Les élections en Italie, la GroKo et le fil d’Ariane de la désagrégation de l’UE

Dimanche se sont tenus deux évènements politiques majeurs au sein de l’Union Européenne. En Allemagne, les militants du SPD étaient appelés à se prononcer sur le fait de former une nouvelle grande coalition – Grosse Koalition en allemand, abrégée en GroKo – avec la CDU/CSU de Madame Merkel. Ils ont majoritairement voté pour le oui (66%) et la première économie de l’Union Européenne va connaître une nouvelle coalition entre chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates après celles de 2005 et de 2013. Même si les militants du SPD ont répondu favorablement à cette demande de coalition, le score du oui est plus faible que lors de la précédente demande et un véritable mouvement d’opposition à cette logique semble s’être mis en place au sein du parti.

Le même jour, les Italiens étaient appelés aux urnes pour renouveler tout à la fois la Camera (équivalent de l’Assemblée Nationale) et le Sénat. En pleine tourmente électorale depuis le referendum perdu et le départ de Matteo Renzi, le Parti Démocrate a connu une lourde défaite. Alors qu’il était majoritaire dans la Camera sortante, le voilà relégué à un peu moins de 19% des suffrages – sur 95% des bulletins exprimés – et renvoyé, sans doute, à l’opposition. Toutefois, le grand résultat de ces élections italiennes, outre la cinglante défaite du PD, est assurément la victoire des partis dits contestataires. Le Mouvement 5 Etoiles (M5S), fondé par Beppe Grillo, arrive effectivement en tête avec près de 32% des suffrages. Dans la coalition de droite, c’est la Ligue, ex-Ligue du Nord et parti d’extrême-droite, qui est en tête avec près de 18% des suffrages. Si la coalition Ligue du Nord – Forza Italia (de Berlusconi) -Fratelli d’Italia arrive bien en tête, cette poussée sans précédent des deux mouvements contestataires est ce qui marque le plus. L’on pourrait croire ces deux éléments totalement indépendants, je crois pourtant qu’ils sont le révélateur du fil d’Ariane qui parcourt l’UE actuellement et qui est celui de sa désagrégation et du risque d’implosion.

La paille et la poutre

A l’annonce des résultats du côté de l’Italie, nombreux sont les commentateurs et autres éditorialistes français à avoir fustigé le retour du fascisme dans la péninsule. Les succès électoraux du M5S et de la Ligue du Nord sont, disent-ils, le symptôme d’une fascisation des esprits en Italie et de la victoire du populisme. Il y a indéniablement de cela dans le résultat italien – surtout lorsque l’on pense à la Ligue du Nord – mais le résumer à cela est, au choix, faire preuve d’une grande médiocrité dans l’analyse ou être à la fois partiel et partial. De la même manière, circonscrire cette montée des forces populistes, réactionnaires ou xénophobes à la seule Italie est d’une malhonnêteté sans nom. Doit-on rappeler que Matteo Salvini, leader de la Ligue du Nord, a affirmé dans une récente vidéo qu’Emmanuel Macron menait en partie la politique qu’il mènerait s’il venait à diriger la botte ?

Les antifascistes d’opérettes, les mêmes qui tendent tous les jours le micro aux idées de l’extrême-droite sans même prendre la peine de déconstruire les inepties que ses représentants racontent à longueur de temps, les mêmes qui criaient à l’unisson « barrage au FN » en mai dernier pour ne plus rien dire quand Emmanuel Macron mène une politique, sur les migrants ou l’état d’urgence inscrit dans le droit commun, dont se félicite ouvertement le FN, les mêmes qui n’ont eu aucun problème à outrepasser la voix des peuples après le referendum de 2005, ces mêmes personnes recouvrent tout à coup leur capacité critique à l’égard d’une politique qui a lieu ici. Ces Tartuffe, du haut de leur morgue, s’empressent de jeter l’opprobre sur les Italiens, dépeints en racistes de l’Europe, comme si l’extrême-droite et ses idées ne l’emportaient que là-bas. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que ceux-là mêmes qui fustigent le résultat électoral italien sont bien muets sur le fait que dans notre pays, la loi électorale fait qu’avec 33% des suffrages au premier tour on puisse avoir une majorité absolue et docile quand, en Italie, le M5S et ses 32% ne peut pas gouverner seul. Avant de crier au fascisme partout et de parler de la paille dans l’œil du voisin, il serait peut-être temps de regarder la poutre qui est dans le nôtre.

L’UE face au miroir italo-germanique

Le corollaire de ce mépris insupportable est bien évidemment le fait que tous les commentateurs ou presque s’accordent à dire que la seule raison pour laquelle ces mouvements contestataires ont réalisé de tels scores est la crise des migrants. De la même manière que le résultat très élevé de l’AfD en Allemagne avait été mis sur le dos des exilés, les succès du M5S et de la Ligue du Nord sont imputés à ces pauvres hères. Exit les questions sociales, exit le sentiment de déclassement qui est le même partout en Europe, en bref exit la véritable analyse politique pour se concentrer sur une vision préfabriquée. C’est assurément le meilleur moyen de garder les yeux grands fermés sur la réalité des choses.

