Aquarius, l’effroyable symbole

Depuis lundi, l’Union Européenne et plus particulièrement Malte, l’Italie, la France et l’Espagne sont au cœur d’une polémique effroyable, le genre d’évènements qui vient rappeler si besoin était l’inhumanité dont est capable l’être humain. L’Aquarius, ce bateau affrété par l’ONG SOS Méditerranée qui sauve des exilés de la noyade, est effectivement au cœur d’une tempête politico-diplomatique avec à son bord 629 personnes dont une bonne part de mineurs isolés et de femmes enceintes. Le nouveau ministre de l’intérieur italien – et dirigeant du parti d’extrême-droite la Ligue (ex-Ligue du Nord) – Matteo Salvini a en effet refusé d’accueillir le bateau dans un port italien, rejetant la responsabilité de l’accueil du navire sur Malte.

En expliquant que c’était à la petite île d’accueillir le bateau de SOS Méditerranée, Matteo Salvini a indéniablement réalisé un coup de force à la fois à destination de son électorat et de l’Union Européenne. Tout au long de la campagne italienne, le leader de la Ligue s’est appliqué à parler des exilés en des termes déshumanisants et racistes. Désormais au pouvoir, Salvini a mis en place ce qu’il avait annoncé et par la même occasion s’est échiné à envoyer un message aux autres pays européens, réactivant la crise au sein de l’union à propos de cette question. Malgré la proposition de la Corse d’accueillir le navire, c’est finalement l’Espagne et Valence qui ont ouvert leurs portes à l’Aquarius et aux exilés qu’il transporte. En ce sens, il ne me parait pas exagéré de voir dans l’Aquarius un triple symbole : celui du cynisme du gouvernement français, celui de l’hypocrisie à la fois du gouvernement et d’une bonne part de la société en France mais aussi celui de la démission définitive de l’UE.

 

Au royaume du cynisme

 

Emmanuel Macron s’est empressé de fustiger la réaction italienne de ne pas ouvrir ses ports à l’Aquarius. Dénonçant « la part de cynisme et d’irresponsabilité » du gouvernement italien, le monarque présidentiel s’est attiré les foudres du gouvernement et d’une partie de la société transalpins. La déclaration du locataire de l’Elysée a ceci d’intéressant qu’elle en dit bien plus sur lui et la politique que mène son gouvernement que sur les actes italiens en eux-mêmes. J’y reviendrai en deuxième partie mais il n’est en effet pas nécessaire de caractériser l’action du gouvernement italien tant celle-ci saute aux yeux. En revanche, l’empressement et la sévérité avec laquelle Monsieur Macron a jugé celui-ci témoigne selon moi d’une volonté de se laver les mains, de se poser en Ponce Pilate de l’UE.

Malgré la situation dramatique, il est effectivement très compliqué pour ne pas dire impossible de ne pas pouffer ou réprimer un haut-le-coeur à la lecture de la déclaration du monarque présidentiel. On est tenté de lui rappeler que son gouvernement, et donc lui-même, a refusé de porter secours à l’Aquarius pour ne « pas créer de précédent » ou que son ministre de l’intérieur a affirmé sur un ton narquois que les exilés faisaient un « benchmark » pour choisir leur destination avant de partir mais tout cela il le sait déjà et c’est en cela que le cynisme se trouve bien plus assurément de ce côté des Alpes. Lorsqu’il dénonce la part de cynisme et d’irresponsabilité d’un gouvernement étranger, il fait preuve d’un cynisme odieux quand lui-même et son gouvernement font voter une loi qui étend la durée de rétention administrative par exemple.

 

L’hypocrisie triomphante

 

Le corollaire quasi-direct de ce cynisme est sans conteste l’hypocrisie triomphante qui parcourt notre société. Ladite hypocrisie est d’ailleurs fermement reliée au sentiment de supériorité dont certains se prévalent de ce côté des Alpes. Dépeints en affreux racistes et fascistes, les Italiens seraient des monstres sans cœur et sans compassion quand les Français, au contraire, aurait rejeté l’extrême-droite dans un élan de compassion et de volonté de progrès. C’est peu ou prou le storytelling qui se met en place dès lors que l’on évoque les politiques liberticides, autoritaires et applaudies par l’extrême-droite que mènent Emmanuel Macron et sa caste depuis plus d’un an.

Cette manière de se placer en haut de son Aventin pour faire la morale aux autres peuples européens coupables de mal voter parce que leurs suffrages se dirigent vers des partis d’extrême-droite est assurément l’un des points les plus saillants de la présidence macronienne. Peu importe si dans le même temps, les idées d’extrême-droite sont au pouvoir avec Gérard Collomb à l’intérieur et si le Rassemblement National (anciennement FN) a voté une part non-négligeable des articles de la loi Asile et Immigration. Alors oui Matteo Salvini est le dirigeant d’un parti d’extrême-droite qui applique une politique d’extrême-droite. Lui, au moins, l’assume comme tel et ne convoque pas je ne sais quel sophisme pour ne pas se regarder dans une glace. La France a fait barrage à l’extrême-droite et au fascisme se plait-on à raconter en Macronie. Si faire barrage c’est emprunter les mots, les idées et la politique de l’extrême-droite alors celle-ci a de beaux jours devant elle dans notre pays. De la même manière que l’hypocrisie.

