De la nécessité d’imposer un clivage capitalisme/écosocialisme

Il y a une dizaine de jours, à la tribune de l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon a prononcé un discours bref mais puissant sur la question de la dette. Exhortant ses collègues députés à sortir de la vision simpliste du « il faut réduire la dette » et remettant en perspective ladite dette par rapport à la date d’échéance des obligations émises par la France, le président du groupe La France Insoumise a assurément tenté de faire entendre une autre voix que celle, dominante à l’heure actuelle dans le marigot politicien, qui ne pense qu’à réduire la dette et le déficit en amputant les services publics de tout moyen ou presque et en tapant allègrement sur les plus dominés de notre société. Tout au long du week-end dernier, La France Insoumise a organisé sa première convention depuis les échéances électorales du printemps dernier.

En réunissant 1600 personnes à Clermont-Ferrand, le mouvement né il y a presque deux ans a montré qu’il commençait à se structurer et qu’il continuait ce travail réflexif entamé depuis sa création. Symboliquement, d’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon ne s’est exprimé qu’au début de la convention, un peu comme s’il voulait signifier qu’il passait le relais aux militants. Avant la convention, les membres de la France Insoumise étaient invités à voter pour choisir les trois grandes campagnes nationales qui importaient le plus. Les 69 000 votants ont décidé de mettre en tête la lutte contre la pauvreté, suivie de la sortie du nucléaire et de la lutte contre la fraude fiscale. Ces trois thèmes symbolisent, à mes yeux, parfaitement les impasses dans lesquelles risquent de s’enfermer le mouvement s’il n’accepte pas d’aller au bout des choses et d’imposer un nouveau clivage politique dans notre pays. Lire la suite

Décentralisation, la grande farce

Comme chaque année à la même époque, le congrès des maires de France se tient actuellement. L’association des maires de France, dirigée par François Baroin, est très critique à l’égard de l’exécutif et du gouvernement actuels. La baisse des dotations de l’Etat, couplé au spectre menaçant de la suppression quasi-totale de la taxe d’habitation – sans que les mesures de compensation aient clairement été présentées. Cette défiance grandissante à l’égard de l’Etat central de la part des collectivités territoriales n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit en effet dans une dynamique bien plus profonde et ancienne depuis que les multiples phases de décentralisation tant vantées par les responsables nationaux ont durablement affaibli les collectivités territoriales. Si Emmanuel Macron et son gouvernement vont sans doute accélérer et aggraver cette dynamique, elle leur préexistait.

Pourtant, à écouter les responsables politiques nationaux, ceux qui se sont succédé depuis des décennies à la tête de l’Etat, la décentralisation permet de donner plus de pouvoir aux collectivités (villes, départements, régions). Des premières lois cadres menées par l’alors maire de Marseille, Gaston Defferre, sous Mitterrand à la loi NOTRe de 2015 en passant par une multitude de lois censées donner plus de pouvoir aux collectivités locales, nombreux sont ceux à nous expliquer que notre pays est beaucoup moins centralisé que par le passé et que ces différentes phases de décentralisation ont eu pour effet à la fois de renforcer les services publics et de rendre notre pays plus démocratique et moins hiérarchisé. Je crois, en réalité, qu’il s’agit d’une fable que l’on nous raconte et que les phases de décentralisation que nous avons connues sont une farce visant à faire reculer le pouvoir public en vertu du néolibéralisme qui nous gouverne. Lire la suite

Charlie Hebdo, Mediapart et l’hystérie triomphante

Voilà quelques semaines que Mediapart est devenu une cible pour bien des personnes de ce pays. Après les révélations sur les présumées violences sexuelles de Tariq Ramadan – que bien des témoignages et une excellente enquête de Mediapart viennent corroborer – le journal en ligne a effectivement été accusé d’avoir couvert les agissements de l’intellectuel suisse. Pour avoir participé à un colloque avec Monsieur Ramadan, Edwy Plenel est devenu aux yeux d’un arc rance son allié, celui qui aurait couvert des agissements abjects. De la même manière, Mediapart a été attaqué par ce même arc rance pour avoir effectué une longue enquête sur Tariq Ramadan, il y a de ça quelques mois, sans avoir abordé cette question. Le média s’est donc retrouvé accusé de complaisance à l’égard des agressions sexuelles dudit monsieur.

