Derrière la valeur travail, la fable de la méritocratie

Il y a quelques semaines j’avais abordé la question de la valeur travail dans un billet – ou plus précisément le culte dont celle-ci est l’objet et ce que nous apprend ledit culte sur la société dans laquelle nous évoluons. En y réfléchissant à nouveau, il me semble que parler de la valeur travail sans aborder la question de la méritocratie sur laquelle celle-ci est, d’une manière ou d’une autre, adossée revient à avoir une analyse partielle et finalement assez peu éclairante du phénomène. Comment, en effet, saisir l’entièreté et la complexité du problème lié au culte de la valeur travail sans interroger les tenants (l’objet de ce papier donc) et les aboutissants (abordés dans le précédent papier) ?

Il convient, toutefois, avant toute chose de définir de quoi l’on parle dès qu’on aborde la question de la méritocratie. Néologisme postulant l’importance du mérite dans l’accession au pouvoir (politique, économique, symbolique, etc.), la méritocratie est, finalement, le fondement même du culte de la valeur travail en cela qu’elle postule que si l’on est digne d’accéder à telle ou telle position – on voit ici clairement le lien avec la notion de travail dans une logique qui voudrait que si l’on travaille bien alors on obtiendra la reconnaissance et la position que l’on mérite. Il va sans dire que cette fumeuse notion de méritocratie est une forme de fable, pareille à ces jolies histoires que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir.

Le mérite comme police d’assurance

Evacuons d’emblée ce qui pourrait être un point de flou, je ne crois que très peu à la notion de mérite (principalement au vu de l’utilisation qui en est faite mais aussi parce que c’est une notion extrêmement floue et immensément subjective). Par-delà cette considération, il me parait intéressant d’interroger la notion de méritocratie et l’usage qui en est fait. Ce que ses défenseurs postulent n’est finalement rien d’autre que le fait que, selon eux, tout le monde a les mêmes chances et que, si l’on travaille comme il faut, on obtiendra la récompense adéquate. A partir de là, il n’est guère surprenant de voir que les plus zélés d’entre eux sont souvent des libéraux patentés, biberonnés à la croyance en la responsabilité individuelle et complètement aveugles aux dynamiques systémiques. La stratégie du jeton – permettre à quelques personnes issues des classes dominées d’accéder à certaines grandes écoles par exemple – d’ailleurs assez caractéristique de cette idéologie méritocratique en cela qu’elle permet de faire croire aux autres que c’est parce qu’ils ne travaillent pas assez qu’ils sont dans cette position.

En ce sens, l’idéologie méritocratique défendue par ces personnes – et qui, appelons les choses par leur nom, est un dévoiement pur et simple de la notion de mérite – joue clairement le rôle de justificatif des inégalités et est donc une forme de police d’assurance à laquelle la caste semble souscrire pour expliquer les raisons de sa domination. Je crois, néanmoins, qu’il faut creuser plus loin que cela. L’on pourrait, en effet, croire qu’il ne s’agit que d’une démarche purement cynique visant à préserver les prébendes de certains. Il me semble que d’aucuns, en haut lieu, croient fermement en cette fable de la méritocratie et que ceci leur permet de se rassurer : puisque la méritocratie existe, c’est donc qu’ils sont supérieurs au vu des positions auxquelles ils ont accédé. La méritocratie joue ici le rôle de viatique pour ces zélotes.

La fable retournée

Le problème principal – selon le point de vue d’où l’on se place – avec les fables et toutes les histoires faites pour endormir les enfants, c’est qu’elles peuvent rapidement se retourner contre le conteur dès lors que ceux-ci se rendent compte qu’on les embobine. Il me semble que nous ne sommes pas loin d’un tel point de rupture sur la question de la méritocratie (à moins que celui-ci ne soit déjà atteint). A force de vendre partout et tout le temps leur odieuse méritocratie, les néolibéraux pourraient bien la voir se retourner contre eux. Par dizaines de milliers, en effet, les personnes paraissent prendre tout à fait conscience qu’on les prenait pour des cons, puisqu’il faut dire clairement les choses. Des décennies à bassiner le monde avec la méritocratie pour s’apercevoir que ceux qui triment le plus sont les grands perdants du système en place.

Comment continuer à croire que la méritocratie existe quand l’on voit que le capital progresse chaque année sur le travail ? Comment faire croire que l’on porte le mérite en étendard quand on supprime l’ISF ? Ce que nous vivons actuellement n’est rien d’autre qu’une forme d’apocalypse, prise dans son étymologie grecque de révélation, pendant laquelle le voile est violemment arrachée pour révéler que la méritocratie n’était rien d’autre qu’une fadaise visant à faire des plus dominés de doux agneaux à l’égard des puissants en même temps que des loups impitoyables à l’égard de leurs homologues, un peu comme un os que l’on agite aux chiens pour les regarder s’entretuer. Le fait est que nombreux semblent ceux à avoir compris que l’adversaire n’était pas à chercher parmi les homologues mais bien parmi la caste qui festoie depuis tant de décennies ne laissant que des miettes à la majeure partie de la population. Cela ne suffira certainement pas mais c’est un début très encourageant. « Il arrive, écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe, que les décors s’écroulent. […] Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif ». Trop longtemps ils ont fait de nous des agneaux, il est temps de leur montrer que les brebis enragées sont plus dangereuses que les loups et de dire aux membres de la caste, quand ils protesteront que ce n’est pas eux, que si ça n’est pas eux c’est donc leurs frères.

Crédits photo: Dornac – Eklablog

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