Sexisme et racisme ou la cible perpétuellement manquée

L’éclatement de l’affaire Weinstein aux Etats-Unis et l’onde de choc que celle-ci a constituée sont venus nous rappeler avec force une tendance malheureusement très puissante. Dans la foulée de cette affaire, nous avons effectivement assisté à une véritable libération de la parole des femmes, notamment sur les réseaux sociaux. A travers les hashtags BalanceTonPorc ou MeToo, de nombreuses femmes, célèbres ou non, ont raconté la réalité du sexisme dans nos sociétés. Sans faux-semblants, ces témoignages, par leur ampleur et leur caractère cru, ont fonctionné comme un véritable révélateur d’une réalité trop souvent dissimulée sous le tapis.

Le corollaire de cette libération de la parole a rapidement été la fustigation par toute une partie des éditorialistes et autres chroniqueurs de ce qu’ils se sont empressés de désigner par le vocable de « tribunal populaire ». Rapidement en effet le débat s’est emballé et la stratégie visant à hystériser les discussions l’a emporté sur toute autre considération. Ce procédé n’est pas nouveau et concerne, me semble-t-il, tout autant les questions de sexisme que celle de racisme. La persistance d’une telle manière d’aborder ces questions nous empêche, à mon sens, d’aller réellement au cœur des débats et participe donc continuellement à nous faire manquer la réelle cible qui devrait être atteinte.

 

 

Manichéisme ambiant et course au buzz

 

Il n’est pas rare, en effet, que dans des affaires de racisme ou de sexisme se mette en place une atmosphère manichéenne où la nuance est proscrite. Trop souvent malheureusement, les débats autour de ces questions se résument à une forme de guerre de tranchées où chacun tend à demeurer sur ses positions. Dans ces périodes-là, quiconque tente d’introduire un peu de mesure se retrouve tout de suite catalogué comme, au choix, couard ou idiot utile de tel ou tel camp. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, la lutte de deux camps qui prétendent tous deux incarner le camp du Bien quand l’autre serait celui du Mal. En cela, il n’est guère étonnant que d’aucuns estiment alors que la nuance ou la mesure soient des marques de faiblesse ou de ralliement au camp opposé. Dans ce genre de lutte, il n’existe effectivement pas de demi-mesure.

Toutefois, cette atmosphère manichéenne ne suffit pas à décrire l’embrasement que peuvent susciter ces débats autour du sexisme ou du racisme. Il y a, me semble-t-il, une part prépondérante des réseaux sociaux et des médias dans la persistance d’un tel simplisme apparent. Apparent parce que dans la réalité, il est faux de dire qu’il n’existe que deux camps dans ce genre de débat. C’est bien plutôt la volonté forcenée de certains de ne mettre en avant que les propos les plus radicaux de part et d’autre qui donnent cette impression. Nous le savons tous, les réseaux sociaux, Twitter en particulier, sont une formidable caisse de résonnance pour les propos manichéens et outranciers. De la même manière, dans leur course effrénée à la vente et tout acquis à la logique de mercantilisation de l’information, nombreux sont les médias à rechercher les déclarations chocs de politiciennes et politiciens afin de faire fonctionner à plein régime la machine du buzz. Il ne s’agit dès lors plus de réfléchir de manière profonde sur la question mais simplement de participer à l’agitation médiatique. Dans cet échange de bons procédés entre médias et responsables politiques, la seule victime est l’intérêt commun et la réponse à des problèmes de fond qui fracturent la société.

 

La permanente création de bouc émissaire

 

Le corollaire de ce manichéisme ambiant sur ces questions-là est la fabrication continue de boucs émissaires. Cette logique s’inscrit parfaitement dans cette course au buzz que j’évoquais plus haut. Plutôt que de confronter des idées et d’aborder les choses de manière globale et complexe, il est bien plus facile et confortable de se contenter d’attaques ad hominem afin de discréditer, au choix, les victimes ou la présence du racisme/sexisme dans la société. Le bouc émissaire a en effet ceci de confortable que, en prenant toute la charge de l’accusation sur lui, il dédouane le reste de la société qui n’a pas à se remettre en question. La logique est d’autant plus perverse qu’elle s’attaque parfois aux victimes de ces phénomènes scandaleux – c’est finalement la persistance de la croyance, sous une autre forme, qu’une femme violée est quelque peu responsable de cela.

