Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (2/4): penser de manière systémique

Le mythe des brebis galeuses

 

A chaque affaire de corruption, de fraude fiscale ou de népotisme c’est sempiternellement la même rengaine qui se met en place : la personne prise la main dans le sac est un mouton noir et ne représente en rien l’ensemble de ses collègues. Pas plus tard que lors de l’affaire Fillon nous avons vu cette logique se mettre en place tant le candidat de Les Républicains à la présidentielle a été voué aux gémonies dès lors que les premières informations à son propos sont sorties dans la presse. Ce mécanisme de protection qu’a mis en place la caste qui dirige notre pays – celui de désigner le fautif comme un mouton noir – a été très bien décrit par René Girard dans La Violence et le sacré, c’est la logique multiséculaire du bouc émissaire. Dans son œuvre, le philosophe passe par le détour du pharmakos de la Grèce antique pour expliquer cette logique. Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Tout porte à croire que tous ceux qui sont pris en flagrant délit de corruption ou de fraude fiscale de Monsieur Carignon à Monsieur Fillon en passant par Monsieur Cahuzac et tant d’autres jouent le rôle de pharmakos pour la caste en place. Lire la suite

Le mythe du capitalisme vert

Mardi dernier, nous avons assisté à un débat historique. Le débat entre les 11 candidats demeurera en effet comme le premier (peut-être le seul) débat entre tous les candidats à l’élection présidentielle. Bien que touffu et confus par moments, ce débat m’a semblé être une formidable respiration démocratique à l’heure où le système politique en place essaye – vainement selon moi – de verrouiller les règles du jeu (on pense notamment aux nouvelles règles sur l’égalité du temps de parole). Mardi dernier, sur le plateau de BFM TV et de CNews, ils étaient tous là. Deux femmes et neuf hommes présents pour tenter de montrer pourquoi il/elle était le/la plus à même de diriger la France.

Ils étaient tous présents et pourtant elle était absente. Personne ou presque ne l’a évoquée alors même qu’elle devrait être omniprésente. Déjà lors du premier débat (entre les cinq candidats recueillant le plus d’intention de vote) elle était passée inaperçue. Elle, c’est la question écologique et environnementale, la grande question de notre siècle. Malheureusement pour elle, le triptyque dette-terrorisme-chômage lui a encore volé la vedette, un peu comme si elle n’était qu’une « question de bobo » pour reprendre l’expression de Ruth Elkrief. Durant presque sept heures de débats (en cumulé) jamais ou presque n’aura été abordée cette question ô combien importante, un peu comme si celle-ci ne représentait pas une question politique majeure mais que sa gestion était laissée aux seuls individus. C’est toute cette mythologie qu’il faut prestement déconstruire. Lire la suite

La bataille des villes (1/4): entre déprime et espoir

Notre démocratie est malade. Gravement malade. On ne compte plus les symptômes qui attestent de cette maladie qui ronge notre système politique et qui, un jour, livrera peut-être le pays à des troubles bien profonds. De l’abstention galopante à l’impuissance (feinte ou réelle) des élus à faire face aux maux qui frappent notre société en passant par la désertion des partis politiques, nombreux sont les indicateurs qui viennent souligner la profonde crise démocratique que traverse notre pays. 2017 sera une année importante en termes électoraux puisqu’elle verra se tenir la présidentielle puis les législatives. Un nombre conséquent de candidats nous promettent une révolution s’ils sont élus. Si pour certains cela peut paraître relativement crédible (Mélenchon par exemple) pour d’autres, en revanche, la révolution promise a de grandes chances de n’être qu’un tour sur soi pour revenir au point de départ ou, pire, accentuer la crise déjà présente. Lorsque François Fillon affirme qu’il veut gouverner par ordonnances, il ne fait que s’inscrire dans la lignée de la Vème République qui veut que le président-monarque dispose de tous les pouvoirs ou presque. Il est assez dramatique de voir à quel point le monde politicien semble être sourd aux appels de la population à une meilleure démocratie et il est assez navrant – pour ne pas dire plus – de voir les acteurs de ce monde verrouiller un système dont beaucoup de Français ne veulent plus.

