L’inquiétante érosion du consentement à l’impôt

Depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes fait la une de l’actualité. Après deux longs papiers consacrés à ce sujet, je crois qu’il convient de revenir sur l’une de ses principales revendications, à savoir la baisse de la fiscalité. Corrélant une hausse du pouvoir d’achat à une baisse de leurs impôts, nombreuses sont désormais les personnes à faire de ladite baisse de l’imposition l’alpha et l’oméga tant de leurs revendications que de leur positionnement politique. Dans le premier papier consacré au mouvement des gilets jaunes, j’évoquais le spectre du boulangisme dans ce mouvement hétéroclite et d’un genre finalement assez nouveau. Il est nécessaire de mieux préciser l’évocation de ce spectre puisque l’un des principaux enseignements de ce mouvement réside à mes yeux dans cette question.

Comme j’ai pu le dire, ce mouvement est hétéroclite et rassemble des colères éparses sur un fond de désespérance de plus en plus profonde dans le pays entre hausse des inégalités et difficulté croissante d’une proportion toujours plus grande des Français à finir le mois. Historiquement, le boulangisme n’était pas vraiment porté par les classes populaires mais bien plutôt par les artisans et les bourgeois dans une sorte de révolte antifiscale qui permettait aisément de ranger le mouvement à la droite de l’échiquier politique. La révolte antifiscale à laquelle nous assistons en ce moment est, me semble-t-il, d’un genre différent en cela qu’elle n’émane pas forcément de bourgeois mais aussi de membres des classes populaires. En ce sens, cette érosion du consentement à l’impôt au sein des classes populaires est tout à la fois le symptôme et la résultante de décennies de néolibéralisme et est, à mon sens, très inquiétante. Lire la suite

Les gilets jaunes ou le révélateur

Annoncé à l’origine sur les réseaux sociaux, le mouvement des gilets jaunes s’est bel et bien tenu samedi dans toute la France. Alors que nombreuses étaient les personnes à se demander quelle serait l’ampleur de la mobilisation dans la vraie vie, ceux-ci ont démontré qu’ils parvenaient à mobiliser plus que sur les réseaux sociaux et les multiples signatures virtuelles, retweets ou autre « j’aime » se sont matérialisés un peu partout en France où des groupes de gilets jaunes ont bloqué des routes, organisé des chenilles voire même des matchs de foot sur les autoroutes. Face à l’ampleur de la mobilisation, qui semble d’ailleurs se poursuivre bien que baissant en intensité, le gouvernement est resté sourd.

Comme je l’avais déjà écrit vendredi dernier, je pense que certaines des colères portées par les gilets jaunes sont légitimes et se sont surimposées à la revendication première qui concernait la hausse des taxes sur les carburants et uniquement ce point. Face à ce qu’il faut appeler une mobilisation réussie, il importe à mes yeux de tenter d’esquisser une analyse de ladite mobilisation ainsi que des réactions qu’elle a suscitées en cela qu’elles sont révélatrices à de multiples échelles : elles permettent évidemment d’en apprendre plus sur les auteurs de ces réactions mais elles permettent également de tirer des enseignements sur le mouvement en lui-même et donc à permettre de mieux l’appréhender à quelques jours d’une mobilisation non plus nationale mais parisienne.

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Les gilets jaunes et le spectre du boulangisme

La dernière fois qu’Emmanuel Macron s’était exprimé lors d’un journal télévisé, c’était à la suite du remaniement. Après plusieurs jours de flou il avait finalement pris la parole pour expliquer qu’il maintenait son cap et qu’il était convaincu du bien-fondé de sa politique. C’était il y a à peine quelques semaines et rien ne laissait alors suggérer que le monarque présidentiel prendrait à nouveau la parole dans un avenir proche. C’est pourtant ce qu’il a fait mercredi soir en direct du porte-avion Charles de Gaulle comme pour signifier à tout le monde qu’il se présentait comme un chef prêt à braver la tempête.

