Quelques réflexions à propos de 2022

Un soir de grève – Eugène Laermans

[Avant-propos] : Plus encore que d’habitude, les lignes que vous lirez dans ce billet sont le fruit d’une réflexion personnelle. Elle est évidemment abondée par un certain nombre d’éléments mais je n’ai pas d’autre prétention que de livrer l’état des mes pérégrinations intellectuelles et politiques à un moment donné. Ceci implique donc que mon positionnement pourrait évoluer à l’avenir, fruit du contexte ou d’une évolution de mes idées. Ce billet n’est en aucun cas une solution clé en main apportée à l’épineuse question de l’union des gauches et de la prise de pouvoir d’une alternative sociale, écologique et fraternelle. Il est tout juste ma modeste pierre apportée à un édifice qui me dépasse largement. En espérant qu’elle ne heurtera pas outre mesure, ce n’est assurément pas son but.

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L’action citoyenne pour éviter le pire ?

En emportant une large majorité absolue lors des élections législatives de 2017, la République en Marche prétendait avoir fait entrer la société civile à l’Assemblée Nationale. Par-delà le parti d’Emmanuel Macron, le recours à ce concept fumeux qu’est la société civile est désormais devenue monnaie courante dans la sphère partisane. Face au bouleversement politique et sociétal que représente la défiance grandissante à l’égard des partis dits de gouvernement un peu partout sur la planète, l’appel à immerger lesdits partis dans la société revient avec plus de force sans que l’on sache parfois très bien de quoi il en retourne exactement.

Le cas de LREM est à ce titre éloquent puisqu’il fait figure d’exemple quasi-paroxystique d’une des manières d’instrumentaliser cette question de la société civile pour faire que rien ou presque ne change dans les rapports de force politiques. En faisant entrer des nouvelles têtes au Parlement, le parti présidentiel n’a évidemment pas intégré la société dans sa diversité mais uniquement la fraction des cadres et des classes supérieures. Plus largement, l’intérêt de l’action citoyenne réside principalement dans le fait que celle-ci déborde du cadre parlementaire et qu’il se pourrait bien que ça soit par ce biais là que les choses évoluent rapidement, tant les mobilisations citoyennes de ces dernières années semblent être d’une nature nouvelle et s’inscrire dans une période d’effondrement (ou tout du moins de remise en cause) du système représentatif.

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L’ambivalence de la personnalisation à gauche

En ce premier mai, nous aurions dû être dans la rue pour célébrer la journée internationale des travailleurs – ce qui est, en France, appelée la fête du travail, une dénomination qu’a léguée le régime de Vichy à notre chère République – et tenter d’agréger ce que la gauche compte de forces vives pour mettre en branle un autre modèle. Malheureusement la rude crise sanitaire et le confinement rendent impossible cette fête populaire annuelle. Condamnés à se contenter de mobilisations virtuelles (ou au mieux à nos fenêtres), il est néanmoins nécessaire de commencer à réfléchir dès maintenant à ce qu’il se passera une fois cette angoissante période passée.

Depuis la mise en place du confinement, l’on voit effectivement fleurir les questionnements et les débats sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler le monde d’après ou le jour d’après si l’on veut faire moins grandiloquent. S’il est bien heureux que des économistes, des sociologues, des philosophes, en bref des intellectuels de gauche se penchent sur cette question et abondent les débats de leurs réflexions – il faut à cet égard rendre un hommage appuyé à Mediapart et au Monde diplomatique qui participent grandement à ce foisonnement intellectuel – il serait dangereux de se croire arrivés comme on peut le lire ci et là. Le chemin sera certainement long et c’est dans cette optique qu’il ne me paraît pas superflu de revenir sur l’une des plus grandes ambivalences, si ce n’est la plus grande, qui parcourt les mouvements de gauche tout au fil de l’histoire politique moderne, celle concernant la question de la personnalisation et de l’incarnation.

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Coronavirus, l’apocalypse

Depuis plusieurs mois maintenant, le monde est contraint de vivre avec la crise sanitaire induite par le surgissement du nouveau coronavirus. Si le premier cas recensé remonte à décembre 2019, ce n’est qu’à partir de janvier 2020 et plus encore durant les mois qui ont suivi que la crise a pris une ampleur inédite à l’époque contemporaine. Plusieurs milliards de personnes sont à ce jour confinées, l’ensemble ou presque de l’économie mondiale est à l’arrêt ou – pour être plus juste – réduit à ses portions vitales et les conséquences de la déflagration qui touche la population mondiale sont extrêmement difficiles à prévoir (même si certains se plaisent à jouer les madame Irma).

Il ne s’agit bien entendu pas de dire que penser à l’après est superflu, je crois qu’une telle démarche est importante voire essentielle, mais bien plus d’adopter une position humble face à un état de fait sans précédent. Plutôt que me perdre en conjectures qui ne vaudraient pas grand-chose, je crois qu’il est bien plus pertinent de tirer un premier bilan d’étape sur l’ensemble des éléments que nous révèlent cette crise sanitaire mondiale. L’objet, ici, est d’effectuer un point d’étape avant de prétendre pouvoir faire de la prospective. A cet égard il ne me parait pas usurpé ou exagéré de dire que le nouveau coronavirus est une sorte d’apocalypse au sens étymologique du terme – le terme découle d’apokálupsis qui signifiait « action de découvrir » – en cela que celui-ci joue le rôle de révélateur de bien des dérives du modèle capitaliste, en particulier dans sa version néolibérale.