Face à ce constat ahurissant que convient-il de dire ou de faire ? Revenir à la définition première du mot crise me semble être un préalable pertinent. Etymologiquement, le terme crise signifiait deux choses à la fois : en latin il renvoie à une « manifestation grave d’une maladie » tandis qu’en grec il se rapporte au choix. En ce sens, il est pleinement pertinent de parler aujourd’hui de crise démocratique dans la mesure où notre démocratie souffre d’une maladie qui me semble grave tant la défiance monte telle une marée et que nous nous retrouvons à la croisée des chemins, au moment d’un choix décisif pour notre avenir. « La crise, écrivait Antonio Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître ». En d’autres termes, la crise est ce moment de transition entre le crépuscule d’un monde et l’aube d’un autre. Nous voilà jetés dans un tel moment. Quoi de plus logique pour aller dans le sens d’une démocratie plus proche des citoyens que de passer par l’échelon des villes ? L’Espagne en a fait l’expérience et, bien que des limites certaines se fassent sentir, il y a des réussites tangibles et concrètes. Il ne s’agit évidemment pas de copier bêtement ce qui a pu se faire en Espagne mais plutôt de s’inspirer de cela tout en adaptant la logique aux spécificités françaises – un jacobinisme exacerbé notamment. A l’heure où l’équivalent du sorpaso – comprendre le dépassement de la social-démocratie par une gauche radicale au sens premier du terme – a de très fortes chances de se produire dans quelques mois, je crois qu’une fenêtre de tir historique s’est ouverte afin de réinventer le municipalisme français pour mieux faire évoluer notre système exténué et à bout de souffle. Et si finalement la date la plus importante n’était pas 2017 mais 2020 ? C’est la modeste ambition de ce dossier que d’exposer le pourquoi et le comment d’une telle conviction. Lire la suite

La lutte contre la pauvreté, dernier piège du néolibéralisme

La semaine dernière, François Fillon s’est rendu dans un centre Emmaüs pour affirmer que la lutte contre la pauvreté était l’une de ses priorités, profitant de l’occasion pour tenter de démontrer que son programme n’était pas si violent que ça socialement. Parallèlement, dans le congrès mortuaire du Parti Socialiste que l’on appelle primaire de la Belle Alliance Populaire, la mise en place d’un revenu universel continuait à se placer au cœur du débat – il ne sera question du revenu universel que très partiellement au cours de ce papier, je considère en effet qu’une telle notion mérite un billet à part entière. Benoît Hamon a notamment été attaqué par les trois autres participants socialistes à la primaire qui lui ont intenté un procès en utopie.

Que ce soit le candidat désigné par Les Républicains ou les protagonistes de la primaire du Parti Socialiste, la semaine dernière s’est donc placée sous le signe de la lutte contre la pauvreté, qui serait désormais la valeur la mieux partagée sur l’échiquier politique français. Au-delà du ridicule d’une telle proposition, il faut, je crois, s’attarder sur cette question de lutte contre la pauvreté. Celle-ci révèle, à mes yeux, à la fois une forme de dérive et un dévoiement de la justice sociale. C’est précisément en ce sens que la lutte contre la pauvreté me paraît être le dernier piège que nous tend le néolibéralisme – dernier dans le sens le plus récent et non pas ultime. Ce piège tendu par le capitalisme néolibéral financiarisé est repris sur quasiment l’ensemble de l’échiquier politique, ce qui montre bien l’efficacité d’une telle démarche. Lire la suite

Donald J. Trump, les médias et les bulles informationnelles

Il y a un peu plus de deux mois, le monde était frappé par un séisme aussi inattendu que soudain : la victoire de Donald J. Trump lors de l’élection présidentielle américaine. Dans 9 jours, le même Trump sera officiellement investi de la fonction suprême aux Etats-Unis, le consacrant « chef du monde libre » selon l’expression utilisée jusqu’à la corde par nos chers médias. Cette investiture à venir nous donne, il me semble, l’occasion de revenir sur la campagne présidentielle américaine et plus précisément sur un soi-disant ressort fondamental de la victoire du magnat immobilier face à Hillary Clinton. D’aucuns ont vu dans cette victoire l’avènement de la post-vérité – comprenez une ère où la vérité ne serait guère importante puisque celle-ci a toutes les peines du monde à se frayer un chemin parmi les multiples mensonges.

