Manifeste pour un football populaire et socialiste (3/3): construire un autre modèle

 S’appuyer sur le monde amateur

 

Déconstruire certains clichés est nécessaire – au sens philosophique du terme à savoir ce qui ne pourrait pas ne pas être ou être autrement – pour permettre la mise en place d’un football populaire mais cette démarche ne saurait être suffisante. Il est, en effet, bien facile et confortable de se complaire dans la critique de ce qui est en cours actuellement. Il est plus difficile mais aussi plus courageux et utile de proposer une autre voie possible. En somme il s’agit de dénoncer mais également d’agir. En ce sens, quoi de plus logique que de se tourner vers le football amateur pour imaginer de nouvel manière d’aborder le football ? Dans son excellent livre Comment ils nous ont volé le football ?, coécrit avec Antoine Dumini, François Ruffin, aujourd’hui député de la Somme, livre une merveilleuse analyse économico-footballistique. Le parti pris de l’ouvrage, que je trouve excellent, est de démontrer à quel point le football est une fenêtre pour comprendre la mondialisation néolibérale et le capitalisme triomphant. Comme l’écrivent les auteurs, le ballon rond peut s’apparenter à un monde en plus petit et les évolutions du football, sa financiarisation, en disent bien plus sur le capitalisme que sur le foot en lui-même. Récemment, François Ruffin a tenu un discours fort à l’Assemblée nationale. Vêtu du maillot de foot du club d’Eaucourt-sur-Somme, le député reporter ainsi qu’il se désigne a en réalité repris l’épilogue de son livre. Dans sa prise de parole sur le « miracle des maillots lavés et pliés » celui-ci, sur le ton de l’humour ou presque, a mis l’accent sur ce qui fait la différence fondamentale non seulement entre le foot amateur et le foot professionnel moderne mais également entre le foot amateur et une grande partie de la société.

Chaque semaine et chaque week-end, partout en France des jeunes et de moins jeunes personnes encadrent des gamins, des minots comme on dit chez moi. Dans le foot amateur, celui qui encadre les gamins n’est pas un entraineur mais un éducateur. Ceux qui me lisent régulièrement le savent bien, j’accorde une importance toute particulière au langage et aux imaginaires qu’il transporte. Choisir de définir les encadrants non pas par le terme d’entraineur mais d’éducateur n’est pas une simple lubie. Ce choix vient effectivement rappeler que le foot amateur a une portée sociale très grande. Dans bien des quartiers de notre pays, les clubs de foot sont la dernière représentation de la République, la Res Publica, la chose commune. Quand celle-ci n’est plus qu’une avenue, une place ou une station de métro, les éducateurs des clubs de foot sont là pour la faire survivre, pour montrer à des gamins que toute la République ignore qu’ils ne sont pas invisibles. On pourrait n’y voir qu’une incongruité, un énième avatar des Gaulois dans Astérix, un îlot ultra minoritaire de personnes. Je crois au contraire que le football amateur est porteur d’une autre vision du football bien sûr – vous l’aurez compris populaire et socialiste – mais également de la société. A une époque où absolument tout se marchande, où plus rien ne se fait de manière désintéressée, le foot amateur et ceux qui le font vivre au quotidien démontrent, loin des grandes théories et des postulats fracassant, qu’une autre vision de la société est possible. Ces bénévoles qui parfois perdent de l’argent le font « pour les gamins » comme ils disent mus par une double passion : celle du football mais aussi celle d’être utile. A l’heure où la doxa capitaliste semble être plus forte que jamais, il est de bon ton de se moquer de ces rallumeurs d’étoiles mais c’est bien ces personnes-là qui nous permettent de croire à des lendemains où le football s’arrache aux griffes de l’argent pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être.