Il faut dire que le locataire de l’Elysée et son gouvernement attendent avec une appréhension certaine de voir quelle sera l’ampleur de la mobilisation des gilets jaunes prévue demain. Appelant à bloquer les routes pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, le mouvement s’est progressivement amplifié pour désormais agréger de nombreuses colères et un fort ressentiment à l’égard d’un pouvoir toujours plus imbu de lui-même et enfermé dans sa tour d’ivoire. Si cette mobilisation citoyenne et spontanée fait si peur à Emmanuel Macron, c’est assurément parce qu’elle est difficilement prévisible et encore moins contrôlable. Faut-il donc voir dans cette mobilisation du 17 novembre le début d’un mouvement capable d’emporter Macron et sa caste ? J’en doute fortement tant ses aspirations profondes révèlent une forme d’égoïsme en même temps qu’une nostalgie d’un poujadisme encore vivace chez certaines catégories de la population. Lire la suite

De quoi la soi-disant augmentation des salaires est-elle le nom ?

S’il y a bien une étiquette qui colle à la peau d’Emmanuel Macron et de son gouvernement depuis leur arrivée à la tête du pays, c’est celle qui les résume à une caste au service des plus puissants et des plus riches. La suppression de l’ISF, l’instauration d’une flat-tax couplée à la baisse des APL et plus largement à la politique menée par ce gouvernement et cette majorité suffisent à démontrer à quel point nous sommes en face d’un gouvernement de classe qui arrose les plus riches de cette société tout en retirant les miettes aux plus démunis.

Toute la communication du monarque présidentiel et de sa camarilla vise donc depuis un certain temps à arracher cette image de président des riches. Malgré tous les efforts déployés, cette image est là et bien là. La colère qui gronde dans tout le pays est là pour le rappeler ainsi que le fait que Macron semble désormais inaudible pour la plupart de la population. La dernière trouvaille communicationnelle de la caste a donc été de souligner à grand trait la supposée augmentation des salaires qui découlerait d’une baisse des cotisations sociales payées par les salariés. Il va sans dire que derrière l’enfumage d’une telle annonce, se niche en réalité une escroquerie bien sombre. Lire la suite

Et Marseille s’effondra

Il est aux alentours de 14h30 ce samedi quand l’écran de mon téléphone s’allume pour afficher une notification de l’application de France Info. A quelques minutes du lancement de la marche blanche en hommage aux victimes de la rue d’Aubagne, celle-ci indique que les recherches sont définitivement terminées dans les décombres des bâtiments effondrés et que les sauveteurs ont l’assurance qu’il n’y a pas d’autres corps sous les gravats. Cette notification vient clore une semaine pénible et douloureuse au cours de laquelle nous avons vu le bilan s’alourdir progressivement. De l’effondrement des immeubles le lundi 5 novembre à la fin des recherches le 10 novembre, chaque jour ou presque une ou plusieurs notifications sont venues lester le bilan qui est finalement de huit morts.

Impuissants, nous avons été forcés de voir s’égrener cette liste mortuaire sans rien pouvoir y faire pendant qu’en parallèle, les responsables de ce carnage pavoisaient dans les médias ou sur le terrain en expliquant qu’ils avaient fait tout ce qui était dans leurs possibilités pour éviter un tel drame mais que, comble de l’indécence nous y reviendrons, ils ne pouvaient rien face à la puissance des éléments naturels. Comme un symbole de plus, un balcon s’est effondré lors du passage de la marche blanche ce samedi, symbole d’une ville en train de s’écrouler sur elle-même tandis que l’équipe municipale assure que tout va bien et qu’elle a tout fait pour éviter les drames. Il est plus que temps de démasquer les criminels et de démontrer à quel point le drame de la rue d’Aubagne n’est pas fortuit mais bien la conséquence en même temps que le symbole d’une politique bien plus large. Lire la suite

