Le festival de Cannes ou le symbole de l’absurde contemporain

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Cette définition de l’absurde, nous la devons à Albert Camus qui l’a énoncée dans Le Mythe de Sisyphe. « « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait.

Il y a quelques semaines, le Festival de Cannes a fermé ses portes en se clôturant sur la traditionnelle remise de prix. Le festival qui se tient sur la Croisette, sans aucun doute l’un des plus prestigieux du monde, répond selon moi au critère de l’absurde tel que l’a défini Camus. Je crois profondément, en effet, que nous vivons à l’heure actuelle à l’échelle de la planète un moment d’absurde camusien tant les appels prononcés par une grande majorité de la population rencontre un silence déraisonnable des puissants de notre monde. Si le Festival de Cannes représente, selon moi, un symbole de l’absurde qui semble régir notre monde c’est qu’il est à la fois la figure du silence déraisonnable en même temps qu’il rassemble bien des éléments qui polarisent ce moment absurde, ce Zeitgeist qui parcourt la planète. Lire la suite

Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (3/4): au-delà de la morale

Les conséquences concrètes de la fraude

 

Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique brillamment que pour qu’un argument pénètre et infuse les masses politiques, il faut rendre le problème concret aux yeux des citoyens. En prenant l’exemple de la surveillance généralisée aux Etats-Unis, le sociologue et économiste montre bien cette dynamique : aussi longtemps que l’on parle de manière abstraite de surveillance globale le sujet n’intéresse pas mais dès lors que l’on explique par exemple que l’état pourrait voir vos parties intimes alors les oreilles s’ouvrent et la révolte naît. Il me semble que, par analogie, on peut agir de la même sorte pour la question de la fraude ou de la corruption. Tant que l’on parle de manière abstraite et en termes éthiques et/ou moraux sur la question il y a peu de chances que l’argument percute de plein fouet tout un chacun. Parlons donc concrètement des effets sur notre quotidien de la fraude. Je l’ai déjà dit dans les parties précédentes, on pourrait caractériser la fraude fiscale par le fait qu’elle est une fraude qui profite à un et un seul et qui coûte à chacun. Il me faut ici expliciter cette phrase. Depuis des années nous entendons nos dirigeants nous dire que la France doit réduire son déficit car elle vit au-dessus de ses moyens. Lire la suite

Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (1/4): la nuit sombre et menaçante

Il est des livres dont la lecture provoque en vous un haut-le-cœur de dégoût, une irrépressible rage et une profonde envie de révolte. Ainsi en est-il de Corruption, l’excellent livre d’Antoine Peillon dont je conseille la lecture à chacun. Faisant suite aux 600 milliards qui manquent à la France, l’ouvrage évoque pêle-mêle la corruption, la fraude fiscale, le népotisme ou encore l’affairisme pour dresser un constat glaçant de la situation de notre système à la fois économique et politique. Ce système est rongé par ces vices qui le font pourrir de l’intérieur depuis bien trop d’années. Loin de refluer, cette logique gagne en influence chaque jour. Pour paraphraser Marx et Engels, l’on pourrait dire qu’une ombre hante notre pays, celle de la corruption, de la fraude fiscale et de l’affairisme. Emmanuel Macron s’est d’ailleurs engagé à mettre en place une loi de la moralisation de la vie publique et les premiers éléments qui ont été présentés, bien qu’imparfaits et insuffisants, sont encourageants à mon sens – j’y reviendrai dans un prochain billet. Il faut dire que la campagne présidentielle qui s’est terminée il y a un peu plus d’un mois aura été l’occasion de montrer à quel point cette logique gangrène notre République. Deux candidats soupçonnés de détournement de fonds publics, un autre soutenu et financé par des lobbies en tous genre – lobbies qui ont depuis fait leur entrée dans les ministères et les cabinets – rarement une élection présidentielle avait rassemblé autant de symboles des problèmes qui minent notre pays et notre République, la Res Publica, la chose commune.

Face à ce sentiment d’urgence qui se fait chaque jour plus pressant que convient-il donc de faire pour nous, simples citoyens ? Nommer les choses me semble être un préalable plus que nécessaire si nous souhaitons réellement nous battre contre cette logique mortifère qui régit et gouverne notre pays. Nous sommes, je le crois, dans une époque orwellienne au cours de laquelle les mots sont utilisés à tort et à travers pour désigner tout et n’importe quoi si bien que le langage tend à devenir inopérant pour décrire les situations que nous vivons. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde » aurait dit Albert Camus. Il me semble qu’aujourd’hui plus que jamais cette phrase demeure vraie. Il nous faut faire comme Orwell le journaliste qui décrivait crument la réalité des choses sous peine de tomber dans une forme de totalitarisme doux au sein duquel la République n’aurait plus de république que le nom. Sans doute est-ce là une déformation liée à mes lectures et études mais je suis intimement convaincu que pour lutter contre un phénomène il faut d’abord l’avoir nommé puis analysé. C’est donc la modeste ambition de ce dossier que de parvenir à mettre un mot sur ces grandes tendances qui parcourent notre société depuis des décennies et participent à son délitement. Aussi me paraît-il fondamental de dresser avant tout un constat sans concession sur la situation dans notre pays. Cela doit nécessairement être le préalable qui permettra ensuite de penser les choses de manière systémique puis de tenter de dépasser la question morale à laquelle on tente de limiter les débats dès lors que l’on parle de corruption, de népotisme, d’affairisme ou encore de fraude fiscale. In fine cette démarche doit permettre d’aboutir à des actions franches et concrètes pour lutter contre ces logiques morbides. Lesdites actions ne sauraient se limiter à quelques élus mais concernent bien évidemment l’ensemble de la société. Dans le cas contraire, celles-ci ne seraient que des impasses et des apories. Lire la suite

