La loi sécuritaire, le bruit des bottes et le silence des pantoufles

Aujourd’hui, l’Etat de droit est mort. Ou peut-être hier je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon portable : « Vote à l’Assemblée Nationale. 415 voix pour, 127 contre. Le projet de loi sécurité est adoptée ». Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. Beaucoup auront sans doute reconnu dans ces quelques mots introductifs un rappel de l’incipit de L’Etranger d’Albert Camus. Si j’ai souhaité débuter ce billet grave par une telle analogie c’est bien parce que je me sens complètement étranger à cette société de la suspicion qu’ils sont en train de construire, cette société où chacun surveille autrui, cette société où il y aura demain une présomption de culpabilité de fait.

Le philosophe franco-algérien met en scène, dans son roman, la thèse philosophique qu’il porte dans son essai sur l’absurde, Le Mythe de Sisyphe. Dans ledit essai, il affirme que la seule question philosophique vraiment sérieuse est celle du suicide. Il me semble qu’il est possible de paraphraser les dires de l’intellectuel et d’affirmer que dans un système qui se prétend être un Etat de droit il n’y a qu’une question véritablement sérieuse, celle des libertés publiques. Qu’est l’Etat de droit sinon un régime qui protège tous ses résidents de l’arbitraire étatique ? Un Etat où les pouvoirs sont clairement séparés et non inféodés les uns aux autres ainsi que l’expliquait déjà Montesquieu en son temps ? En regard de cette définition, il ne me parait malheureusement pas exagéré de dire que depuis mardi 3 octobre 2017 et le vote de ce projet de loi monstrueux, la France est sortie de l’Etat de droit. Lire la suite

Baisse des contrats aidés et conséquences dramatiques

Hier après-midi, le gouvernement a présenté son projet de budget pour l’année 2018. Comme nous le savions déjà le nombre de contrats aidés dans le pays va fortement diminuer l’année prochaine. Considérés comme « couteux » et « peu efficaces » dans la logique du retour à l’emploi par le gouvernement, leur nombre va donc passer de 320 000 à 200 000 soit une baisse de 37,5%. Faisant fi de toutes les analyses de leur utilité sociale et des réclamations des collectivités locales sur cette question, Edouard Philippe et Emmanuel Macron ont donc décidé de n’en faire qu’à leur tête, tout acquis qu’ils sont au mantra de la baisse des dépenses publiques.

Le gouvernement a effectivement expliqué que cette baisse drastique du nombre de contrats aidés – qui sont des contrats subventionnés dans les secteurs marchands et non marchands (principalement) qui sont censés faciliter l’insertion dans le monde professionnel ; dans le secteur non marchand, ils concernent notamment le secteur hospitalier et l’Éducation nationale – par leur coût élevé. Nous le savons depuis l’arrivée conjointe de Bruno Lemaire et Gérald Darmanin à Bercy, la logique portée par ce gouvernement est une logique austéritaire. Les contrats aidés font donc partie des éléments sacrifiés sur l’autel de cette austérité, qui est censée permettre une plus grande intégration européenne si l’on en croit Monsieur Macron. Lire la suite

Les syndicats et le vieux monde

En ce jour de mobilisation contre les ordonnances de Monsieur Macron et contre la casse du code du travail qui s’annonce, un syndicat manque à l’appel. Malgré sa présence lors des manifestations contre la loi El Khomri et en dépit du fait que la nouvelle mouture de la loi travail soit bien pire que l’ancienne, Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force Ouvrière, n’a pas appelé à manifester. Il va sans dire que cette position, bien qu’elle engage avant tout ledit monsieur, donne l’image d’un front social lézardé avant même que la lutte n’ait commencé. Heureusement pour ledit front, la France Insoumise, la CGT, Sud et d’autres syndicats ont affiché leur unité malgré les multiples tentatives des médias pour mettre à mal cette unité en opposant la France Insoumise aux syndicats.