Je le disais en introduction, pour moi dimanche nous n’avons pas assisté à deux évènements distincts mais à la révélation d’un seul et unique phénomène qui traverse l’Europe toute entière : la prospérité des mouvements populistes de droite et xénophobes dès lors que des grandes coalitions se mettent en place et que la gauche est incapable de créer un nouvel imaginaire pour contrer le capitalisme néolibéral. L’Allemagne, en choisissant de repartir pour une nouvelle GroKo, a toutes les chances de voir l’AfD grossir encore ses rangs lors des prochaines échéances électorales. Depuis que les partis sociaux-démocrates se sont jetés avec amour dans les bras du néolibéralisme (par le biais de coalition ou simplement en adoptant l’agenda néolibéral comme en France ou en Italie), les partis contestataires prospèrent. Finalement, ce à quoi nous avons assisté dimanche est une forme de discussion européenne : l’Allemagne acceptant une nouvelle GroKo, l’Italie répondant presque en retour que les partis contestataires sortiraient grandis d’une telle situation politique sur le Vieux-Continent. Voilà l’Union Européenne mise en face de son propre reflet, de son hideux reflet. A force de piétiner les voix des peuples, ceux-ci finissent par se tourner vers les partis les plus autoritaires qui soit, ce qui n’est pas sans provoquer l’effroi. Tout comme au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, les peuples européens semblent de plus en plus préférer une fin effroyable à un effroi sans fin. Et c’est bien toute l’UE qui se retrouve soumise au risque d’implosion avec cette tendance de fond qui la traverse.

Les deux événements politiques de dimanche – qui sont, vous l’aurez compris, le fruit d’une seule et même logique pour moi – sont éminemment inquiétants. Nous voyons se mettre en place une forme de mâchoire d’airain pour la gauche qui n’arrive plus à se débattre et à exister. En Italie, la gauche a réalisé un score misérable, en Allemagne, Die Linke est incapable de réussir à supplanter le SPD pour le moment et c’est l’AfD qui récolte les fruits des coalitions mortifères, un peu partout en Europe, les courants les plus réactionnaires ont le vent en poupe. Il devient chaque jour plus urgent pour les gauches européennes de créer un nouvel imaginaire, de proposer une nouvelle histoire, sous peine de définitivement disparaître. Il est plus que temps de porter une véritable vision de gauche qui envisage la sortie de l’euro et de l’UE. Si nous ne le faisons pas, c’est l’extrême-droite qui le fera et les nationalismes en sortiront assurément exacerbés. Nous n’avons pas le droit à l’erreur.

17 commentaires sur “Les élections en Italie, la GroKo et le fil d’Ariane de la désagrégation de l’UE

  1. Bonjour Monsieur,

    Qu’appelez vous « Antifascistes d’opérettes… », car ce n’est pas très compréhensible et peut porter à confusion entre les Antifas (Scalp, No passaran etc…) qui se mobilisent chaque jours en soutien aux migrants, aux lycéens, dénonçant continuellement les politiques capitalistes, l’apartheid sociale, l’univers carcérale etc… et effectivement les personnes qui descendent dans la rue seulement quand le front national arrive au 2nd tour… Ces derniers ne sont en aucun cas des antifascistes et même pas d’opérette.

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  2. Merci de votre billet qui résume bien la situation en Europe.

    Cependant il faut compléter la fin de votre analyse en citant la situation française, en effet un mouvement est à l’œuvre pour relever le défi de créer « un nouvel imaginaire, de proposer une nouvelle histoire ».
    Ce mouvement, La france insoumise, (malgré certaines critiques à lui faire) est le seul à se battre pôur sortir du piège mortifère que vous décrivez.
    Et que se passe t il « à gauche », et bien des attaques de toutes sortes venant de la social démocratie à l’agonie, des gauches diverses(pc,verts etc…) pour décrédibiliser cette démarche.
    Qu’en pensez vous ?

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    • Merci à toi !

      Sur la France Insoumise je suis partagé. J’ai voté pour son programme au 1er tour de la présidentielle et c’est vrai que le mouvement tente de créer un nouvel imaginaire, c’est indéniable. Tout comme il est indéniable que certains essayent de décrédibiliser cette démarche. Après contrairement à toi je suis pas aussi enthousiaste parce que je trouve que la FI ne va pas assez loin dans la création d’un nouvel imaginaire, pour moi ça serait le moment d’imposer un réel clivage entre capitalistes et éco-socialistes, ce que ne fait pas la FI. Mais le mouvement est assurément une bonne base pour se projeter dans l’avenir, notamment dans la manière dont il est structuré (en mouvement citoyen).

