Données personnelles, passer de la menace à l’opportunité

Il arrive parfois que la réalité rattrape la fiction. Dans la saison 4 de House of Cards, William Conway, le candidat républicain opposé à Frank Underwood, utilise par le biais de soutiens de sa campagne un moteur de recherche dénommé Pollyhop pour espionner les Etatsuniens et ainsi avoir un coup d’avance sur son adversaire. Découvrant cet outil aux mains de son concurrent – et étant très mal en point dans les sondages – Underwood décide alors d’utiliser les ressources de la NSA pour espionner lui aussi ses concitoyens. Si les révélations d’Edward Snowden avaient déjà montré que l’espionnage via la NSA n’était pas que de la fiction, le scandale qui frappe aujourd’hui Facebook et Cambridge Analytica ressemble furieusement au Pollyhop de Conway.

Il est en effet reproché au géant des réseaux sociaux d’avoir fourni les données personnelles de plusieurs dizaines de millions d’utilisateurs étatsuniens pour œuvrer au profit du parti républicain lors des dernières élections. Ce dernier scandale a suscité des réactions du monde politicien mais il y a fort à parier que celui-ci ne réagit que parce qu’il est directement concerné. Le détournement de données personnelles ne date en effet pas d’hier. Un journaliste de FranceInfo s’est d’ailleurs aventuré à demander les données personnelles que Facebook détenait sur lui et, dans une surprise à moitié feinte, celui-ci s’est rendu compte que le réseau social conserver toutes les données qu’on lui laisse. Cet enchainement d’évènements liés à la gestion de nos données personnelles sur internet, s’il est effrayant, doit selon moi nous pousser à engager une réflexion globale sur lesdites données personnelles, données qui sont aujourd’hui situées dans une dangereuse zone grise.

La réglementation lacunaire

Si les scandales sont si nombreux et les doutes si profonds à l’égard des mastodontes du Web, c’est assurément en raison du manque de législation à propos de nos données personnelles. L’article de FranceInfo cité plus haut peut être critiqué en cela que le journaliste peut sembler feindre découvrir que Facebook collecte et utilise nos données personnelles, il n’en demeure pas moins un excellent point d’entrée pour évoquer cette question. Rares sont en effet ceux qui sont véritablement au courant des politiques à l’égard de nos données personnelles qui sont appliqués par les géant d’internet, en particulier des réseaux sociaux. Il faut dire que les conditions générales sont souvent constituées de textes aussi longs qu’obscurs et que bien peu de personnes prennent réellement le temps de les lire.

Tout au plus nous rendons-nous compte que nous sommes ciblés par les cookies, ces fameux marqueurs qui servent à épier nos recherches mais en retour nous permettent de ne pas avoir à taper à chaque connexion les mêmes termes. Parce que c’est précisément dans cette logique que réside le piège des données personnelles, dans une forme de win-win que défendent ardemment les Facebook, Google et autres Amazon. De la même manière, si les réseaux sociaux sont gratuits c’est parce qu’ils se servent de nos données personnelles comme ressources. Dans un monde où tout se marchande, la gratuité n’est qu’un leurre. Sur internet bien souvent quand quelque chose est gratuit c’est que nous sommes les produits.

Le piège de la rémunération individuelle

En réaction à la prise de conscience des utilisateurs d’internet, nombreux sont les libéraux à militer pour une rémunération des utilisateurs par ceux qui bénéficient des données personnelles. Il s’agit, en somme, selon les défenseurs de cette proposition, Gaspard Koenig en tête, de créer une forme de redevance dont s’acquitteraient les géants du Web à toute personne qui permettraient l’utilisation de ses données. Plus précisément, ceux-ci expliquent qu’il deviendrait possible pour le citoyen lambda de décider si ses données seront commercialement utilisées par Facebook ou Google en échange de quoi ledit citoyen recevrait une part infinitésimale du produit généré par la plateforme numérique.