Au-delà de la simple critique des électeurs de Trump présentés comme des hordes de fascistes, racistes, homophobes, etc., s’est nichée une autre critique à l’égard des réseaux sociaux qui auraient contribué à la défaite de Clinton, cette représentante de l’oligarchie mondialisée. Les médias dominants, de part et d’autre de l’Atlantique, se sont en effet empressés d’accuser Facebook et Twitter sous prétexte que ces deux réseaux sociaux contribuaient à fabriquer ce que l’on a placé sous le vocable de bulles informationnelles. Pour résumer, ce qui a été reproché aux deux géants des réseaux sociaux, c’est que leur algorithme participait à enfermer les gens dans leur propre pensée en ne leur proposant que des contenus allant dans le sens de leur opinion (terme qui rejoint ici sa définition originelle dans la mesure où le terme dérive du mot opiner signifiant dire oui de la tête). Que les médias dominants aient sauté sur l’occasion pour attaquer Facebook et Twitter ne manque pas de sel et ce, pour plusieurs raisons. Lire la suite

Derrière le séisme Trump (4/4): la fin d’un monde

L’empire touché en plein cœur

La victoire de Donald Trump n’est pas un évènement isolé dans le cours de notre histoire contemporaine. Elle répond en effet à une dynamique déjà présente un peu partout sur la planète. La mondialisation est, en effet, remise en cause depuis quelques temps dans le monde occidental et depuis plus longtemps encore dans les pays du Sud qui ont bien conscience d’être les grands perdants de ce jeu de dupe. En revanche, si l’élection du magnat de l’immobilier n’est pas un évènement fortuit, elle n’en demeure pas moins une rupture dans le sens où c’est la première fois qu’un candidat ouvertement hostile à la globalisation accède au pouvoir dans un pays qui compte. La montée des mouvements nationalistes en Europe ainsi que l’émergence d’une critique de gauche radicale vis-à-vis de l’austérité au sein de l’Union Européenne étaient déjà bien ancrées. Tout le monde savait que la digue finirait par sauter un jour mais chacun considérait que si cela devait arriver, le pays concerné ne serait qu’un pays périphérique. Nous pouvions nous amuser à parier sur le pays qui marquerait cette rupture – il faut dire que les candidats ne manquaient pas. Serait-ce Victor Orban et son régime fascisant ? Le FPÖ autrichien ? Le FN en France ? Les exemples sont légions. La vague montait chaque fois un peu plus sans que rien ni personne ne semble pouvoir l’arrêter. Lire la suite

En haut on lit Marx, en bas on le subit

Dans la nuit de samedi à dimanche, un individu a une nouvelle fois tenté de mettre le feu au centre d’hébergement pour SDF situé dans le XVIème arrondissement de Paris. Dans la mesure où ledit centre accueillait déjà une cinquantaine de personne, il ne me semble pas exagéré de parler de tentative de meurtre. Un tel acte, qui vient s’ajouter aux autres tentatives d’incendie ou à la réunion houleuse qui s’était déroulée à Paris Dauphine, nous rappelle où le communautarisme et la violence sont les plus forts malgré tout ce qu’on essaye de nous faire croire. En somme, il n’y a rien de guère surprenant dans ce communautarisme du XVIème arrondissement de Paris, il répond pleinement aux théories de Marx sur la conscience de classe.

A l’heure où le Parti Socialiste n’a plus de socialiste que le nom et mène une politique franchement libérale et où les candidats à la primaire de droite et du centre rivalisent pour marcher dans les pas de Margaret Thatcher, certains pensent sans doute qu’il est dépassé de parler et de défendre les théories marxistes. N’ayons pas peur des mots, d’aucuns affirmeront même qu’une telle position est ringarde. Pourtant, il me semble que les développements du penseur et économiste allemand peuvent contribuer à expliquer grandement ce qui parcourt nos sociétés où les inégalités progressent. Fidèle à son habitude, le capitalisme néolibéral a intégré les conclusions de Marx pour mieux les utiliser contre ceux qui auraient intérêt à ce que le système change radicalement. Là est sans doute la plus grande de ses forces, d’avaler les pensées alternatives pour se renforcer en les dénaturant. Lire la suite