Penser le travail de demain (3/4): ouvrir les yeux sur l’avenir

 

Travail versus activité

 

« Je ne veux plus entendre autre chose que ‘l’important c’est de travailler’ ». Cette phrase a été prononcée à Lyon le 4 février dernier par l’actuel locataire de l’Elysée, celui qui se dit antisystème alors même qu’il en est la plus pure émanation. Au-delà de sa petite personne, cette phrase en dit long, il me semble, sur la période que nous traversons actuellement, cette période où le travail devient le nouveau lieu d’épanouissement non pas désiré mais imposé. C’est finalement le triomphe de Marx lui qui expliquait qu’à terme tout allait devenir une marchandise et c’est précisément ce à quoi nous assistons. Pour être tout à fait juste il nous faut préciser ici la pensée : tout n’est pas encore devenu une marchandise mais le marché est en train d’arriver à diffuser sa pensée à un tel point que tout ce qui ne lui sert pas est relégué dans les limbes de l’inutilité. Seuls sont reconnus les actes ou activités qui apportent une valeur mercantile et la phrase de notre candidat antisystème autoproclamé épouse parfaitement cette logique puisque, en creux, elle signifie que tout ce qui n’est pas du travail n’a plus voix au chapitre. Je trouve personnellement une telle conception des choses à la fois simpliste et terriblement effrayante. N’en déplaise à tous ses grands pontes, le marché n’est pas l’alpha et l’oméga de nos vies. De nombreuses activités échappent, en effet, encore à son emprise – heureusement suis-je tenté d’ajouter. Lire la suite

Penser le travail de demain (2/4): travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?

Loi Travail et triomphe du marché

 

Au cours du printemps dernier, François Hollande et son exécutif ont réalisé, pour reprendre les termes d’André Chassaigne, un triple coup de force avec l’adoption de la loi Travail. Coup de force contre les Français majoritairement opposés à ladite loi, coup de force contre l’Assemblée avec l’utilisation de l’article 49 alinéa 3 de notre Constitution et coup de force enfin contre les salariés. Si les deux premiers coups de force ne se rapportent pas directement au thème que nous abordons ici, le troisième touche, au contraire, pleinement la question du travail. En adoptant cette loi – qui aurait bien plus dû s’appeler « Loi Travaille ! » ou loi Capital – un gouvernement qui se réclame de la gauche a anéanti des années de conquêtes sociales en même temps qu’il a participé à affaiblir un peu plus le travailleur face au patron. D’aucuns diront que la même loi a instauré le compte personnel d’activité et qu’elle est donc une avancée sociale. Je leur laisse bien évidemment leur jugement. Il ne s’agit pas de nier que la loi Travail a instauré de maigres avancées mais – et je crois précisément que c’est là tout le caractère pervers et cynique de cette loi – elle s’est servi de ces maigres avancées comme d’un apparat pour tenter de cacher l’affreuse réalité qu’elle amenait avec elle. La loi Travail, comme j’ai pu l’écrire par le passé, est un symbole de cette dérégulation folle que l’on nous impose depuis des décennies. Ce n’est pas un hasard si l’un des mots d’ordre de Nuit Debout était « contre la loi Travail et son monde ». Lire la suite

Penser le travail de demain (1/4): le travail, nouveau centre du monde

Si l’on devait symboliser l’échec du quinquennat de François Hollande et mettre en évidence la plus grande de ses trahisons, il y a fort à parier que beaucoup s’accorderaient à dire que la loi Travail portée par Myriam El Khomri est le plus éclatant des symboles. Cela ne signifie certes pas que seule cette loi est allée complètement à rebours des engagements du candidat mais bien plus qu’elle a constitué un énième point de rupture, sans doute le dernier, entre le Président de la République et ceux qui l’ont porté au pouvoir. Côté sociétal il y avait eu quelques semaines plus tôt cette odieuse tentative d’inscrire la déchéance de nationalité dans la Constitution, côté économique et social la loi El Khomri aura achevé les derniers millimètres de crédibilité qu’il restait à François Hollande. Bien plus que le livre de Messieurs Lhomme et Davet c’est sans doute cette ultime rupture avec ses électeurs qui a précipité la renonciation du Président. La question du travail aura d’ailleurs été le fil d’Ariane inversé de François Hollande durant son quinquennat. Alors que dans la mythologie grecque, le fil d’Ariane permet à Thésée de quitter le labyrinthe après avoir vaincu le minotaure, la question du travail a été pour François Hollande le fil qui l’aura perdu dans le labyrinthe politique français avant de, sans doute, le faire sombrer dans les limbes de notre histoire politique.