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    • « Le seul à se battre pour sortir du piège mortifère que vous décrivez » En toute honnêteté, vous pourriez quand même citer l’UPR. Ca ne vous engage à rien.

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  3. Mince ! Jusqu’à l’avant dernière phrase, j’étais plutôt conquis par votre texte mais la sortie de l’Europe n’est pas une solution à mon avis.

    Pour moi, c’est une refonte qu’il nous faut et, comme l’Europe est faite par les dirigeants nationaux, si on suit votre mode d’emploi (« créer un nouvel imaginaire, de proposer une nouvelle histoire »), on devrait y arriver sans avoir à en sortir, non ?

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    • Une refonte totale oui. Ce qui équivaut à sortir pour reconstruire autre chose. Le caractère anti-démocratique de l’UE n’est pas le fruit du hasard mais des traités…

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      • Merci pour ce billet. Je partage totalement votre analyse.
        Sur l’europe, j’ajouterai, a titre personnel oui à la création d’une nation européenne et non à la création d’une europe des nations. C’est pourtant ce second choix qui a été fait éloignant encore plus les décideurs du peuple.

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  4. L’analyse médiatico-politique dans toute sa vacuité et sa fatuité encore à l’oeuvre.
    De même que les Etats-Uniens n’ont pas voulu de la Clinton, que les Anglais ont fait un bras d’honneur à l’U.E., les Italiens ont botté le cul de Renzi. Il est à noter qu’à chaque fois les peuples ont voté en sens contraire de ce que leur indiquaient très fortement « ceux qui savent ». Les zélotes du libéralisme décomplexé feraient mieux de se concentrer sur la véritable raison de ces votes de rejet. Non pas du rejet des migrants, même si le racisme n’est pas absent des isoloirs, mais du rejet de la mondialisation et de l’U.E. telle qu’elle s’est faite, c’est à dire sur le dos des peuples. Partout la sociale-démocratie et la droite libérale sont en décomposition et ce n’est pas parce que le Jeune Paltoquet Arrogant a réussi en France à donner le change quelque temps en formant une camarilla de traitres, félons et autres jean-foutre que cela changera le destin de ces partis. Ma seule crainte est que le capital une fois qu’il s’apercevra qu’il n’y a plus rien à tirer de ces « bredins », ne trouve finalement que l’extrême- droite est une solution possible. Ce jour là les aboyeurs médiatiques ne parleront plus de racisme mais comme d’habitude de réalisme.
    En ce qui concerne l’U.E. comme il est impossible de la réformer sauf à réviser profondément les traités ce que les Allemands refuseront puisqu’ils en sont les principaux bénéficiaires, autant dire qu’il faudra en sortir et vite.

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  5. Thomas Guénolé réfute le terme de « néolibéralisme » que vous utilisez plusieurs fois, avec des arguments que je trouve pertinents.
    Voir par exemple dans sa très intéressante interview par Aude Lancelin sur LeMédia, à regarder en entier si on a le temps.
    Sinon, rien à redire à votre texte, car rien de nouveau sous le soleil, malheureusement.

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    • Je n’ai pas vu toute la séquence de Guénolé mais de ce que j’en ai vu je ne suis pas d’accord avec lui. Le néolibéralisme n’est pas simplement une forme moderne du libéralisme. Il est au contraire une autre doctrine, poussant le libéralisme à l’extrême c’est pourquoi je préfère utiliser le terme de néolibéralisme

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      • Alors regardez la en entier. Ou lisez son livre (que je ne me suis pas encore procuré mais où je pense qu’il développe son analyse).
        Car à moins d’expliciter ce qu’est ce néolibéralisme (quitte à renvoyer vers un texte existant) et en quoi il est plus extrême que celui d’avant (de quand ?), je trouve que son propos est particulièrement convaincant.

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      • Je me le suis mis sur ma liste le bouquin.
        Le neoliberalisme (impulsé par l’école de Chicago) prône une attaque radicale envers l’Etat qui vise à le détruire ou presque. Le libéralisme de Smith et Riccardo notamment considère plutôt que l’Etat n’a pas à s’occuper de la sphère économique, il ne s’agit pas de le détruire.
        Le neoliberalisme est porté notamment par le new public management, cette théorie qui dit qu’on soit gérer l’Etat comme une entreprise et que les pratiques du privé sont supérieures à tout

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  6. Si vous permettez…
    A propos de vos échanges sur « neo ou libéralisme « tout court, je trouve que c’est un débat bien intello.
    si nous savons de quoi nous parlons et de ce qui se passe en ce moment.
    Je partage donc ce qui est dit à propos des politiques actuelles , déjà misent en œuvre en Afrique et en Amérique, et qui en Europe attaque l’état ou aussi le met au service des multinationales.

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  7. « circoncire cette montée des forces populistes, réactionnaires ou xénophobes à la seule Italie », ça va être difficile. Faut voir avec le rabbin. Circonscrire en revanche…

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