La charge la plus violente est d’abord venu de Charlie Hebdo lorsque le journal dirigé par Riss a publié un numéro dont la une représentait Edwy Plenel. Sa moustache surdéveloppée dans le dessin esquissait l’image des trois singes – celui qui ne voit rien, celui qui ne dit rien et celui qui n’entend rien – surmonté d’un titre univoque : Mediapart révèle « On ne savait pas ». Cette attaque abjecte, puisqu’il faut nommer les choses, qui sous-entend que Mediapart savait et a couvert ces agissements a évidemment déclenché une réaction de la Société des Journalistes de Mediapart dans un post très mesuré, il me semble. Très rapidement pourtant l’affaire a pris des proportions monumentales, certains – Manuel Valls en tête – profitant d’un édito assassin de Riss à l’égard d’Edwy Plenel pour attaquer Mediapart de manière très violente. Tout cette affaire nous dit, je crois, bien des choses sur l’hystérie actuelle dans notre pays. Lire la suite

La loi sécuritaire, le bruit des bottes et le silence des pantoufles

Aujourd’hui, l’Etat de droit est mort. Ou peut-être hier je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon portable : « Vote à l’Assemblée Nationale. 415 voix pour, 127 contre. Le projet de loi sécurité est adoptée ». Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. Beaucoup auront sans doute reconnu dans ces quelques mots introductifs un rappel de l’incipit de L’Etranger d’Albert Camus. Si j’ai souhaité débuter ce billet grave par une telle analogie c’est bien parce que je me sens complètement étranger à cette société de la suspicion qu’ils sont en train de construire, cette société où chacun surveille autrui, cette société où il y aura demain une présomption de culpabilité de fait.

Le philosophe franco-algérien met en scène, dans son roman, la thèse philosophique qu’il porte dans son essai sur l’absurde, Le Mythe de Sisyphe. Dans ledit essai, il affirme que la seule question philosophique vraiment sérieuse est celle du suicide. Il me semble qu’il est possible de paraphraser les dires de l’intellectuel et d’affirmer que dans un système qui se prétend être un Etat de droit il n’y a qu’une question véritablement sérieuse, celle des libertés publiques. Qu’est l’Etat de droit sinon un régime qui protège tous ses résidents de l’arbitraire étatique ? Un Etat où les pouvoirs sont clairement séparés et non inféodés les uns aux autres ainsi que l’expliquait déjà Montesquieu en son temps ? En regard de cette définition, il ne me parait malheureusement pas exagéré de dire que depuis mardi 3 octobre 2017 et le vote de ce projet de loi monstrueux, la France est sortie de l’Etat de droit. Lire la suite

Baisse des contrats aidés et conséquences dramatiques

Hier après-midi, le gouvernement a présenté son projet de budget pour l’année 2018. Comme nous le savions déjà le nombre de contrats aidés dans le pays va fortement diminuer l’année prochaine. Considérés comme « couteux » et « peu efficaces » dans la logique du retour à l’emploi par le gouvernement, leur nombre va donc passer de 320 000 à 200 000 soit une baisse de 37,5%. Faisant fi de toutes les analyses de leur utilité sociale et des réclamations des collectivités locales sur cette question, Edouard Philippe et Emmanuel Macron ont donc décidé de n’en faire qu’à leur tête, tout acquis qu’ils sont au mantra de la baisse des dépenses publiques.