Déjà en 2013 les questions du travail et de l’emploi – nous reviendrons plus tard sur la distinction entre ces deux notions – étaient fondamentales pour le Président d’alors. Il promettait d’inverser sous un an la courbe du chômage et liait même sa future candidature à cette fameuse courbe. Tout au fil du quinquennat il n’a eu de cesse d’avoir les yeux de Chimène pour le patronat en adoptant une politique de l’offre, en leur faisant des cadeaux fiscaux tout en attendant en retour la création d’un million d’emploi selon la promesse de Pierre Gattaz, le président du MEDEF. En parallèle il y eut bien la loi sur l’économie sociale et solidaire mais celle-ci ne suffit guère à redorer le bilan d’un quinquennat proprement catastrophique sur le front de l’emploi. La crise entre Uber et les taxis ainsi que le phénomène que l’on a appelé « l’ubérisation de la société » ont également été des marqueurs sociaux très négatifs de ce quinquennat. Incapables de penser de manière complexe les mutations profondes du travail et de l’emploi, nos dirigeants politiques s’enlisent campagne après campagne, réforme après réforme, programme après programme à perpétuer ou, pire, à aggraver les dynamiques proprement mortifères à l’œuvre depuis le début de la globalisation néolibérale et l’avènement du capitalisme financiarisé – à cet égard, l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, loin de rompre avec cette dynamique, l’accentue fortement. Penser le travail de demain, loin d’être un simple travail de prospective, exige de partir des pratiques actuellement à l’œuvre dans notre société et, donc, de partir d’une critique radicale de la structure du travail qui est présente de nos jours. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (2/4): la double normalisation

Normalisation économique

 

Nous l’avons vu précédemment, si les médias se sont jetés avec amour dans les bras de riches industriels c’est avant tout parce qu’ils étaient exsangues économiquement. Le virage du numérique qui n’a été ni anticipé ni bien pris a largement contribué à affaiblir les médias – il est toutefois partiel et partial de mettre absolument tout sur le dos d’Internet mais nous reviendrons plus tard sur ce point. La structure économique des médias étant inlassablement déficitaire, leurs précédents propriétaires se sont progressivement désengagés en les cédant à de grands industriels qui y ont appliqué le même modèle économique que dans leurs entreprises. Comme évoqué plus haut, les nouveaux propriétaires ont fait de la chasse aux coûts l’alpha et l’oméga de leur politique dans les médias. C’est ainsi que toutes les rédactions se sont retrouvées mises au pas avec des licenciements à foison et une pression monstrueuse mise sur les salariés restants dans l’entreprise. De Xavier Niel au Monde à Vincent Bolloré pour le groupe Vivendi en passant par Patrick Drahi à Libération et L’Express, tous les grands propriétaires ont mis en place de vaste plan de restructuration afin, disaient-ils, de rendre à nouveau profitables ces titres de presse. Semblables aux médecins de Molière, nos grands industriels ont méthodiquement mis en place des saignées régulières en expliquant que la prochaine serait celle qui sauverait le titre de presse. Jusqu’au jour où la saignée tuera définitivement le patient ? Comme expliqué précédemment, aux yeux de ces grands industriels, les médias ne sont qu’un outil de communication qui s’insère dans la logique de leurs empires industriels. Aussi leur objectif n’est-il pas de rendre profitables leurs médias tout en donnant une information de qualité mais de rationaliser les coûts afin que leur agence de com déguisée leur coûte le moins d’argent possible. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (1/4): le champ de ruines actuel

Licenciement politique d’Aude Lancelin (qui a publié Le Monde libre pour le raconter), publication d’une longue enquête de Laurent Mauduit sur le monde des médias – Main basse sur l’information – ou encore purge à I-Télé après l’arrivée de Jean-Marc Morandini sur la chaine, l’année 2016 a été marquée par la continuation d’une logique délétère et dangereuse pour notre démocratie au sein des médias dits dominants. Traitement partiel et partial de nombreux sujets, pensée unique au sein des pages, désaffection toujours plus grandissante de la part des citoyens à l’égard des grands médias, nombreux sont les symptômes qui témoignent de la crise profonde que traverse les médias français tombés, pour la plupart, aux mains d’une dizaine d’industriels. Cette crise profonde traversée par les médias français ébranle également notre démocratie puisque nulle démocratie ne saurait être parfaite sans véritable contre-pouvoir et les médias en constituent peut-être la tête de file. Alors que les médias et les journalistes ont vocation à être les chiens de garde de la démocratie afin de ne pas permettre à l’élite politico-économique d’outrepasser ses compétences, ceux-ci sont depuis trop longtemps devenus des chiens de garde pour permettre que le système actuellement en place ne bouge pas et ne soit jamais remis en question. Il ne s’agit évidemment pas d’incriminer les journalistes en tant que tel qui sont nombreux à vouloir exercer leur métier en gardant la tête haute mais d’interroger les grandes dynamiques à l’œuvre depuis des décennies, celles qui ont abouti à jeter les médias dans les bras d’industriels peu scrupuleux.