Cette idée peut paraitre séduisante de prime abord tant elle semble rendre justice à l’utilisateur. Pourtant, à mes yeux, cette proposition est perverse – perverse étant pris ici dans son sens originel à savoir le caractère d’une chose qui peut sembler bénéfique au départ mais qui se révèle être maligne sur le moyen ou le long terme – pour au moins deux raisons. La première d’entre elles réside principalement dans l’impossibilité matérielle actuelle de savoir ce qui est fait des données personnelles. En l’absence de cadre légal et d’un arsenal juridique et technique adapté, personne ne saura si ce sont réellement les données des utilisateurs qui reçoivent une redevance qui sont utilisées ou pas. La seconde, plus grave et pernicieuse encore, relève du caractère absurde de cette proposition. Ce ne sont pas les données de telle ou telle personne qui ont une réelle valeur mais bien plus l’agrégation desdites données. En ce sens, proposer de rémunérer les utilisateurs pour leurs seules données est une aberration qui conduira rapidement à une impasse : chacun des utilisateurs recevra une compensation ridicule en regard des profits que représente l’agrégation de l’ensemble des données. En réalité, cette proposition n’est rien d’autre qu’un piège pour couper court aux revendications des utilisateurs puisque les géants du Web savent très bien qu’ils pourraient perdre l’ensemble de leurs revenus liés à la commercialisation des données personnelles si les Etats décidaient de s’attaquer de manière volontariste à la question.

Pour une socialisation des données personnelles

L’une des principales difficultés relatives à la question des données personnelles est précisément que celles-ci sont collectées quasi-automatiquement par les plateformes numériques et qu’il est donc très compliqué d’empêcher ladite collecte. Toutefois, il me semble que l’on peut agir à un autre niveau si l’on veut légiférer de manière ambitieuse sur la question. S’il est impossible d’influer sur la collecte de données personnelles en tant que tel, c’est sur leur utilisation qu’il faut agir selon moi. Aujourd’hui, je le disais plus haut, celles-ci sont commercialisées par ces mastodontes du web dont le business model dépend fortement (en plus de la pub).

Plutôt que de laisser ces géants continuer à se faire de l’argent sur quelque chose qui ne leur appartient pas, pourquoi ne pas imaginer une collecte et une utilisation des données personnelles qui serviraient à la communauté ? C’est d’ici que découle la logique de la socialisation des données personnelles. Il ne s’agit bien sûr pas de rendre accessible à n’importe qui les données de chacun mais bien plutôt d’utiliser ces données comme un bien commun permettant à la collectivité d’améliorer les choses et d’œuvrer pour le bien commun. Les multiples indicateurs que nous laissons en nous déplaçant au gré de la journée et que la géolocalisation de nos téléphones portables offrent à Facebook ou Google pourraient très bien être utilisés pour améliorer la santé, l’éducation ou réduire nos dépenses d’énergie par exemple. Par exemple, les données recueillies par une application comme Waze pourraient permettre à la puissance publique de savoir quelles routes sont les plus utilisées et donc les plus à même de s’user ou les données de recherche Google pourraient permettre d’œuvrer pour la prévention de l’automédication avec, pourquoi pas, des campagnes de communication relatives aux recherches les plus communes. C’est précisément ce modèle que tentent de mettre à mal les tenants d’une propriété individuelle des données numériques. Dans House of Cards, Frank Underwood parvient à être élu en jouant avec les données fournies par la NSA. Espérons que, cette fois, la réalité dépasse la fiction et que nous arrivions à instaurer une socialisation de cette ressource nouvelle que sont les données personnelles. Depuis longtemps, je compare l’apparition du web et des données personnelles qu’il charrie à un couteau. De la même manière que celui-ci peut ôter ou sauver une vie selon comment il est utilisé, internet et les données personnelles peuvent être une menace ou une opportunité fabuleuse. Il est grand temps d’utiliser le couteau à bon escient.

4 commentaires sur “Données personnelles, passer de la menace à l’opportunité

  1. Sur le même sujet, un excellent documentaire sur le sujet. Une expérience solciale sur la portée des traces qu’on peut laisser sur internet. Ca s’appelle nothing to hide
    Et ça remet bien perspective cette idée que finalement si on est un gentil citoyen, on a rien à craindre…

    J'aime

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