Et maintenant on fait quoi ? (3/3): passer à l’offensive

Réinventer un imaginaire

 

Je l’ai dit tout au fil des deux premières parties, les raisons profondes de la victoire du capital puisent assurément leur source dans notre incapacité, à gauche, à mettre en place un autre imaginaire. Tout se passe en effet comme si nous étions réduits à défendre les conquis sociaux sans pouvoir proposer ou imaginer autre chose. En somme, il convient d’arrêter d’agir comme si le capitalisme était l’horizon indépassable et que nous étions condamnés à nous battre pour sauver les miettes qu’il veut bien nous laisser. Sortir de cette position pour mettre en place un autre imaginaire qui sorte du cadre capitaliste est une impérieuse nécessité. Si nous ne le faisons pas, toutes les batailles – même celles gagnées – nous mèneront droit à la défaite. Pire encore, ce qui peut parfois avoir l’apparat de la victoire est souvent quelque chose qui in fine renforce le système économico-politique en place. Tant que nous n’acceptons pas la radicalité qui induit de penser en dehors et contre le cadre actuel, nous serons piégés. C’est même sans doute là le piège suprême du capitalisme, concéder une relative défaite en escomptant une victoire plus grande encore dans un futur proche et nous voir courir dans le cercle telles des souris prises au piège.

C’est précisément le plus grand des défis puisque cela signifie qu’il ne faut pas, comme l’explique brillamment Geoffroy de Lagasnerie, confondre les pensées critique et oppositionnelle. Une pensée critique, même juste et corroborée par des faits, peut paradoxalement conduire à une perpétuation du système en place dans la mesure où celle-ci se borne à penser dans le cadre sans le remettre en cause. C’est cela que nous devons éviter afin de parvenir à une pensée oppositionnelle qui en se cantonne pas à critiquer les évènements ayant lieu dans le cadre mais le cadre lui-même. Ce défi, s’il est immense, peut évidemment être relevé à condition d’y mettre l’énergie et les moyens. Je le disais précédemment, on ne se relève pas facilement d’une bérézina intellectuelle telle que celle de l’URSS. Pour autant, des éléments existent déjà pour mettre en place un autre imaginaire, raconter une autre histoire que celle imposée par le capitalisme. Comme l’explique avec brio Bernard Friot, le modèle des fonctionnaires ainsi que la Sécurité sociale tous deux hérités du CNR sont déjà des éléments concrets qui ne sont pas régis par la logique marchande. Dans son discours de réception du prix Nobel, Albert Camus eut ces phrases demeurées célèbres : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Il me semble que la Sécurité sociale ou le statut des fonctionnaires peuvent se rapprocher de ce que disait le philosophe franco-algérien. Empêcher que ceux-ci ne soient défaits par le capital c’est précisément lutter contre le capital et contre son monde. Ce refus ne peut être que le point de départ et pas le point d’arrivée, c’est en étendant à toute la société que nous parviendrons à modifier substantiellement les choses et à ne plus remporter de victoire à la Pyrrhus comme celle du CPE.

 

Porter l’attaque au niveau systémique

 

Le corollaire presque évident de la nécessité de réinventer un autre imaginaire est assurément de porter l’attaque à un point systémique. Je l’ai dit en première partie, Emmanuel Macron représente une rupture par rapport à ceux qui l’ont précédé précisément parce que celui-ci a décidé de mener une attaque globale. En retour, nous nous devons également de raisonner à ce niveau-là. La conséquence presque directe de la mise en place d’une pensée oppositionnelle est le passage à une logique macroéconomique. C’est dans cette optique là que l’agrégation des luttes est primordiale. Il ne s’agit évidemment pas de nier les caractères singuliers des différentes luttes sectorielles en cours mais au contraire de mettre en place une transversalité qui permette à la lame de fond qui parcourt le pays de s’unifier pour gagner en puissance. C’est sans doute à ce niveau que se joue le point de bascule qui pourrait permettre d’enclencher une dynamique à nouveau victorieuse afin de délaisser les luttes défensives pour se remettre à faire reculer le capital. Aussi longtemps que les luttes demeureront sectorielles, celui-ci n’aura pas grand-chose à craindre, il lâchera un peu de lest ici ou là pour mieux reprendre de l’autre main.