Le gouvernement a effectivement expliqué que cette baisse drastique du nombre de contrats aidés – qui sont des contrats subventionnés dans les secteurs marchands et non marchands (principalement) qui sont censés faciliter l’insertion dans le monde professionnel ; dans le secteur non marchand, ils concernent notamment le secteur hospitalier et l’Éducation nationale – par leur coût élevé. Nous le savons depuis l’arrivée conjointe de Bruno Lemaire et Gérald Darmanin à Bercy, la logique portée par ce gouvernement est une logique austéritaire. Les contrats aidés font donc partie des éléments sacrifiés sur l’autel de cette austérité, qui est censée permettre une plus grande intégration européenne si l’on en croit Monsieur Macron. Lire la suite

Les syndicats et le vieux monde

En ce jour de mobilisation contre les ordonnances de Monsieur Macron et contre la casse du code du travail qui s’annonce, un syndicat manque à l’appel. Malgré sa présence lors des manifestations contre la loi El Khomri et en dépit du fait que la nouvelle mouture de la loi travail soit bien pire que l’ancienne, Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force Ouvrière, n’a pas appelé à manifester. Il va sans dire que cette position, bien qu’elle engage avant tout ledit monsieur, donne l’image d’un front social lézardé avant même que la lutte n’ait commencé. Heureusement pour ledit front, la France Insoumise, la CGT, Sud et d’autres syndicats ont affiché leur unité malgré les multiples tentatives des médias pour mettre à mal cette unité en opposant la France Insoumise aux syndicats.

Il est vrai que lorsque Monsieur Mailly a annoncé qu’il n’appellerait pas à la mobilisation, la stupeur a été le premier des sentiments. Comment, en effet, expliquer que celui qui était l’une des figures, avec Philippe Martinez, de l’opposition à la loi El Khomri en arrive à ne pas appeler à la mobilisation contre une casse sociale à venir bien plus grande ? Cet épisode, bien peu glorieux pour lui, dépasse selon moi allègrement le cadre du seul Jean-Claude Mailly en tendant à faire de celui-ci un symbole, celui de l’ancrage des syndicats dans le vieux monde. Par vieux monde je ne veux évidemment pas dire la même chose que la foultitude d’éditorialistes acquis au néolibéralisme et qui nous répètent à longueur de journées que nous ne serions que des archaïques voire des fainéants pour reprendre les propos du très cynique et lâche homme qui réside à l’Elysée.

 

Le cas Mailly

 

Si la décision de Jean-Claude Mailly a tant heurté l’opinion de gauche au début, c’est parce que Force Ouvrière est historiquement l’un des syndicats qui ne transigent pas – au contraire de la CFDT qui sous couvert de réformisme accepte bien souvent des compromissions au détriment des travailleurs. Les explications dans lesquelles s’est embourbé le secrétaire général du syndicat n’ont guère convaincu. En effet, en expliquant que lui s’était battu durant l’été pour édulcorer les ordonnances et en accusant implicitement la CGT de ne souhaiter que la confrontation et aucun dialogue, Monsieur Mailly n’a convaincu absolument personne. Durant la mobilisation contre la loi El Khomri, un slogan avait fait florès dans les cortèges et sur les réseaux sociaux : « Quand le gouvernement rétablira l’esclavage, la CFDT négociera la longueur des chaines ». Il va sans dire que la position de Mailly fait penser à ce slogan.

Passées la surprise voire la sidération, nous avons rapidement compris les raisons de la position du leader de Force Ouvrière. Prestement en effet des révélations ci et là nous ont appris que Jean-Claude Mailly avait eu des réunions secrètes avec le cabinet de la ministre du travail voire avec elle-même, qu’il était en lien téléphonique direct avec elle. D’ailleurs certains membres du cabinet de Muriel Pénicaud sont des proches de Monsieur Mailly. C’est sans difficulté que l’on devine alors que le secrétaire général de FO a joué sa partition personnelle pour, comme l’on dit communément, « se remettre au centre du jeu ». Sentant le rapprochement entre Philippe Martinez et Jean-Luc Mélenchon, Jean-Claude Mailly a joué sa prestation en soliste pour ne pas se faire placardiser. Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir que la base de FO gronde fortement et soit en désaccord avec la décision de son secrétaire général et que près de la moitié des unions départementales ont appelé à la mobilisation aujourd’hui.

