La police, gardienne de la paix ou force de l’ordre social ? (2/4): la police, institution symbolique

La première interface de l’Etat

 

Qu’est-ce qu’un symbole sinon une chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même ? L’institution policière me semble, à ce titre, être pleinement symbolique puisqu’elle renvoie de manière évidente à autre chose qu’à elle-même. Bras armé de l’Etat central elle est à la fois la première interface de l’Etat avec sa population en même temps que le chien de garde le plus redoutable du système en place. Par-delà la question de la répression elle-même, l’institution policière renvoie à l’ordre, à l’autorité et en ce sens elle est l’un des premiers marqueurs pour analyser la politique d’un gouvernement ou d’un Etat. Il n’est d’ailleurs pas anodin que dans tous les Etats totalitaires, la police ait une place prépondérante puisque cette institution donne finalement le ton de toute la politique menée sans parler des questions économiques et sociales – si tant est qu’il soit réellement possible de dissocier totalement ces différents thèmes, ce que je ne crois pas. Bien plus que ses actes, ce qui est intéressant lorsque l’on tente d’analyser l’institution policière est d’interroger les grandes dynamiques dans lesquelles elle s’insère. C’est en cela qu’elle est particulièrement symbolique puisque loin d’être signifiante en elle-même son action ne prend sens que si l’on prend de la hauteur et qu’on l’intègre à une articulation à la fois complexe et systémique. En ce sens, tenter d’analyser les violences policières, physiques ou symboliques, sous le seul prisme des rapports entre les policiers (individus) et la population nous fait passer à côté d’enseignements fondamentaux sur la structure politico-économique même d’un Etat.

Etymologiquement, le mot symbole dérive du grec ancien symbolon qui signifiait « mettre ensemble ». Dans la Grèce Antique le symbole était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir. Là encore, l’institution policière remplit pleinement le rôle de symbole en agrégeant autour d’elle des personnes aux sensibilités différentes bien que reliées par un même intérêt : la préservation du système en place. C’est ainsi que nous avons progressivement vu se mettre en place une forme de stratégie du bouc émissaire dès lors qu’une bavure se fait jour. Fidèle à la victime sacrificielle mise en évidence par René Girard dans La Violence et le sacré, le policier fautif – quand il est réellement puni – est écarté afin de purger le système policier et de lui permettre de continuer de plus belle. Le policier évincé épouse ici la figure du pharmakos. Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Tout porte à croire que les policiers évincés jouent régulièrement le rôle de paratonnerre pour l’institution policière en permettant de placer la violence dans la catégorie dérive et non pas action systémique. C’est précisément en agissant de la sorte que l’institution policière et l’Etat sont coupables de multiples injustices.


Les multiples injustices

 

L’enjeu est à mon sens, bien plus profond qu’un simple arrêt des violences et bavures policières. Comme j’ai pu le dire lors des violences policières qui ont émaillé les manifestations contre la loi El Khomri, lorsqu’une personne est victime de violence policière elle subit en réalité une triple injustice qui peut aboutir à une détestation de l’Etat si nous ne réagissons pas rapidement. La première de ces injustices est assez évidente, elle est celle de l’injustice entre deux personnes quand l’une abuse de sa position pour molester ou bien humilier une autre personne. Cette injustice est assez répandue dans notre société et, osons le dire, est la moins grave des trois si tant est qu’une gradation soit possible. La deuxième de ces injustices est déjà plus dangereuse pour la société, c’est celle de l’injustice perpétrée par l’entité police ou gendarmerie à l’égard d’un citoyen lambda. Rappelons-nous la lettre du préfet Grimaud aux policiers lors de mai 1968. Si lui s’adressait aux policiers en vue de manifestations, on peut aisément la transposer aux violences policières à l’égard des jeunes de quartiers populaires : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés. Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez ».

Enfin, la troisième injustice, la plus grave à mon sens est celle que commet l’Etat lorsque qu’il tente de dissimuler ou d’étouffer certaines affaires. Ainsi en est-il du procureur dans l’affaire Adama Traoré qui a sciemment omis certains éléments de l’autopsie ou des mensonges proférés par le policier ayant tué Aboubakar Fofana. Cette injustice est la plus violente car elle a pour conséquence de créer différentes catégories de Français et donc aboutit à générer un ressentiment très grand à l’égard de l’Etat et de la République. Il est assez ironique de constater que les mêmes personnes qui défendent les policiers en toutes circonstances sont les premières à vociférer contre la haine de la République présente dans la tête de certains alors même que des contrôles abusifs ont pu avoir un rôle dans cette détestation. Si Dieu se rit réellement des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes alors tendons l’oreille, il est fort possible que nous l’entendions rire à gorge déployée. Cette injustice au plus haut sommet se trouve d’ailleurs notamment matérialisée par ce gouvernement. L’extrême-droite a souvent parlé de vote communautaire en exhibant les chiffres montrant qu’une très large majorité d’électeurs musulmans ou des quartiers populaires avait votée pour François Hollande. Je pense plutôt que cette large majorité était due en particulier à deux promesses phares : le récépissé pour lutter contre les contrôles au faciès et le droit de vote des étrangers. Malheureusement, l’abandon du récépissé aura été une trahison, une de plus, venue s’ajouter aux multiples autres forfaitures de ce quinquennat qui aura vu la France être condamnée et légitimer les contrôles au faciès en se pourvoyant en cassation.