Ce qui fait la force des dominants et des possédants n’est pas tant la puissance financière que leur pouvoir sur les outils de production. C’est en effet le nœud du problème. C’est donc contre le système banque-actionnaire qu’il faut diriger les coups, les mêmes qui lorsqu’ils sont en difficulté font du chantage aux Etats et les braquent pour qu’ils soient sauvés, ce sans quoi ils expliquent que c’est les citoyens qui en payeront le prix. Nous avons vu cette logique se mettre en place lors de la crise de 2007-2008. Porter l’attaque au niveau systémique c’est donc remettre en cause le salariat et l’exploitation qu’il suppose. C’est précisément contre le capital qu’il faut se lever pas contre l’une des réformes qu’il entreprend, ceci n’est qu’une porte d’entrée. Il y eut contre la loi travail et son monde il y a deux ans, il convient de mettre à jour le slogan et de continuer à attaquer les fondements de ce système inique qui n’est pas si puissant qu’il y parait. Il veut mettre à mal tout le service public, répliquons en étendant la logique du service public à l’ensemble de la société.

 

Construire le débouché politique

 

Dans une excellente conférence à l’université de Tolbiac tenue mardi avec Bernard Friot et dont je conseille le visionnage à chacun, Frédéric Lordon a donné quelques pistes pour que le mouvement qui débute actuellement parvienne à se renforcer et à obtenir des victoires. L’une des principales recommandations de l’économiste et sociologue a été de dire qu’il fallait que le mouvement social prenne conscience qu’il faisait peur à la caste au pouvoir, chose qui n’avait pas forcément été le cas lors de Nuit Debout il y a deux ans, et qu’il fallait qu’il agisse en conséquence. Je crois également que l’une des impasses dans laquelle nous devons nous garder de tomber de manière absolue est précisément de voir le mouvement finir par s’essouffler par manque de débouché politique. Evidemment, selon moi, toute grève est avant tout politique mais l’histoire nous le montre bien les mouvements sociaux qui ont aboutit au recul du capital ont toujours ou presque été prolongés par un débouché politique fort. C’est peu dire qu’à l’heure actuelle la gauche de gauche est divisée quand bien même le retour d’Olivier Besancenot dans l’arène est une très bonne nouvelle.

Plutôt que de se complaire dans cette morosité de la division je crois qu’il est de notre devoir à tous de participer à la construction de ce débouché. Je l’ai dit plus haut, je crois que ce sont les propositions radicales qui peuvent nous permettre tout à la fois de réinventer un imaginaire alternatif et de porter l’attaque à un niveau systémique. La construction d’un tel débouché politique prend évidemment du temps mais sans cela nous sommes perdus. Le point d’accrétion ainsi qu’aime à dire Frédéric Lordon peut arriver mais il ne constituera pas la fin, ni même le début de la fin. Je suis bien plus enclin à y voir un commencement qui ne demanderait alors qu’à être corroboré par une suite et par un éveil définitif. Je suis intimement persuadé qu’un changement d’ampleur passera également par les communes et dans cette optique la construction du débouché politique peut très bien aboutir et se matérialiser lors des municipales à venir afin de faire trembler l’ordre en place. « Au cœur le plus sombre de l’histoire, écrit Camus dans Prométhée aux enfers, les hommes de Prométhée, sans cesser leur dur métier, garderont un regard sur la terre, et sur l’herbe inlassable. Le héros enchaîné maintient dans la foudre et le tonnerre divins sa foi tranquille en l’homme. C’est ainsi qu’il est plus dur que son rocher et plus patient que son vautour. Mieux que la révolte contre les dieux, c’est cette longue obstination qui a du sens pour nous. Et cette admirable volonté de ne rien séparer ni exclure qui a toujours réconcilié et réconciliera encore le cœur douloureux des hommes et les printemps du monde ». Cette détermination je crois que c’est ce qui doit constamment nous habiter car elle est notre plus précieuse alliée pour, comme l’a dit Lordon lors de la conférence, se mettre en travers de leur histoire pour imposer la nôtre.