 

Syndicats et démocratie

 

En introduction, je disais que le cas Mailly était un symbole. Qu’est-ce qu’un symbole en effet sinon une chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même ? Jean-Claude Mailly me semble parfaitement correspondre à cette définition puisqu’il renvoie bel et bien à autre chose qu’à sa seule personne. Je suis effectivement d’avis que la situation actuelle et la position du secrétaire général de FO ouvre l’horizon et le débat sur le monde syndical en général. C’est précisément en cela que je considère que les syndicats sont, malgré leur poids encore très fort et leur capacité à fédérer, des vestiges du vieux monde.

Il me semble que l’avenir – et le présent d’ailleurs – est au mouvement citoyen et aux organisations  plus horizontales au sein desquelles les militants ont leur mot à dire, ce qui n’est absolument pas le cas des syndicats à l’heure actuelle. Les petites querelles de personnes et autres courses égotiques des secrétaires généraux des syndicats sont le produit d’un monde révolu, d’une vision passéiste des choses. Nous réclamons une société plus démocratique absolument partout et il faudrait que les syndicats demeurent dirigés quasiment en vase clos par quelques individus qui ont toute la main sur les appels à la mobilisation ou à la grève ? Cela n’est pas bien sérieux. Déjà lors de la mobilisation contre la loi El Khomri les bases des syndicats piaffaient d’impatience et étaient déterminées à aller plus loin que les multiples journées de manifestations en souhaitant appeler à une grève générale. Comment accepter que la démocratie ne soit pas en place dans les syndicats ? Si nous ne montrons pas l’exemple quelle légitimité avons-nous à réclamer la mise en place d’une démocratie sociale ?

 

Voilà les quelques considérations qui me sont venues à l’esprit après la décision de Jean-Claude Mailly de ne pas appeler à la mobilisation. Je le répète ce n’est pas une critique primaire que j’ai essayée de faire mais bien plus une forme d’autocritique. Il ne s’agit nullement d’appeler à la fin des syndicats ou dire qu’ils sont inutiles mais bien plus de mettre en avant le nécessaire changement qui doit arriver si nous voulons être crédibles. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » disait Gandhi en son temps. Puissent ces sages paroles résonner en nous.

Raquel Garrido, sa petite phrase et tous ses impensés

« Si vous considérez que je suis payée par Bolloré, c’est considérer que vous, vous êtes payés par Macron ». En une petite phrase, en dix-huit petits mots, en une comparaison plus que douteuse faite sur le plateau de C à vous cette semaine, Raquel Garrido a fait montre du malaise voire de la maladresse qu’elle ressentait à propos des questions répétitives sur son rôle de chroniqueuse dans l’émission de Thierry Ardisson sur C8. Depuis l’annonce de son intégration à l’émission, Madame Garrido est, en effet, l’objet de critiques ou de quolibets de la part de personnes de toutes convictions politiques. On lui reproche, au choix, d’être chroniqueuse en même temps que femme politique ou bien d’être présente sur une chaine détenue par Bolloré, que la France Insoumise critique vertement.

Il ne s’agit bien évidemment pas, ici, de tomber dans ce genre de critique superficielle et de mauvaise foi par moments mais il me paraît plus qu’intéressant de se pencher sur les réponses fournies par Raquel Garrido à ces critiques en cela que ce qu’elle dit – et peut-être surtout ce qu’elle ne dit pas – est révélateur de bien des écueils dans lesquels nous pourrions tomber à gauche. Nulle pudeur de gazelle, je trouve la phrase qu’elle a prononcée sur le plateau de C à vous absolument ridicule – je m’en expliquerai tout au fil de ce papier – en cela qu’elle est le révélateur à la fois d’une manière de voir les choses que je trouve plus que dérangeante mais aussi qu’elle démontre la gêne de la chroniqueuse à aborder la question de l’utilisation du système médiatique contre lui-même. Lire la suite