La dette publique ou le croque-mitaine néolibéral

Si l’on voulait paraphraser Camus en le pastichant, l’on pourrait dire que pour les néolibéraux, il n’y a qu’une seule question économique vraiment sérieuse, celle de la dette publique. Tout le reste, des privatisations aux coupes budgétaires, ne fait que découler de cette croyance absolue en la nécessité vitale de résorber la dette publique. A ce petit jeu-là, les ordolibéraux qui dominent au sein de l’UE se sont fait plus royalistes que les rois – les Etats-Unis pour schématiser grossièrement – et appliquent cette antienne sur la dette publique présentée comme un fardeau et une bombe à retardement jusqu’à la nausée. La rentrée politique en France a été marquée tout à la fois par la résurgence de l’affaire Benalla (dont le principal protagoniste a proclamé son refus teinté de mépris de se faire auditionner par la commission d’enquête du Sénat) et par les démissions de Nicolas Hulot et de Laura Flessel si bien que les sujets économiques ont quelque peu été mis sous la table.

Tout juste a-t-on parlé de l’impôt sur le revenu après les tergiversations du gouvernement et du monarque présidentiel à propos de la mise en place du prélèvement à la source. Pourtant, l’un des principaux enseignements de la rentrée politique a indéniablement été les résultats économiques en berne, prouvant à quel point le mythe selon laquelle la politique de ce gouvernement a pour but de relancer l’économie était une douce fable que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir. Ces résultats économiques en-deçà des chiffres escomptés ne manqueront sans doute pas de faire ressurgir le débat sur la dette et le déficit publics que l’on utilisera comme d’habitude pour mieux justifier la casse des services publics et le matraquage des plus dominés de la société. Dans la croyance populaire, le croque-mitaine est un personnage maléfique présenté aux enfants pour leur faire peur et ainsi les rendre plus sages. Dès lors, il ne me semble pas aberrant de voir dans la dette publique le croque-mitaine néolibéral mis en avant pour nous faire peur et nous tenir dociles face à la politique de préemption de la caste au pouvoir. Enfants nous avions peur des monstres cachés sous nos lits, devenus adultes nous voilà soumis à l’angoisse savamment distillée d’une dette proche de devenir insoutenable selon la formule consacrée.

 

Le mythe de la dette insoutenable

 

C’est sans doute l’une des antiennes les plus répétées dans ce pays, la dette publique a atteint un tel niveau qu’elle deviendra bientôt insoutenable pour le pays. Editocrates et néolibéraux de tous poils répètent à l’envi ce refrain anxiogène et culpabilisateur qui voudrait que la dette publique est telle qu’elle est un fardeau immense que nous allons laisser aux générations futures. Plutôt que d’utiliser des arguments rationnels et économiques, c’est un concours à celui qui ira le plus dans le pathos pour culpabiliser le quidam et lui faire ressentir l’urgence de faire diminuer la dette publique, ce sans quoi le pays menacerait de s’effondrer. C’est dans ce dessein précis qu’est convoqué tout un imaginaire totalement grotesque sur la gestion de bon père de famille qui ne laisserait pas de dette à ses enfants s’il gère bien ses comptes comme si l’Etat s’apparentait à un foyer – à moins qu’il s’agisse d’un hommage lointain à l’étymologie du terme économie, issu du grec oikos et nomos signifiant la gestion de la maison.

Il nous faut, je pense, urgemment déconstruire ce mythe qui nous mène droit à l’abime. Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière que le mythe de la Grèce antique a empêché durant de longues années la mise en place de la philosophie, la présentation de la dette publique comme un élément insoutenable grevant l’économie du pays nous empêche d’avoir une réflexion rationnelle et réfléchie sur la question. De tous temps ou presque les Etats ont été endettés. Vouloir faire croire qu’un Etat est pareil à un foyer comporte d’ailleurs une double hypocrisie, la seconde étant que l’on ne calcule jamais l’endettement d’un foyer en rapport avec son revenu annuel quand on le fait pour un Etat. Plus fondamental encore, ce n’est pas le taux d’endettement qui est pertinent pour juger du danger mais bien plus les détenteurs de ladite dette. Le Japon est par exemple très endetté mais sa dette est principalement détenue par des locaux, ce qui protège de la spéculation outrancière que connaissent les dettes au sein de l’UE.

