Autoritarisme, l’enfant monstrueux du néolibéralisme

Orban, Trump, Salvini, Bolsonaro, la liste des dirigeants autoritaires ayant pris le pouvoir ces dernières années ne cesse de s’allonger. S’égrenant comme l’on récite une litanie à la messe, les noms de ces dirigeants ne cessent de susciter effroi et sidération en regard de leurs discours et des politiques qu’ils entendent mener (ou mènent une fois au pouvoir). Si l’on ajoute à ces noms, ceux des dirigeants désignés comme autoritaires déjà solidement en place tels Xi Jinping, Mohammed Ben Salmane, Recep Tayyip Erdogan ou Vladimir Poutine, on se rend assez rapidement compte du vent mauvais qui souffle sur la planète, entre nationalistes zélés et partisans d’une violence accrue contre leurs opposants. Ce Zeitgeist, cet « esprit du temps », a ceci de particulier qu’il s’étend sur toute la planète mais surtout que, dans la plupart des cas, c’est à l’issue d’élections (régies par des modes de scrutin très divers) qu’il se répand progressivement – élections précédées par des campagnes au cours desquelles les différents candidats ne cachent pas leur penchant autoritaire.

En regard de cette montée de ce qui est tantôt appelé populismes tantôt placé sous le vocable de « démocratie illibérale », bien des dirigeants et des médias nous servent à l’envi l’antienne selon laquelle l’antidote à cette montée des autoritarismes partout sur la planète serait le néolibéralisme si bien que nous sommes progressivement en train de nous retrouver pris dans une mâchoire d’airain entre le néolibéralisme d’une part et cet autoritarisme nationaliste de l’autre – ladite mâchoire étant assurément symbolisée par la volonté d’Emmanuel Macron de se placer en rempart de Salvini ou Orban. Il ne s’agit évidemment pas de faire des généralisations ou de nier les spécificités de chacun des pays mais il me semble pourtant que des éléments permettent de tisser une forme de fil d’Ariane et que bien des points de fuite convergent vers une même conclusion: cet autoritarisme qui se répand n’est pas opposé au néolibéralisme, il en est son émanation.

 

Du creusement des inégalités

 

Cette opposition factice entre Macron d’une part, Orban et Salvini d’autre part, pour schématiser grossièrement à l’échelle de l’Union Européenne est une fable, pareille à ces histoires que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir ou leur faire peur. Il est à la fois confortable et très vendeur de dépeindre les Bolsonaro, Trump et autres Salvini en monstres totalement différents des dirigeants néolibéraux présentés comme respectables. Il est également confortable de voir dans leur électorat des hordes de racistes seulement assoiffés par le désir de revanche, d’en découdre avec les étrangers et de laisser libre court à leur haine. Il est, à mon sens, plus compliqué mais également plus honnête et courageux d’essayer de comprendre les ressorts de la colère de cet électorat.

Que ce soit Trump, Orban, Salvini, Bolsonaro ou les autres, leurs discours et programme ne se résument pas seulement à vilipender les étrangers ou appeler à un retour des frontières nationales en laissant les migrants se noyer ou mourir dans le désert. Derrière ce discours – ou plutôt en dessous de celui-ci, formant les piliers – lesdits dirigeants autoritaires se reposent sur un sentiment de déclassement et de désespérance très répandu partout ou presque sur la planète. En effet, l’une des grandes caractéristiques de ce début de XXIème siècle demeure assurément le creusement des inégalités. C’est précisément sur ce sentiment de chute et sur ce ressentiment à l’égard des élites que se construisent bien des discours nationalistes et autoritaires aujourd’hui portés au pouvoir. Evidemment ce discours n’est qu’une farce, nous y reviendrons, en cela qu’il peut être porté tant par un magnat de l’immobilier que par un nostalgique de la dictature militaire. Toutefois, la réalité est bien que ce sont les conséquences de ce néolibéralisme débridé qui est présent depuis les années 1980 qui constituent le terreau sur lequel ces mouvements grandissent.

 

Fracasser l’impasse

 

A la chute de l’URSS, près d’une décennie après le tournant néolibéral symbolisé par Reagan et Thatcher, nombreux ont été ceux à souscrire à la théorie de la fin de l’Histoire. Souvent caricaturée et déformée, la théorie de Francis Fukuyama n’expliquait pas que les guerres étaient terminées mais bien plus assurément que le capitalisme néolibéral était l’horizon indépassable et que celui-ci allait se développer selon le modèle de la démocratie libérale. Ladite démocratie libérale est aujourd’hui entrée en phase terminale de la crise qui la frappe précisément parce que le néolibéralisme débridé a laissé sur le bas-côté la majeure partie de la population tandis que la caste au pouvoir roulait à 300 km/h sur l’autoroute pour aller festoyer – pour rester dans le jargon néolibéral, l’on pourrait dire que la démocratie libérale a été complètement démonétisée.

Ce que nous voyons se mettre en place aujourd’hui sous nos yeux n’est que la conséquence du fameux TINA (« there is no alternative », il n’y a pas d’alternative au néolibéralisme) cher à Thatcher. A force de rabâcher aux populations qu’il n’y avait pas d’autres voies que ce néolibéralisme, que les alternances ne changeraient rien parce que la social-démocratie s’est jetée avec amour dans les bras du marché et que les mêmes continueraient à se goinfrer pendant que la plupart devraient se contenter des miettes, la démocratie libérale a creusé sa propre tombe. Dans une impasse, les populations sont en train de faire le choix de fracasser le mur qui leur fait face quitte à saccager leurs libertés les plus élémentaires et sont en train, selon une très belle formule qui a fait florès après l’élection de Trump, de choisir une fin effroyable plutôt qu’un effroi sans fin. Evidemment, il va sans dire que les dirigeants autoritaires sont de sombres escrocs lorsqu’ils affirment se lever contre les politiques inégalitaires, leur seul objectif n’est finalement que d’appliquer le néolibéralisme au sein de leurs propres frontières tout en jetant en pâture les étrangers – il n’y a d’ailleurs aucun hasard à voir le patronat et la bourse ne pas être effrayés par ces candidats, bien au contraire. La réalité c’est que cet autoritarisme nationaliste n’est que le versant du néolibéralisme qui régit la planète depuis plusieurs décennies. A la concurrence de tous contre chacun se substitue désormais la concurrence entre nations. Dans les deux cas, c’est la majeure partie de la population qui paye le prix du festin de la caste. Aussi longtemps que nous serons pris dans cette mâchoire d’airain nous serons condamnés à subir des défaites régulières. Plutôt que de simplement fracasser l’impasse, appliquons-nous à fracasser ladite mâchoire également. Sans cela, point de salut. Au travail.

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