Il est vrai que lorsque Monsieur Mailly a annoncé qu’il n’appellerait pas à la mobilisation, la stupeur a été le premier des sentiments. Comment, en effet, expliquer que celui qui était l’une des figures, avec Philippe Martinez, de l’opposition à la loi El Khomri en arrive à ne pas appeler à la mobilisation contre une casse sociale à venir bien plus grande ? Cet épisode, bien peu glorieux pour lui, dépasse selon moi allègrement le cadre du seul Jean-Claude Mailly en tendant à faire de celui-ci un symbole, celui de l’ancrage des syndicats dans le vieux monde. Par vieux monde je ne veux évidemment pas dire la même chose que la foultitude d’éditorialistes acquis au néolibéralisme et qui nous répètent à longueur de journées que nous ne serions que des archaïques voire des fainéants pour reprendre les propos du très cynique et lâche homme qui réside à l’Elysée.

 

Le cas Mailly

 

Si la décision de Jean-Claude Mailly a tant heurté l’opinion de gauche au début, c’est parce que Force Ouvrière est historiquement l’un des syndicats qui ne transigent pas – au contraire de la CFDT qui sous couvert de réformisme accepte bien souvent des compromissions au détriment des travailleurs. Les explications dans lesquelles s’est embourbé le secrétaire général du syndicat n’ont guère convaincu. En effet, en expliquant que lui s’était battu durant l’été pour édulcorer les ordonnances et en accusant implicitement la CGT de ne souhaiter que la confrontation et aucun dialogue, Monsieur Mailly n’a convaincu absolument personne. Durant la mobilisation contre la loi El Khomri, un slogan avait fait florès dans les cortèges et sur les réseaux sociaux : « Quand le gouvernement rétablira l’esclavage, la CFDT négociera la longueur des chaines ». Il va sans dire que la position de Mailly fait penser à ce slogan.

Passées la surprise voire la sidération, nous avons rapidement compris les raisons de la position du leader de Force Ouvrière. Prestement en effet des révélations ci et là nous ont appris que Jean-Claude Mailly avait eu des réunions secrètes avec le cabinet de la ministre du travail voire avec elle-même, qu’il était en lien téléphonique direct avec elle. D’ailleurs certains membres du cabinet de Muriel Pénicaud sont des proches de Monsieur Mailly. C’est sans difficulté que l’on devine alors que le secrétaire général de FO a joué sa partition personnelle pour, comme l’on dit communément, « se remettre au centre du jeu ». Sentant le rapprochement entre Philippe Martinez et Jean-Luc Mélenchon, Jean-Claude Mailly a joué sa prestation en soliste pour ne pas se faire placardiser. Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir que la base de FO gronde fortement et soit en désaccord avec la décision de son secrétaire général et que près de la moitié des unions départementales ont appelé à la mobilisation aujourd’hui.

 

Syndicats et démocratie

 

En introduction, je disais que le cas Mailly était un symbole. Qu’est-ce qu’un symbole en effet sinon une chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même ? Jean-Claude Mailly me semble parfaitement correspondre à cette définition puisqu’il renvoie bel et bien à autre chose qu’à sa seule personne. Je suis effectivement d’avis que la situation actuelle et la position du secrétaire général de FO ouvre l’horizon et le débat sur le monde syndical en général. C’est précisément en cela que je considère que les syndicats sont, malgré leur poids encore très fort et leur capacité à fédérer, des vestiges du vieux monde.