 

Le naufrage de l’UE

 

Le dernier symbole que représente l’Aquarius est sans conteste celui de la démission et du naufrage de l’Union Européenne. Incapable de penser une politique globale d’accueil des exilés, la machinerie de Bruxelles a progressivement démissionné et laisser les pays méditerranéens à leur sort sans daigner écouter leurs doléances ou imposer la solidarité entre pays européens. L’arrivée au pouvoir de la Ligue, la politique qui est menée actuellement en Italie ainsi que les tensions actuelles entre pays européens ne sont pas le fruit d’un quelconque hasard ou d’une suite d’évènements fortuits. Elles sont au contraire la conséquence logique, presque nécessaire au sens philosophique du terme, de la politique d’abandon qu’a menée l’UE à l’égard des pays méditerranéens face à l’arrivée d’exilés, en particulier l’Italie et la Grèce.

Il n’y a en effet guère de hasard à voir dans ces deux pays des partis fascistes prospérer tant les autres pays de l’UE les ont abandonnés à leur sort alors même que l’urgence humanitaire imposait une politique solidaire au sein de l’Union. Le fameux statut des « dublinés » – qui postule qu’un exilé doit s’enregistrer dans son pays d’arrivée et que les pays suivants où il réside peuvent le renvoyer dans ce pays là – a conduit à la mise en place de politiques cyniques et hypocrites de la part de l’ensemble des pays. L’Italie laisse par exemple certains de ces exilés traverser le pays sans les arrêter s’ils souhaitent quitter le pays afin de ne pas avoir à instruire leur demande d’asile par la suite tandis que la France à l’inverse chasse les exilés même mineurs pour les renvoyer en Italie et qu’ils s’inscrivent là-bas. Finalement ce que nous avons vu progressivement se mettre en place face à la démission de l’UE est la résurgence des égoïsmes nationaux et des réflexes nationalistes effrayants. Il est aisé de crier en chœur « plus jamais ça » sitôt qu’un documentaire sur les nazis ou le franquisme est diffusé. Il est plus compliqué et courageux de mettre en place les éléments permettant effectivement que cela ne se produise plus.

Dans le drame actuel de l’Aquarius, ce sont les gauches espagnoles qui ont restauré quelque peu notre humanité balafrée par les égoïsmes nationaux. Il fallait au moins cela pour ne pas que le cimetière qu’est devenue la Méditerranée accueille de nouvelles dépouilles. De ce côté-ci des Pyrénées, certains sont demeurés bien silencieux à gauche sur la question, ce qui est presque plus dramatique que la politique menée par l’Italie ou par Macron. Quant à nous, simples quidams attachés aux valeurs de solidarité, de fraternité et d’internationalisme il est de notre devoir de nous lever contre ces pratiques racistes. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

3 commentaires sur “Aquarius, l’effroyable symbole

  1. Bonjour Marwen,

    Petite précision : pour moi, ce n’est pas « l’être humain » qui fait preuve ici de cynisme, ou d’inhumanité. C’est seulement un gouvernement (et son king le p’tit Manu) ou des gouvernements (à peu près tous en Europe). Certes des gouvernements plus ou moins mal élus. Un ou des gouvernements qui ne fait (font) qu’alimenter la peur de la population : peur du lendemain, de la misère, ou du « grand remplacement ». L’extrême droite est bel et bien au pouvoir.

    Moi, l’Aquarius m’a rappelé l’Exodus (c’était en 1947) et les boat-people vietnamiens. Ou quand des êtres humains deviennent surnuméraires, inutiles, des riens d’entre les riens.

    Dans un récent billet, j’ai mis en ligne une vidéo d’un reportage de France 3 régions, il est édifiant :

    https://cafemusique.wordpress.com/2018/06/12/migrants/

    Et dans un second, j’ai reproduit un autre article (une traduction de celui d’un journaliste américain), lui aussi assez terrifiant, et qui explique assez bien « où on en est » :

    https://cafemusique.wordpress.com/2018/06/14/effondrement/

    Pour ceux qui dirigent le monde, l’humain n’est qu’une ressource, et dans le cas des plus pauvres d’entre nous, simplement un poids. Dont il convient de se débarrasser.

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    • Bonjour Gavroche,

      Quand je dis l’humain je parle en général, je ne mets évidemment pas tout le monde dans le même panier mais j’essaye simplement de dire que ça nous rappelle à quel point l’être humain est capable de sécréter de l’inhumain

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