 La police, meilleur garant de l’ordre social

 

Le titre de ce dossier est interrogatif. Il est donc temps d’y répondre par l’affirmative en expliquant pourquoi la police est une force de l’ordre social. Dans une vidéo très bien faite, Usul explique pourquoi la police est bien plus une force de l’ordre social qu’une gardienne de la paix. Par les multiples violences symboliques explicitées plus haut mais aussi et peut-être surtout en permettant la séparation entre les différentes classes sociales du pays, la police sert de cordon de sécurité pour l’ordre social établi. A un niveau micro social, la police a en effet pour rôle d’empêcher que les dominés ne s’en prennent au groupe dominant en même temps qu’elle réprime chez les dominés ce qu’elle tolère allègrement chez les dominants. Prenons le cas du trafic de drogue. La répression des trafics est une constante depuis des années – avec une efficacité souvent très limitée. Investissement des quartiers à l’aide de plusieurs camionnettes de police (ce qui nous ramène à la fameuse force d’occupation), course-poursuite avec les dealers et autres guetteurs, la police ne lésine pas sur les moyens et sur les muscles à déployer pour, au moins, montrer qu’elle est présente et qu’elle agit. En regard de cela, la consommation de cannabis – de manière majoritaire par des personnes non-issues de milieux sociaux dominés – est, elle, très peu réprimée si bien que la consommation est quasiment légale dans notre pays au vu du peu de risques encourus.

Mais cessons de parler en général et évoquons deux exemples concrets qui soulignent ce rôle de force de l’ordre social. Il y a quelques années, dans le quartier de Frais Vallon à Marseille une vaste opération policière fut montée pour démanteler un réseau de drogue. La police ne trouva pas d’autre date que le jour de l’aïd pour mener une telle opération transformant donc un jour de fête religieuse en véritable pugilat. Au-delà de la répression du trafic de drogue on voit dans cet exemple nettement se dessiner la pratique de la violence symbolique. A l’inverse, il est hautement improbable – pour ne pas dire impossible – de voir un jour un policier verbaliser un jeune fumant du cannabis sur le Champ de Mars étant donné que la plupart des jeunes présents à cet endroit sont du bon côté de la barrière sociale. En revanche, les policiers sont présents pour bien s’assurer du fait que les jeunes issus de milieux dominés ne volent pas le sac des bourgeois. A un niveau macrosocial, sans doute le plus intéressant, la police a pour rôle d’empêcher toute révolte d’ampleur de la part de ceux qui sont exploités par le système politico-économique en place. On le voit régulièrement dans les quartiers populaires lorsque des rassemblements ou des manifestations sont organisées et que la police s’empresse de chasser les manifestants. De la même manière, police et médias ont avancé main dans la main lors des émeutes de 2005 pour expliquer à qui voulait les écouter qu’il ne s’agissait que de violences sourdes sans aucune revendication alors même que les émeutes étaient le fruit d’un long processus et portaient des revendications lourdes.

3 commentaires sur “La police, gardienne de la paix ou force de l’ordre social ? (2/4): la police, institution symbolique

  1. Effectivement. En 2005, médias et politiques réunis avaient qualifié les mouvements sociaux « d’émeutes ». Et les habitants des quartiers de « racailles ».

    Alors qu’il s’agissait certes de révolte populaire, mais surtout porteuse d’un sens profondément politique.

    Claude Dillain, maire PS de Clichy, raconte (et la lecture de cet article est édifiante, pour comprendre les causes de la révolte, qui couve depuis des décennies) :

    https://www.lemonde.fr/societe/article/2010/04/10/moi-claude-dilain-maire-de-clichy-sous-bois-j-ai-honte_1331612_3224.html

    En 2010 (comme le temps passe) j’avais écrit un billet au sujet d’un livre qui m’avait beaucoup marquée, et aussi du « livre blanc sur la sécurité nationale » (qui prévoit d’envoyer l’armée, carrément, en cas d’émeute) :

    https://cafemusique.wordpress.com/2010/11/06/soumises/

    Et en 2011, un second billet :

    https://cafemusique.wordpress.com/2011/08/29/les-rats-a-capuche/

    Une expression médiatique m’avait paru très révélatrice : les jeunes révoltés des quartiers « n’ont pas de mot d’ordre ».

    Ben oui. « L’ordre », c’est la police qui le représente. Et il ne profite qu’aux nantis.

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  2. Il y a peut-être également dans les symboles évidents du système policier celui de la punition. On redoute la punition, à la manière d’un enfant qui prend peur quand la maîtresse fait les gros yeux, par principe. On redoute un contrôle autoroutier alors qu’on est clean et sous la bonne vitesse.
    La peur d’être puni remonte à l’enfance mais reste viscérale. Et elle fait partie, selon moi, d’un système équilibré dans lequel elle en constitue l’une des extrémités. L’autre pourrait être la récompense. Un système dans lequel ces deux extrêmes demeures provoquent, j’en suis certain, une tendance à chercher ou fuir la punition pour les non-policiers (dans le premier cas, si l’on pousse à l’extrême : délation, dans le deuxième : sadomasochisme). Mais il en va de même pour les policiers, garant de cet équilibre récompense/punition.
    L’envie de punir, lorsqu’elle n’est pas réfrénée par quelques principes moraux, conduit aux évènements dont tu parles (entre autres raisons). La violence physique ou symbolique devient obligatoire, car j’imagine que beaucoup d’entre eux ont intégré la violence, le mot et l’idée, dans leur univers de travail. Ils baignent dedans. J’ai du mal à en vouloir aux bouchers des abattoirs d’être ignobles quand on leur offre comme métier de tuer. J’ai du mal à en vouloir aux policiers quand on les place en bourreaux de la rue, sans probablement que le chef n’épargne le mot violence dans ses discours d’avant manif.

    Petite digression pas vraiment ordonnée partagée, je continue ma lecture.

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