Il me semble que l’avenir – et le présent d’ailleurs – est au mouvement citoyen et aux organisations  plus horizontales au sein desquelles les militants ont leur mot à dire, ce qui n’est absolument pas le cas des syndicats à l’heure actuelle. Les petites querelles de personnes et autres courses égotiques des secrétaires généraux des syndicats sont le produit d’un monde révolu, d’une vision passéiste des choses. Nous réclamons une société plus démocratique absolument partout et il faudrait que les syndicats demeurent dirigés quasiment en vase clos par quelques individus qui ont toute la main sur les appels à la mobilisation ou à la grève ? Cela n’est pas bien sérieux. Déjà lors de la mobilisation contre la loi El Khomri les bases des syndicats piaffaient d’impatience et étaient déterminées à aller plus loin que les multiples journées de manifestations en souhaitant appeler à une grève générale. Comment accepter que la démocratie ne soit pas en place dans les syndicats ? Si nous ne montrons pas l’exemple quelle légitimité avons-nous à réclamer la mise en place d’une démocratie sociale ?

 

Voilà les quelques considérations qui me sont venues à l’esprit après la décision de Jean-Claude Mailly de ne pas appeler à la mobilisation. Je le répète ce n’est pas une critique primaire que j’ai essayée de faire mais bien plus une forme d’autocritique. Il ne s’agit nullement d’appeler à la fin des syndicats ou dire qu’ils sont inutiles mais bien plus de mettre en avant le nécessaire changement qui doit arriver si nous voulons être crédibles. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » disait Gandhi en son temps. Puissent ces sages paroles résonner en nous.

Raquel Garrido, sa petite phrase et tous ses impensés

« Si vous considérez que je suis payée par Bolloré, c’est considérer que vous, vous êtes payés par Macron ». En une petite phrase, en dix-huit petits mots, en une comparaison plus que douteuse faite sur le plateau de C à vous cette semaine, Raquel Garrido a fait montre du malaise voire de la maladresse qu’elle ressentait à propos des questions répétitives sur son rôle de chroniqueuse dans l’émission de Thierry Ardisson sur C8. Depuis l’annonce de son intégration à l’émission, Madame Garrido est, en effet, l’objet de critiques ou de quolibets de la part de personnes de toutes convictions politiques. On lui reproche, au choix, d’être chroniqueuse en même temps que femme politique ou bien d’être présente sur une chaine détenue par Bolloré, que la France Insoumise critique vertement.

Il ne s’agit bien évidemment pas, ici, de tomber dans ce genre de critique superficielle et de mauvaise foi par moments mais il me paraît plus qu’intéressant de se pencher sur les réponses fournies par Raquel Garrido à ces critiques en cela que ce qu’elle dit – et peut-être surtout ce qu’elle ne dit pas – est révélateur de bien des écueils dans lesquels nous pourrions tomber à gauche. Nulle pudeur de gazelle, je trouve la phrase qu’elle a prononcée sur le plateau de C à vous absolument ridicule – je m’en expliquerai tout au fil de ce papier – en cela qu’elle est le révélateur à la fois d’une manière de voir les choses que je trouve plus que dérangeante mais aussi qu’elle démontre la gêne de la chroniqueuse à aborder la question de l’utilisation du système médiatique contre lui-même. Lire la suite

Le FN, barrage à une réelle alternative

Il y a quelques jours, l’ensemble ou presque des partis et mouvements politiques ont effectué leur rentrée. Cette semaine, c’est le gouvernement qui connaît la sienne avec la publication aujourd’hui des explosives ordonnances pour réformer le code du travail. Dans cette valse sempiternelle qui a lieu au tournant du mois d’août entre universités d’été et autres rassemblements aux quatre coins de la France, un parti manquait pourtant à l’appel et pas n’importe lequel. Le Front National, qui a atteint en mai dernier le second tour d’une élection présidentielle pour la deuxième fois de son histoire, n’a en effet pas effectué de rentrée en bonne et due forme. Ce n’est assurément pas parce que le parti d’extrême-droite manquait de sujets de débat.