 

Eriger de nouvelles gouvernances

 

Si le football amateur doit être une inspiration, ce n’est pas pour demeurer à l’état de vestige ou de joyeuse anomalie à ranger dans le musée de l’action désintéressée. Au contraire c’est en conservant le lien avec le football amateur que de nouvelles gouvernances doivent émerger si nous souhaitons réellement modifier les choses en profondeur. J’ai parlé du modèle de socios précédemment et je crois intimement que c’est un modèle qui peut permettre de faire émerger un football plus populaire et socialiste. Toutefois, comme dans les exemples cités en première partie, il ne faut pas que ce modèle se résume à l’élection de représentants de manière périodique. En somme il ne faut pas que ce modèle finisse par s’apparenter au système politique français au sein duquel les électeurs sont appelés à se prononcer tous les 5 ans puis à retourner dans leur léthargie. C’est au contraire d’une véritable démocratie dont nous avons besoin au sein des clubs de football si nous voulons mettre en place un nouvel imaginaire et un nouveau modèle. Le socio non pas comme caution mais comme cœur de la machinerie, voilà quel pourrait être l’une des voies empruntées. Je le disais plus haut, les supporters sont totalement capables de gérer un club selon moi. D’aucuns nous expliquent que c’est impossible mais ils s’empressent d’empêcher qu’un tel modèle voit le jour. Le principal argument opposé est que nombreux seraient alors les clubs qui s’écrouleraient.

Quand bien même cela arriverait, ces personnes semblent oublier – ou plutôt feignent d’oublier – que des clubs sombrent aujourd’hui financièrement du fait de propriétaires peu scrupuleux et de fonds vautour qui ne sont là que pour la rentabilité à très court terme. La voie des clubs détenus par leurs supporters est l’une des possibilités pour mettre en place un football populaire mais elle n’est, je crois, pas la seule. Comme je le disais, une autre vision du football peut également puiser ses sources et ses références dans ce qui peut déjà se faire dans la société. A cet égard, l’économie sociale et solidaire au sens large et le système des coopératives en particulier me parait particulièrement intéressant. Pourquoi ne pas imaginer des clubs détenus en partie par les joueurs au sein duquel règnerait des règles d’autogestion ? Cela n’est pas une utopie mais s’est au contraire déjà produit. Souvenez-vous de la démocratie corinthiane. En pleine dictature militaire après le coup d’Etat de 1964, le club des Corinthias de Sao Paulo va devenir un véritable laboratoire de la démocratie dans le pays. Alors même que les militaires dirigent le pays d’une main de fer, l’arrivée d’Adilson Monteiro Alves au poste de président du club en 1981 change radicalement les choses et la démocratie corinthiane incarnée par Socratès s’oppose avec force et vigueur au régime en place, ce qui contribuera en partie à le faire tomber. En ce sens, nous voyons bien qu’il existe plusieurs voies pour ériger un football populaire et socialiste. Il ne s’agit dès lors non pas de dire que telle ou telle voie est la meilleure et se limiter à celle-là mais bien plutôt de créer les conditions permettant la mise en place de ces alternatives.

 

Mettre ses paroles en actes

 

Si c’est bel et bien au niveau systémique que les choses doivent changer pour permettre la mise en place d’un football populaire et socialiste, je crois que nous avons tous autant que nous sommes un rôle à jouer. Trop souvent les personnes qui critiquent le foot business s’appliquent parallèlement à le perpétuer. Je suis de ceux qui pensent qu’une personne se définit bien plus par les actes qui sont les siens que par les idées qu’elle revendique défendre. En ce sens je trouve toujours dramatique que des personnes refusant ce football moderne et phagocyté par les logiques du profit s’empressent de vendre leurs billets pour des sommes très élevées lors de certains gros matchs. Il y a parfois un monde d’écart entre les paroles et les actes et c’est ce contre quoi nous devons tous lutter au quotidien me semble-t-il, cette propension à pouvoir flancher. Après avoir évoqué quelques mesures à mettre en place d’un point de vue systémique j’aimerais finir en mettant en avant ce que je crois être une nécessité fondamentale pour que nous agissions chacun à notre échelle contre ces logiques morbides : la parrêsia. Dans la Grèce antique cette notion désignait le « courage de la vérité » et appelait à briser la loi du silence. C’est, je crois, ce qui nous incombe à chacun de faire afin de n’être ni bourreau ni victime. Dans son dernier cours au Collège de France, Michel Foucault a traité la notion de parrêsia et voilà ce qu’il en disait : « La parrêsia a pour fonction justement de pouvoir limiter le pouvoir des maîtres. Quand il y a de la parrêsia, et que le maître est là – le maître qui est fou et qui veut imposer sa folie –, que fait le parrèsiaste, que fait celui qui pratique la parrêsia ? Eh bien justement, il se lève, il se dresse, il prend la parole, il dit la vérité. Et contre la sottise, contre la folie, contre l’aveuglement du maître, il va dire le vrai, et par conséquent limiter par-là la folie du maître. A partir du moment où il n’y a pas de parrêsia, alors les Hommes, les citoyens, tout le monde est voué à cette folie du maître ».

