Le pacte germano-soviétique en quelques lignes

Si la semaine dernière il a été question du rôle de l’armée rouge durant la Seconde guerre mondiale et de la manière dont celui-ci était occulté par une bonne partie des pays occidentaux, il convient selon moi de revenir quelques années avant l’éclatement de ce conflit pour mieux comprendre à quel point les positions de l’URSS ont été caricaturées dans un but à peine dissimulé de diaboliser la superpuissance à l’orée de la Guerre froide. Evidemment le traitement de l’armée rouge est important en cela qu’occulter son rôle revient à nier à l’URSS sa part dans la libération de l’Europe du joug nazi mais il me semble que toute l’histoire créée notamment par les Etats-Unis, en particulier par Henry Kissinger, à propos du pacte germano-soviétique est le pivot de la stratégie de diabolisation de l’URSS.

C’est effectivement par ce biais que de nombreux arguments de décrédibilisation des Soviétiques ont vu le jour pour mieux expliquer à quel point l’URSS aurait été l’allié de l’Allemagne nazie avant de se faire attaquer et de basculer dans le camp des ennemis des forces de l’Axe. Il est, je crois, très important déconstruire cette fable des accointances entre le régime nazi et les Soviétiques tant celle-ci a des conséquences aujourd’hui encore sur l’appréhension de bien des choses. Plus important encore, toute la chaine de causalités qui a mené à la signature du pacte germano-soviétique est encore à l’œuvre aujourd’hui, entre indifférence et mépris de la part de certains pays occidentaux, en particulier les Etats-Unis, à l’égard de certaines puissances de la planète.

La fable des accointances

C’est une histoire largement répandue et racontée, celle des supposées accointances entre les Nazis et les Soviétiques. Pour justifier cette théorie, Kissinger est allé jusqu’à qualifier le pacte germano-soviétique de plus grand coup diplomatique du XXème siècle. S’il ne faut pas nier que les clauses secrètes du pacte ont effectivement profité à l’URSS pour récupérer une partie des terres perdus par les Tsars (on pense notamment à la Pologne), il serait incorrect et franchement mensonger de continuer à propager cette fable des accointances entre les deux idéologies – qui n’est pas sans rappeler le grotesque argument affirmant que tous les extrêmes se rejoignent soit dit en passant.

Au risque de choquer, il y avait bien plus d’accointances, principalement d’un point de vue économique, entre les pays capitalistes d’Europe de l’ouest et l’Allemagne nazie qu’entre cette dernière et l’URSS. Ce n’est, par exemple, pas en URSS que le slogan « plutôt Hitler que le Front Populaire » a vu le jour. La réalité est bel et bien que l’Allemagne hitlérienne abhorrait l’URSS et inversement. Dès 1932, Staline se met en quête d’un accord géopolitique majeur avec l’Angleterre et le France pour contenir la montée du nazisme. Conscient du risque géopolitique lourd que constituait la montée en puissance d’Adolf Hitler, le dirigeant soviétique ne reçoit pourtant que dédain et mépris de la part des pays occidentaux. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre la genèse du pacte germano-soviétique négocié par Molotov du côté de l’URSS : celui-ci a toujours été vu, par les Soviétiques, comme un moyen de gagner du temps face à une guerre devenue inéluctable et ainsi compenser le retard militaire du pays sur l’Allemagne nazie – sa signature extrêmement tardive à quelques jours du début de la Seconde guerre mondiale plaide pour cette hypothèse.

L’éternel recommencement

Comme expliqué plus haut, si l’URSS a fini par conclure ce pacte avec Hitler c’est avant tout parce que les puissances occidentales qu’étaient la France et l’Angleterre refusaient absolument de conclure un accord avec elle. Considérée avec indifférence et mépris par ces pays, l’URSS aura tenté jusqu’au bout de forcer la décision en faveur d’un grand pacte encerclant l’Allemagne nazie et la condamnant à ne pas lancer les hostilités mais la présence de dirigeants farouchement anticommunistes des deux côtés de la Manche – comme Pierre Laval en France, sinistrement connu pour ses politiques économiques délirantes ou sa collaboration active avec l’occupant nazi.

Il ne me parait pas absurde de voir dans ce qu’il s’est passé autour du pacte germano-soviétique tout à la fois le paroxysme d’une logique qui lui a survécu et la matrice des relations internationales à l’égard de certains Etats. Si l’URSS en est arrivée à signer ce pacte c’est précisément et quasiment uniquement parce qu’elle avait été isolée durant près d’une décennie et qu’elle était certainement la plus lucide sur l’inévitabilité de la guerre avec l’Allemagne nazie. Alors oui, il est très aisé et plutôt confortable de critiquer des choix géopolitiques de certains pays mais il est plus courageux de regarder en face la chaine de causalités qui mène à ces choix. A force d’isoler et de mépriser certains pays, il ne faut pas s’étonner de les voir se tourner vers des chemins qui nous paraissent néfastes voire vers la violence, la Russie post-soviétique en a fait les frais de la part de l’UE et des Etats-Unis mais elle n’est pas la seule. De la Turquie à l’Iran en passant par la Corée du Nord, Cuba et bien d’autres pays, la liste est longue des pays que l’on a isolés sciemment avant de déplorer la politique internationale qui, in fine, s’apparente bien plus à de la survie qu’à autre chose. Du pacte germano-soviétique à l’escalade actuelle dans le golfe persique, il y a finalement comme un fil d’Ariane – et celui-ci n’est pas loin d’avoir une bannière étoilée.

Crédits photo: Matière et révolution

3 commentaires sur “Le pacte germano-soviétique en quelques lignes

  1. J’ai écrit un article en lien indirect avec ce sujet, sur le traité de Versailles conclu 20 ans plus tôt :
    https://setnibaro.wordpress.com/2019/06/27/le-traite-de-versailles-28-juin-1919-quand-la-mauvaise-paix-conduit-a-la-guerre/

    Pour en revenir au billet proprement dit, il est clair que l’URSS n’aurait jamais signé le pacte germano-soviétique sans les tergiversations des Français et des Britanniques. Mais Staline pas un saint. N’oublions pas sa part de responsabilité dans la tactique « classe contre classe » qui a eu le succès qu’on sait en Allemagne, même si les sociaux-démocrates n’étaient pas exempts de reproches (la répression du mouvement spartakiste, pour ne citer qu’un seul exemple). Et en Espagne, la lutte contre le POUM a sérieusement affaibli le camp républicain face à Franco…

    Aimé par 1 personne

    • Excellent ton papier sur le traité de Versailles. Je n’ai lu que tres récemment le livre de Keynes et c’est là que je me suis rendu compte du délire. Avant ça je savais sans savoir mais les conditions de ce traité sont tellement scandaleuses

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