Si, comme le disait Jefferson, un pays sans gouvernement mais avec presse libre est préférable à un pays avec gouvernement mais sans presse libre alors il est grand temps d’agir pour redonner de la noblesse aux médias, en les sortant des griffes acérées dans lesquelles ils se sont perdus – parfois volontairement. Comme je le disais plus haut, au-delà de la simple liberté de la presse c’est bel et bien toute notre architecture démocratique qui est en péril. A trop sacrifier l’urgence à l’essentiel nous avons oublié l’urgence de l’essentiel ainsi que l’écrit brillamment Edgar Morin. Le voilà qui nous rattrape par le col et nous force à composer avec lui sous peine de sombrer définitivement dans une forme de dictature douce qui n’aurait rien à envier à celle que décrivait Georges Orwell dans 1984. Il n’est pas trop tard pour casser la dynamique mortifère actuellement à l’œuvre au sein des médias français mais pour cela il faudra que cette question soit l’une des questions centrales de la campagne présidentielle qui s’annonce. Sans volontarisme fort, il n’y a en effet guère de chance que les médias recouvrent une pleine et entière liberté alors même que nous en avons besoin si nous voulons conserver et améliorer notre système démocratique. Il n’est pas trop tard mais l’urgence devient chaque jour plus pressante. Pour parvenir à rendre nos médias plus libres et plus démocratiques il me semble qu’il nous faut absolument partir du champ de ruines actuel qu’a entrainé la double normalisation subie par les médias. Afin de sortir de l’ornière, réinventer la loi de 1881 sur la liberté de la presse me semble être absolument nécessaire pour que la chèvre de Monsieur Seguin triomphe enfin du loup. Lire la suite

Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (2/4): penser de manière systémique

Le mythe des brebis galeuses

 

A chaque affaire de corruption, de fraude fiscale ou de népotisme c’est sempiternellement la même rengaine qui se met en place : la personne prise la main dans le sac est un mouton noir et ne représente en rien l’ensemble de ses collègues. Pas plus tard que lors de l’affaire Fillon nous avons vu cette logique se mettre en place tant le candidat de Les Républicains à la présidentielle a été voué aux gémonies dès lors que les premières informations à son propos sont sorties dans la presse. Ce mécanisme de protection qu’a mis en place la caste qui dirige notre pays – celui de désigner le fautif comme un mouton noir – a été très bien décrit par René Girard dans La Violence et le sacré, c’est la logique multiséculaire du bouc émissaire. Dans son œuvre, le philosophe passe par le détour du pharmakos de la Grèce antique pour expliquer cette logique. Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Tout porte à croire que tous ceux qui sont pris en flagrant délit de corruption ou de fraude fiscale de Monsieur Carignon à Monsieur Fillon en passant par Monsieur Cahuzac et tant d’autres jouent le rôle de pharmakos pour la caste en place. Lire la suite

Le mythe du capitalisme vert

Mardi dernier, nous avons assisté à un débat historique. Le débat entre les 11 candidats demeurera en effet comme le premier (peut-être le seul) débat entre tous les candidats à l’élection présidentielle. Bien que touffu et confus par moments, ce débat m’a semblé être une formidable respiration démocratique à l’heure où le système politique en place essaye – vainement selon moi – de verrouiller les règles du jeu (on pense notamment aux nouvelles règles sur l’égalité du temps de parole). Mardi dernier, sur le plateau de BFM TV et de CNews, ils étaient tous là. Deux femmes et neuf hommes présents pour tenter de montrer pourquoi il/elle était le/la plus à même de diriger la France.

Ils étaient tous présents et pourtant elle était absente. Personne ou presque ne l’a évoquée alors même qu’elle devrait être omniprésente. Déjà lors du premier débat (entre les cinq candidats recueillant le plus d’intention de vote) elle était passée inaperçue. Elle, c’est la question écologique et environnementale, la grande question de notre siècle. Malheureusement pour elle, le triptyque dette-terrorisme-chômage lui a encore volé la vedette, un peu comme si elle n’était qu’une « question de bobo » pour reprendre l’expression de Ruth Elkrief. Durant presque sept heures de débats (en cumulé) jamais ou presque n’aura été abordée cette question ô combien importante, un peu comme si celle-ci ne représentait pas une question politique majeure mais que sa gestion était laissée aux seuls individus. C’est toute cette mythologie qu’il faut prestement déconstruire. Lire la suite