. Il n’en est rien en réalité puisque seulement quelques dizaines de sanctions ont été prononcées. En l’état actuel des choses, en cas de mauvaise volonté, les sanctions peuvent être quintuplées dans la limite de 7,5 % du budget municipal, ce qui, en pratique, n’est quasiment jamais effectué. Les préfets – qui sont chargés d’examiner la situation de chaque commune – peuvent en effet épargner des communes et nous voyons cette dynamique se mettre à l’œuvre notamment dans les Alpes-Maritimes où bon nombre de banlieues résidentielles refusent de respecter le quota sans être sanctionnées.

Il n’est pas tolérable de parler de respect des règles et de sécurité à tout bout de champ et de laisser les mairies des villes les plus nanties contourner la loi de manière totalement indécente. Renforcer la loi SRU en augmentant les sanctions et en les appliquant réellement est une impérieuse nécessité dans la mesure où le refus de ces mairies de procéder à la construction du bon nombre de logements sociaux a des conséquences certaines sur la crise du logement qui frappe notre pays. Comme je l’ai évoqué plus haut, ce sont principalement des banlieues résidentielles qui refusent de se conformer à la règle en sachant qu’elles ne seront pas inquiétées. Ainsi, l’entre soi peut demeurer dans ces communes et les pavillons résidentiels avec jardins grandiloquents restent en place alors même que quatre millions de nos concitoyens sont en situation de grande détresse locative. Il n’est pas acceptable que ce soit toujours les mêmes personnes qui profitent du système politico-économique et toujours les mêmes qui en fassent les frais. L’Etat doit abandonner sa pusillanimité face à ces mairies hors-la-loi et adopter la même sévérité qu’avec le reste de la population. Jamais ou presque les discours grandiloquents sur la République ou l’égalité n’auront été autant en décalage avec la réalité qu’aujourd’hui. Tâchons de ne pas oublier les mots de l’Abbé Pierre qui illustrent à merveille la situation que nous vivons aujourd’hui : « Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides et qui, ayant tout, disent avec une bonne figure, une bonne conscience, nous, nous qui avons tout, on est pour la paix. Je sais que je dois leur crier à ceux-là. Les premiers violents, les provocateurs de toutes violences c’est vous ! Et quand le soir dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petit-enfants avec votre bonne conscience, au regard de Dieu vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscient que n’en aura jamais le désespéré qui a pris des armes pour essayer de sortir de son désespoir ».

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