Le parti de Madame Le Pen a en réalité anticipé la rentrée ou plutôt a été très studieux pendant l’été alors que les autres partis n’avaient pas encore repris. Celui-ci s’est effectivement réuni pour discuter de manière stratégique de l’année paradoxale qui venait de s’écouler pour lui. Le FN a en effet réussi à se hisser au second tour de l’élection présidentielle tout en battant son record de voix mais s’est lourdement incliné face à Emmanuel Macron en dépit d’une abstention et d’un nombre de bulletins blancs et nuls jamais vus. En outre le parti d’extrême-droite n’a pas réussi à obtenir le nombre de députés qu’il escomptait et a fortiori à créer un groupe parlementaire. Durant l’entre-deux tours de la présidentielle – comme à chaque fois que le FN se qualifie pour le second tour d’une élection – nous avons vu se mettre en place le perpétuel appel au barrage face à ce parti. Pourtant, il me semble qu’il faut retourner la perspective pour bien comprendre ce qu’est ce parti. Ce n’est pas au FN qu’il faut faire barrage mais bien le FN qui est un barrage à une réelle alternative dans ce pays. Lire la suite

Trump, Sarkozy et le triomphe de l’hypocrisie

Il y a quelques jours, Donald Trump a provoqué un véritable tollé et s’est sans doute coupé des derniers alliés qui étaient les siens à la fois dans le monde du business et au sein du Parti Républicain. Le président américain semble plus isolé que jamais et il ne serait guère étonnant de le voir continuer à se recroqueviller sur lui-même durant le reste de son mandat – s’il n’est pas destitué avant. A l’origine de ce nouvel isolement du magnat de New-York, les propos qu’il a tenus sur la manifestation de néo-nazis à Charlottesville qui a aboutie à la mort d’une contre-manifestante tuée par un néo-nazi et sa voiture lors de la contre-manifestation.

L’absence de propos du président américain à l’égard des évènements à la fois dramatiques et inquiétants de Charlottesville durant plus de 48h avait été soulignée mais Donald Trump a suscité bien plus d’effroi en s’exprimant ensuite et en renvoyant dos à dos les néo-nazis et les manifestants antiracistes. En s’exprimant de la sorte, le président américain a évidemment défendu les néo-nazis et autres suprémacistes blancs ainsi que l’ont prouvé les propos d’un membre haut-placé du Ku Klux Klan qui s’est félicité de cette prise de position. Cet épisode ô combien inquiétant rappelle avec force et vigueur quelles sont les dynamiques que l’arrivée de Trump au pouvoir a renforcées. A cet égard, il ne me parait pas absurde d’établir un parallèle avec l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 que ce soit en termes de tendances renforcées ou de réactions médiatiques et politiques. Lire la suite

François Ruffin, le SMIC et le poil à gratter

Avant-hier matin, François Ruffin était l’invité de Jean-Jacques Bourdin pour une vingtaine de minutes d’entretien. Parmi la multitude de sujets évoqués – de la situation des AVS au positionnement du néo-député vis-à-vis de son groupe en passant par la future réforme du code du travail – le journaliste de RMC s’est quelque peu attardé sur l’un des engagements du fondateur de Fakir lors de sa campagne législative, celui de se rémunérer au smic et de reverser le surplus de sa rémunération à des œuvres. Le « député reporter » ainsi qu’il se définit lui-même a explicité quelle serait sa démarche, il se payera au smic après impôts.

Cette décision de François Ruffin de limiter sa rémunération à un smic aurait pu n’être qu’un épiphénomène mais il n’en est rien. On ne compte plus, en effet, les réactions à cette décision un peu comme si celle-ci remettait en cause des choses fondamentales. François Ruffin a pris l’habitude de devenir dérangeant pour les puissants de notre pays. Le succès de Merci patron a confirmé que le journaliste était un véritable poil à gratter s’appliquant méthodiquement à jouer le révélateur en soulevant des lièvres et en mettant à nu des comportements ou des réflexions que certains voudraient à tout prix cacher. Il me semble que cette décision de se rémunérer au smic s’insère pleinement dans cette logique que porte Monsieur Ruffin depuis des années. Lire la suite