Dans l’actualité récente nous avons vu ce procédé obscène se mettre en place pour défendre Gérald Darmanin, accusé viol et désormais d’abus de faiblesse, face à Sophie Spatz. Toute une partie de la classe politique s’est en effet donnée à cœur joie pour attaquer la victime en raison de son passé d’escort girl. Le but de ce discours, qui a trouvé une certaine résonnance sur les réseaux sociaux, était avant tout de discréditer la victime présumée en raison de caractéristiques personnelles et par extension de jeter l’opprobre sur l’ensemble du mouvement qui s’est mis en place à la suite de l’affaire Weinstein en expliquant que bien des témoignages lus sur les réseaux sociaux étaient faux. Inversement, la création du bouc émissaire sert aussi à disculper toute une société de ses travers. Récemment le cas d’Antoine Griezmann l’a très bien illustré. En se grimant en joueur des Harlem Globetrotters après s’être noirci la figure, le joueur français a déclenché un véritable tollé sur Twitter où un nombre conséquent de personnes l’ont accusé de racisme pour cette blackface.

 

De l’importance de réfléchir de manière systémique

 

Toutefois, si le geste de Griezmann convoque évidemment une pratique raciste, peut-on dire que le joueur de l’Atletico est raciste ? Je ne le crois pas. L’action qu’il a effectuée l’est assurément mais aucun élément saillant ne permet d’affirmer sur un ton péremptoire que le joueur l’est. Et c’est bien toute la complexité, à mon sens, de ces questions et le chemin de crête qu’il faut sans cesse garder à l’esprit : racisme et sexisme sont des phénomènes systémiques et diffus dans toute la société. En cela, se contenter d’attaquer frontalement telle ou telle personne qui, par maladresse ou ignorance, s’est rendu coupable d’un geste relevant du sexisme ou du racisme de manière non délibérée est incomplet voire contreproductif. Parce que le cœur du problème dans le déguisement de Griezmann est selon moi bien plus le fait que le joueur ne connaissait sans doute pas l’historique de la blackface.

Le piège, en effet, consiste précisément dans cette propension que nous avons tous ou presque à trop souvent nous contenter de condamnations à l’égard des auteurs d’actes racistes ou sexistes sans remettre en perspective lesdits actes dans un cadre plus global. Racisme et sexisme sont des phénomènes systémiques je le disais plus haut. Si nous voulons les combattre efficacement il convient donc de ne pas uniquement clouer au pilori les auteurs de tels actes qui, parfois, ne sont même pas conscients du caractère problématique de leurs actes – je ne parle pas ici de celles et ceux qui agissent sciemment de manière sexiste ou raciste – précisément parce que ces deux phénomènes sont tellement ancrés dans la société qu’ils sont devenus une sorte de réflexe presque pavlovien. Il est chaque jour plus urgent de nous engager collectivement vers cette voie pour ne plus passer à côté de la cible. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

4 commentaires sur “Sexisme et racisme ou la cible perpétuellement manquée

  1. Hergé était-il raciste quand il a écrit Tintin au Congo ? Ou seule son œuvre du moment l’est-elle ? Et dans quelle perspective ?
    Assurément que cet album dépeint positivement une philosophie raciste envers la population colonisée noires, mais je ne suis pas sûr que taxé simplement Hergé de raciste explique le problème.
    Merci pour cet excellent billet 🙂

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  2. Je crois quand même que nous nous définissons par nos actes. Ou par nos écrits, comme Céline, par exemple. Ou Hergé. Mais aussi beaucoup d’autres.

    Un livre vraiment essentiel à lire : Du racisme français, d’odile Tobner.

    http://www.arenes.fr/livre/du-racisme-francais/

    Accessoirement, Odile Tobner est aussi l’épouse de Mongo Betti, auteur du livre Main basse sur le Cameroun.

    Enfin, il est révélateur que Tariq Ramadan soit incarcéré, et pas Gérald Darmanin (ou Polanski, ou DSK et beaucoup d’autres), alors que les deux affaires sont similaires. Révélateur aussi les déclarations de Madame Schiappa, ci-devant ministre de la « justice », qui trouve « glaçants » les témoignages de femmes contre Ramadan, et au contraire met en avant « les rumeurs », « la présomption d’innocence » pour Darmanin et Hulot…

    Bref. Chez les pauvres (ou les populations « issues de l’immigration », mais ce sont souvent les mêmes), on parle de « viol », pour les cols blancs qui nous gouvernent, on évoque un « dérapage »…

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