Le vote sanction en quelques lignes

Le cheval de Troie – Tiepolo

Il y a une dizaine de jours, le second tour des élections municipales s’est tenu. Forcément particulier en raison de la pandémie du Covid-19, celui-ci n’a pourtant pas empêché l’extrême-majorité des commentateurs politiques de tirer de grandes conclusions sur ce scrutin marqué par une très forte abstention et la longue période séparant les deux tours. Comme à l’accoutumée, les résultats ont bien souvent été lus à l’échelle nationale et non pas locale. Sur les différents plateaux TV, les responsables politiques invités ont quasiment tout le temps débattu sur le fait de savoir si les résultats s’apparentaient à un vote sanction pour Emmanuel Macron ou pas.

Sans surprise, l’ensemble des membres de la majorité présidentielle ont expliqué qu’il fallait lire dans le scrutin municipal une multitude de résultats locaux quand les opposants affirmaient que les résultats étaient clairs et venaient sanctionner le président de la République. À chaque scrutin local (municipales, départementales, régionales) nous avons droit à la même rengaine sur le vote sanction, les seuls éléments qui changent sont les personnes qui défendent l’idée selon laquelle le pouvoir a été désavoué par les résultats locaux. L’on pourrait voir dans ces sempiternelles discussions la simple preuve de la langue de bois des responsables politiques, je crois pourtant que le problème est plus profond.

Transformer un scrutin local en vote national, absurde ?

Si le débat prend autant de place lors de chaque soirée électorale, c’est bien que la dynamique semble se confirmer scrutin local après scrutin local. Quand bien même les campagnes locales tentent d’axer leur propos sur, sans surprise, les enjeux locaux, il est bien difficile d’échapper aux sujets nationaux dès lors qu’un scrutin se tient dans notre pays. Presque à chaque élection locale, le pouvoir en place finit perdant. Il arrive certes parfois que celui-ci parvienne à mieux résister que les précédents – ou que les suivants, chose que l’on ne peut analyser par définition que rétrospectivement – mais presque jamais les candidats portant l’étiquette de la majorité présidentielle ne sortent grand vainqueur de tel scrutin.

L’on pourrait se dire que c’est là une absurdité sans nom. Voter pour savoir qui va diriger sa mairie, son conseil départemental ou son conseil régional ne devrait pas être corrélé au fait de sanctionner ou pas le président en place. Les compétences des différentes collectivités territoriales, bien que notre pays demeure très centralisé, restent importantes et la logique voudrait que l’on vote pour le projet local qui nous convient le mieux. Finalement, se saisir des scrutins locaux pour adresser un message au président et à sa majorité ne revient-il pas d’une certaine manière à abdiquer son pouvoir à décider ?

Les appels ignorés

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus traite de la notion d’absurde. Dans une phrase restée célèbre, il le définit comme ce qui « naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Pour lui donc, l’absurde n’existe pas en soi, il est la résultante de la mise en opposition de deux éléments. Appliquée à la Vème République, sa définition éclaire, à mon sens, d’une lumière nouvelle la question du vote sanction. Dans ce système institutionnel où il est impossible aux citoyens de faire entendre leurs voix durant tout le mandat présidentiel, où la personne élue peut faire l’inverse de son programme sans que l’on ne puisse pas y faire grand-chose il y a finalement une forme de logique à voir se mettre en place ce vote sanction.

Les seuls moments d’expression électorale entre deux élections présidentielles sont ces scrutins locaux – je ne rentre pas ici dans les moyens extra-électoraux de contester une politique menée. En d’autres termes, le vote sanction lors de ce type de scrutin est la seule chose qui reste aux citoyens s’ils veulent exprimer leur mécontentement de manière électorale. Se contenter de se gausser en expliquant que ceux qui utilisent les scrutins locaux comme un moyen de sanctionner le pouvoir en place n’ont rien compris aux enjeux de telles élections devient dès lors un moyen de délégitimer cette colère qui s’exprime par ce biais. Plutôt que de s’intéresser aux causes du dévoiement régulier des scrutins locaux, ces personnes se contentent de critiquer leurs conséquences. Aussi longtemps que le système institutionnel restera celui dans lequel nous sommes enfermés depuis plus d’un demi-siècle tout indique que la transformation des scrutins locaux en vote sanction continuera. À trop asphyxier les aspirations démocratiques on ne peut s’étonner que le système finisse sous respirateur artificiel sauf à être, au choix, complètement idiot ou totalement cynique.

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