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Du non-respect du confinement

[Edit: comme le fait très bien remarqué zeyesnidzeno en commentaire au billet, il n’y a en réalité pas eu de surmortalité en Seine-Saint-Denis, cette imposture était une manière de stigmatiser le 93. Je présente mes excuses de ne pas avoir vu ces chiffres avant]

Voilà près d’un mois que la France a adopté la stratégie du confinement pour tenter d’endiguer le nouveau coronavirus. Depuis le 17 mars 12h, l’ensemble des Françaises et Français doivent effectivement avoir une attestation de déplacement pour quitter leur domicile et les motifs justifiant une sortie sont limités : déplacements professionnels, achats de première nécessité, déplacements urgents pour raison familiale ou de santé mais également sortie pour promener un animal de compagnie ou effectuer une activité sportive autour de son domicile. Dès l’annonce effectuée, le 16 mars au soir, certaines personnes se sont ruées pour quitter le lieu où elles demeuraient alors pour rejoindre d’autres zones géographiques – ce qui a provoqué, nous y reviendrons, un certain nombre de critiques.

Qui dit confinement implique également la problématique du non-respect de celui-ci et la manière la plus pertinente de faire respecter la mesure. Prestement présentés comme des rebelles irrespectueux des règles (dans une forme d’essentialisation assez dérangeante), les Français ont rapidement été décrits comme un peuple incapable de faire preuve de bon sens et empli d’égoïsme – l’essentialisation portait en miroir également sur les peuples asiatiques dits plus disciplinés par exemple. Il me semble que cette question du confinement, de son non-respect et du traitement politique et médiatique de ce dernier est un formidable objet d’analyse politique et sociologique.

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De la violence dans les mouvements sociaux

Depuis quelques semaines, un certain nombre de médias dits dominants semblent avoir pris conscience du problème des violences policières qui se répètent manifestation après manifestation. Si l’affaire Benalla avait marqué un premier tournant, il parait assez clair aujourd’hui que les violences policières sont désormais clairement établies par toute une constellation de médias, Le Monde en tête, qui regardaient ailleurs depuis bien trop longtemps. Bien que cette inflexion ne constitue pas un changement radical – l’on attend toujours que lesdits médias aillent au bout de la réflexion et fassent le lien avec l’autoritarisme du pouvoir en place – il est indéniable que cela constitue une avancée. A ce titre, il faut rendre un hommage appuyé à David Dufresne qui a doctement recensé les violences policières depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes et dont le roman Dernière sommation semble avoir produit une forme d’effet de souffle.

Si cette inflexion est importante c’est au moins pour deux raisons. La première, la plus évidente, réside bien entendu dans le fait qu’il est primordial de raconter crument ce que fait la police de ce pays, qu’elle mutile et tue puisqu’il faut appeler les choses par leur nom. La seconde, moins évidente mais tout aussi importante, réside dans le nouvel équilibre médiatique ainsi atteint. Alors que par le passé seules les violences des manifestants étaient soulignées et grossies pour en faire les titres et les unes, traiter les violences policières, montrer que celles-ci mutilent et tuent quand ce qui est présenté comme des violences de la part de manifestants consiste à casser des vitrines permet une comparaison sans fard en montrant que certains mettent (au mieux) sur le même plan l’éborgnement d’un manifestant avec une vitrine ou un abribus cassés. Cette nouvelle démarche de la part des médias doit nous permettre d’ouvrir la question de la violence dans les mouvements sociaux, parce que celle-ci est primordiale.

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Ouvrir enfin le livre noir du capitalisme

Il y a quelques semaines le trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin fut commémorée. L’anniversaire de ce qui a sans doute été l’évènement géopolitique le plus important depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a, sans surprise aucune, été l’occasion pour l’ensemble ou presque des éditorialistes dominants que compte ce pays – tous acquis à la doxa capitaliste et néolibérale – de célébrer à grands renforts de superlatifs la suprématie de l’économie de marché et, surtout, de fustiger toutes les alternatives au capitalisme. Effectivement, comme il est de coutume dès lors que ces personnes abordent la question de l’URSS, ils se sont emparés de l’occasion pour appeler une énième fois à ouvrir le livre noir du communisme, une manière de rappeler selon la célèbre formule thatchérienne qu’il ne saurait y avoir d’alternative au capitalisme néolibéral financiarisé.

Bien qu’éculé et utilisé de manière quasi sempiternelle, cet argument a une nouvelle fois fait florès pendant un mois (il n’y a qu’à voir la réception faite à l’article du Monde diplomatique traitant de la réunification à marche forcée de l’Allemagne). Evidemment, l’on pourrait voir dans cette séquence une preuve nouvelle, s’il en fallait, de la suprématie actuelle de ce modèle économique. Je crois pourtant que la logique qui sous-tend ce concert de perroquets révèle bien plus les fragilités actuelles du modèle capitaliste néolibéral. A l’heure où des révoltes éclatent un peu partout sur la planète et que la réponse du capitalisme est de montrer les crocs de plus en plus autoritaires, il est effectivement important pour les laudateurs de ce système de discréditer toutes les alternatives. C’est précisément pour cette raison qu’il est de plus en plus urgent d’ouvrir le livre noir du capitalisme, qui est tout autant sinon (de manière très probable) plus fourni que celui concernant l’URSS.

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