9 commentaires sur “Et maintenant on fait quoi ? (3/3): passer à l’offensive

    • De Belgique… où des jeunes ont lancé un concept pour s’interroger sur le modèle capitaliste dans lequel on vit, le « Musée du capitalisme » : http://museeducapitalisme.org. C’est une expo itinérante (elle sera en novembre-décembre à Arlon, une petite ville à la frontière entre la Belgique, la France et le Luxembourg, vous êtes les bienvenu.e.s). Ca touche des gens (un public scolaire notamment) qui ne sont pas encore des « convaincus », qui s’accomodent très bien du système. A mon avis, les faire se questionner, c’est le premier pas dans une démarche de changement de paradigme. Les créateurs du musée ne demandent qu’une chose, que leur idée de musée soit reprise, dupliquée, adapatée partout dans le monde. Si vous connaissez des gens que cela intéresserait de créer en France, envoyez un message aux gens du musée.

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  1. Bonjour. Vous appelez à porter l’attaque contre le cadre, au niveau systémique, vous vous référez aux communes et invoquez la nécessité d’un nouvel imaginaire anticapitaliste pour finalement poser comme expectative les élections municipales, un parti de gauche unifié et des services publiques partout…. Je trouve ça un peu juste, et je suis poli, pour renverser le cadre et inventer un nouvel imaginaire…
    Puisque vous parlez du cadre et des communes, parlons de la Commune, remettons en question l’état, le système représentatif, les élections, développons et propageons les assemblées, l’auto-gestion, la mise en réseau, chassons et détruisons les hiérarchies et toutes les formes de domination, racistes, capitalistes et patriarcales.
    Alors oui, on pourra dire qu’on a renversé le cadre et inventé autre chose.
    Et n’attendons pas les municipales (dans deux ans !), je vous en supplie ! On en peux plus de ce monde !

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    • Bonjour, je ne crois pas dire que le seul débouché serait les municipales. Je n’ai pas la prétention de donner un programme dans ce texte, simplement la modeste ambition d’apporter quelques éléments au débat. Le salaire à vie tel que théorisé par Bernard Friot est tout de même une sacrée révolution il me semble, la balayer d’un revers de main ne me parait pas très sérieux. Sinon totalement d’accord avec toi il faut pas attendre deux ans et commencer dès maintenant

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  2. Lorsque je lis cette tête de chapitre  » construire le débouché politique » je suis partagé entre le désespoir et la colère. Il semble que face au rouleau compresseur libéral il n’y a rien. Alors qu’il existe une offre politique programmatique et structurée , entres autres, et qui a atteint un niveau qui pourrait permettre le basculement. J’ai nommé la FI. Seulement voilà nombreux sont ceux qui ont une lecture de l’Histoire suspicieuse. Alors sous prétexte de ne pas reproduire les erreurs passées il serait nécessaire que l’alternative puisse a priori se garder de ces anciennes dérives. Il me semble que c’est une stratégie non seulement prétentieuse ( nous serions a priori mieux préservés contre ces defauts ) mais pire improductive. Ainsi nous resterons l’arme au pied en répétant  » retenez moi je vais faire un malheur ». Ne peut-on adhérez sans etre des séides ? Oui aujourd’hui il faut faire grossir le mouvement dont la FI n’est pas propriétaire sans pour cela mettre en veilleuse son esprit critique. Dans le passé c’est la coalition des forces souvent hétérogènes qui ont considéré que la priorité était l’avénement de l’alternative qui a permis les changements. Il esr vrai qu’il est arrivé par la suite que ces forces se sont combattues violemment. Pour résumer : oui une alternative existe, oui il faut faire grossir le mouvement, oui il faut garder les yeux ouverts.

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    • Quand je dis construire le débouché politique c’est précisément à faire ce que tu dis que j’appelle. Oui la FI existe mais seule elle ne peut rien (je le dis d’autant plus tranquillement que j’ai voté pour son programme au premier tour de la présidentielle). Il ne s’agit pas de nier le poids de la FI qui est aujourd’hui le mouvement le plus structuré mais il faut faire grossir cette rivière pour reprendre l’expression de Ruffin et travailler à la construction d’une union encore plus grande, sinon nous sommes perdus

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