Les sanctions contre l’Iran, révélateur de la mainmise étasunienne

Il y a deux jours se sont tenus les midterms aux Etats-Unis, ces élections de mi-mandat au cours desquelles sont renouvelés totalement la chambre de représentant et partiellement le Sénat ainsi que les postes de gouverneur. En faisant basculer la chambre des représentants dans le camp démocrate, ceux-ci ont marqué une forme de rupture en cela que la toute-puissance des Républicains sur les institutions n’est plus. Donald Jr Trump a beau se voiler la face et fanfaronner de résultats exceptionnels, il n’en demeure pas moins vrai qu’il pourrait avoir plus de mal que par le passé à mener à bien sa politique en même temps qu’il risque d’être soumis à de multiples enquêtes lancés par les Démocrates. Il y a toutefois un point sur lequel ces élections ont de grandes chances de n’avoir aucun effet, la politique extérieure des Etats-Unis.

Comme le met très bien en évidence le Manière de voir n°159 publié en juin de cette année et abordant le sujet de la nouvelle Guerre froide, les Démocrates sont nombreux à s’être désormais ralliés aux positions des faucons républicains en termes de politique étrangère. Si Donald Jr Trump apparait comme un radical prêt à tout pour aider son allié israélien, il serait injuste de dire qu’il représente une exception dans la manière d’aborder la politique étrangère de son pays. Ainsi, le retrait des Etats-Unis de l’accord de Vienne (plus connu sous le nom de JCPoA) qui prévoyait une levée des sanctions économiques à l’égard de l’Iran en échange de l’autorisation de surveillance de l’enrichissement nucléaire est le symbole de ce que l’on pourrait appeler la « faucaunisation » des positions étasuniennes. Le retour des sanctions à l’égard de l’Iran tende également à démontrer à quel point les Etats-Unis demeurent puissants et leur mainmise incontestée ou presque. Lire la suite

Autoritarisme, l’enfant monstrueux du néolibéralisme

Orban, Trump, Salvini, Bolsonaro, la liste des dirigeants autoritaires ayant pris le pouvoir ces dernières années ne cesse de s’allonger. S’égrenant comme l’on récite une litanie à la messe, les noms de ces dirigeants ne cessent de susciter effroi et sidération en regard de leurs discours et des politiques qu’ils entendent mener (ou mènent une fois au pouvoir). Si l’on ajoute à ces noms, ceux des dirigeants désignés comme autoritaires déjà solidement en place tels Xi Jinping, Mohammed Ben Salmane, Recep Tayyip Erdogan ou Vladimir Poutine, on se rend assez rapidement compte du vent mauvais qui souffle sur la planète, entre nationalistes zélés et partisans d’une violence accrue contre leurs opposants. Ce Zeitgeist, cet « esprit du temps », a ceci de particulier qu’il s’étend sur toute la planète mais surtout que, dans la plupart des cas, c’est à l’issue d’élections (régies par des modes de scrutin très divers) qu’il se répand progressivement – élections précédées par des campagnes au cours desquelles les différents candidats ne cachent pas leur penchant autoritaire.

En regard de cette montée de ce qui est tantôt appelé populismes tantôt placé sous le vocable de « démocratie illibérale », bien des dirigeants et des médias nous servent à l’envi l’antienne selon laquelle l’antidote à cette montée des autoritarismes partout sur la planète serait le néolibéralisme si bien que nous sommes progressivement en train de nous retrouver pris dans une mâchoire d’airain entre le néolibéralisme d’une part et cet autoritarisme nationaliste de l’autre – ladite mâchoire étant assurément symbolisée par la volonté d’Emmanuel Macron de se placer en rempart de Salvini ou Orban. Il ne s’agit évidemment pas de faire des généralisations ou de nier les spécificités de chacun des pays mais il me semble pourtant que des éléments permettent de tisser une forme de fil d’Ariane et que bien des points de fuite convergent vers une même conclusion: cet autoritarisme qui se répand n’est pas opposé au néolibéralisme, il en est son émanation. Lire la suite