Le parrèsiaste, finalement, n’est pas si éloigné de la figure défendue par Etienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire au sein duquel il explique que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Plus loin il ajoute « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres ». C’est précisément ce qui leur fait peur à ceux qui, dans la caste et l’oligarchie, gouvernent du haut de leur Olympe d’or. Ils n’ont pas peur de ce qui se contentent de s’opposer tant l’autorité se nourrit de ceux qui se contentent de la critiquer. Ce n’est pas le Goldstein de 1984 qui leur fait peur mais bien plus John le Sauvage du Meilleur des mondes. Ne nous trompons pas d’avatar et nous pourrons réellement leur faire peur et faire vaciller leur système complètement exténué et à bout de souffle. Soyons résolus à ne plus servir, soyons résolus à être des millions de parrèsiastes, des millions de David qui feront vaciller Goliath à force de petits cailloux. Ne soyons pas naïfs, adopter l’attitude du parrèsiaste, faire de la parrêsia un code de vie n’ira pas sans conséquence mais c’est bien parce que celle-ci leur fait peur qu’ils la pourchasseront. Il ya effectivement deux manières de voir l’acharnement avec lequel les Ultras sont pourchassés à l’heure actuelle. La première, la plus évidente, c’est de se dire que ce capitalisme se sent tout puissant à tel point qu’il se sent désormais prêt à porter le coup final. La seconde, moins évidente mais tout aussi intéressante sinon plus, c’est de voir dans leur acharnement le symptôme d’une certaine peur, peur que leur mascarade soit révélée au grand jour, peur que les masques tombent, peur de ne bientôt plus être en position de mener cette bataille idéologique. Il y a, me semble-t-il, comme un fil d’Ariane entre cette offensive là et l’offensive d’Emmanuel Macron contre la SNCF et les services publics. Voilà le capitalisme porté sans doute à incandescence. « C’est que, écrit Frédéric Lordon dans son dernier billet de blog, comme on disait jadis, toutes les conditions objectives sont réunies pour que le mouvement déborde de partout – quand, précisément, tout l’enjeu est de le faire déborder. Rarement si grand nombre de secteurs de la société sont arrivés ensemble à un tel point d’épuisement, d’exaspération même, ni n’ont été maltraités avec une telle brutalité par un gouvernement qui, en effet, a décrété l’« offensive générale ». C’est bien simple : ça craque d’absolument partout ». Evidemment l’économiste ne pense pas au monde du football en disant cela mais je crois que l’on peut ajouter à sa longue liste le mouvement Ultra et les tenants d’un football populaire et socialiste. Voilà sans doute venue l’occasion de se lever et de changer radicalement les choses. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

3 commentaires sur “Manifeste pour un football populaire et socialiste (3/3): construire un autre modèle

  1. Marwen, je m’excuse par avance, parce que mes propos vont vous sembler extrêmement violents (et de fait, ils le sont).

    Mais voilà : vous êtes manifestement une personne intelligents et cultivée, qui réfléchit et qui agit : n’avez-vous donc rien à nous offrir que ces lieux communs ressassés, cet amas fade de pseudo-pensées, ces « idées » déjà énoncées partout et qui finalement ne servent à personne ? Je ne parle pas *que* de ces platitudes que vous nous déversez sur le football bien sûr, mais de l’ensemble de votre blog. Vous avez mieux à offrir, c’est certain.

    Un indice : quand rezo.net cessera de vous référencer, vous aurez peut-être moins d’audience (ce n’est même pas certain), mais en revanche il est certain que vous aurez bousculé les petits conforts intellectuels de la domination contemporaine.

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    • Si tu crois que c’est violent et que de tels propos vont me pousser au suicide ne t’inquiète pas va. Quant à ton ressenti sur ce que j’écris eh bien grand bien te fasse. Heureux de balancer ce que tu considères comme des platitudes, vu ton peu d’argumentation c’est que je suis dans une bonne direction

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