 

La souveraineté amputée

 

C’est précisément cette spéculation au sein de l’UE et plus particulièrement au sein de la zone euro qui crée les déséquilibres que nous connaissons et qui finissent par provoquer des attaques financières sur tel ou tel pays. Si l’on s’intéresse plus particulièrement aux pays de la zone euro, il devient rapidement évident que leur souveraineté économique – et donc leur capacité à mener des politiques volontaristes – a été rudement mise à mal par la mise en place de la monnaie unique et l’instauration des critères de Maastricht. Schématiquement, les deux principaux leviers d’action pour un Etat sont la monnaie et le budget (donc l’endettement). Nous avons vu précédemment que l’indépendance de la BCE mettait fin à toute velléité ou même capacité de politique monétaire.

Les critères de Maastricht, et principalement les fameux 3% de déficit public autorisés ainsi que les 60% théoriques de PIB d’endettement, sont le côté pile ou plus précisément la deuxième partie de la mâchoire d’airain dans laquelle les Etats membres de la zone euro ont fait le choix de s’enfermer en adoptant la monnaie unique. Dans l’incapacité de faire varier leur parité monétaire pour en tirer un avantage comparatif, ils se sont en outre interdit en théorie d’user du déficit ou de la dette publics pour mener des politiques contracycliques si bien que la rigueur sinon l’austérité sont gravés dans les traités européens. Toute acquise à l’ordolibéralisme allemand qui a pour seule peur l’inflation et qui profite à plein régime de la monnaie unique, la construction de la zone monétaire ressemble à s’y méprendre à l’un de ces tours de magie où le magicien s’enferme dans une cage pour prouver à quel point il est fort et en sortir. A ceci près que dans le cas qui nous intéresse le magicien a égaré la clé.

 

Le grand méchant loup

 

Toutefois, il serait naïf de croire que ce matraquage à la fois médiatique, politique et communicationnel sur une dette devenue insoutenable n’a pas un objectif supérieur. Comme je le disais plus haut, la dette publique n’est pas une nouveauté et ce n’est qu’à de très rares exceptions qu’elle a provoquée un défaut de crédit – d’autant plus que souvent ledit défaut était volontaire – pour un Etat. Parler de la dette publique insoutenable, du fardeau odieux qu’il ne faut pas laisser à nos enfants est bien plus assurément un moyen de faire avancer un agenda purement néolibéral visant à faire payer à ceux qui ont le moins les cadeaux offerts aux plus riches de cette société. Expliquer que la dette doit être résorbée à tout prix – sauf bien entendu à ce qui en couterait aux plus riches – revient à dire que c’est aux classes populaires et moyenne de supporter le coût des coupes budgétaires.

La stratégie n’est pas si bête que cela finalement. Personne ou presque n’accepterait de gaieté de cœur de voir les riches s’enrichir toujours plus et les pauvres subir de plein fouet la rudesse des choix budgétaires d’un exécutif néolibéral. C’est toute la finesse de l’argument sur la dette publique. De la même manière qu’un enfant n’hésitera pas à dépasser les interdits si on ne lui fait pas miroiter la présence d’un quelconque monstre tapi dans l’ombre et prêt à lui sauter dessus sitôt qu’il aura franchi l’interdit, la dette publique est un épouvantail bien commode pour faire accepter les politiques les plus inégalitaires au prétexte d’éviter l’effondrement de l’Etat. C’est finalement une forme de chantage affirmant que si les plus pauvres n’acceptent pas de perdre le peu qu’ils ont pour ne conserver que les miettes, il ne leur restera absolument rien, la stratégie de la peur en somme. De tous temps pourtant, la faiblesse de l’argument du croque-mitaine a été que, dès lors que l’enfant se rend compte qu’il s’agit d’une fable, ce personnage fantastique ne lui fait pas peur puisqu’il prend conscience de sa non-existence. Il en va de même pour le croque-mitaine qu’est la dette publique. Spinoza nous dit de ne pas pleurer ni rire, mais de comprendre. Nous comprenons. Et nous savons ce qu’il nous reste à faire…

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