Le programme économique et social d’Emmanuel Macron, grand absent de la campagne législative

Au moment de la nomination du premier gouvernement d’Edouard Philippe les médias sont passés sans s’appesantir sur le nouveau duo aux manettes à Bercy. Pourtant, la nomination de Bruno Le Maire au Ministère de l’Economie et celle de Gérald Darmanin à celui de l’Action et des Comptes publics (les deux ministres sont les seuls à avoir été débauchés par Emmanuel Macron au sein de Les Républicains en plus du Premier ministre) est loin d’être anodine. Elle en dit, en effet, beaucoup sur l’orientation économique que souhaite donner le nouveau Président à son quinquennat. Bruno Le Maire et Gérald Darmanin sont effectivement des fervents défenseurs de l’austérité, ce qui laisse présager d’un quinquennat douloureux dans l’hypothèse où Emmanuel Macron obtiendrait une majorité le 18 juin prochain.

De la même manière, la presse est passée un peu vite sur la nomination de Murielle Pénicaud en tant que Ministre du Travail et donc en tant que future chef d’orchestre de la loi sur le Code du travail alors même que cette seule nomination en dit long au vu du parcours professionnelle de la nouvelle locatrice de la Rue de Grenelle. Au-delà de cette question de personnes, depuis l’élection d’Emmanuel Macron et le lancement de la campagne législative nous n’avons presque pas entendu parler du fond de son programme économique et social. De manière très cynique et très politique, le nouveau président s’applique méthodiquement à ne pas aborder ces questions éminemment risquées pour lui, se complaisant dans une tournée diplomatique. Je crois pourtant qu’il est important d’aborder ces questions-là tant le programme proposé est un véritable dynamiteur social. J’aborderai dans ce billet deux sujets principaux tant ils me semblent fondamentaux : la réforme du Code du travail et la question des cotisations sociales. Lire la suite

Avec Macron, en marche vers l’autoritarisme souriant ?

Durant l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, médias et classe politicienne dans son ensemble ou presque ont expliqué à tort et à travers qu’il fallait faire barrage au Front National et donc voter pour Emmanuel Macron. Il le fallait, nous disait-on, en partie pour le caractère raciste du programme frontiste mais il le fallait surtout pour ne pas que notre pays sombre dans l’autoritarisme voire la dictature. C’est en effet l’antienne qui a été le mieux partagée durant les deux semaines qui ont séparé le premier tour du deuxième, celle qui nous a expliqué qu’au vu de nos institutions il ne fallait absolument pas qu’elles tombent aux mains de Madame Le Pen – personne n’a pourtant daigné s’interroger sur les institutions elles-mêmes.

C’est donc un cortège de moralisateurs qui a accompagné la campagne du deuxième tour. Dans cette litanie d’arguments moraux bien plus que politiques, on nous a expliqué qu’il fallait voter pour la démocratie, contre le fascisme c’est-à-dire contre Marine Le Pen. La présidente du FN battue, on nous explique donc que le risque de tout autoritarisme est écarté depuis un trois semaines. Je crois, pour ma part, qu’il n’en est rien et qu’il est possible que la présidence Macron accentue l’autoritarisme dans lequel a pu verser la présidence Hollande. La semaine dernière Emmanuel Macron a rencontré Donald Trump lors du G7, aujourd’hui il rencontre Vladimir Poutine. Il va sans dire que, si autoritarisme il venait à y avoir en France, celui-ci n’aurait pas la même incarnation qu’en Russie ou aux Etats-Unis. Au contraire, si Emmanuel Macron devenait autoritaire il y a fort à parier que cet autoritarisme serait souriant, ce qui le rendrait d’autant plus dangereux. Lire la suite

L’uberisation ou la modernité archaïque

Dimanche dernier, en recueillant 24,01% des suffrages exprimés, Emmanuel Macron est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle. Bien qu’il ait accumulé, à mes yeux, les erreurs de communication le soir du premier tour – diner sous le feu des projecteurs dans une brasserie parisienne, motards qui l’accompagnent lorsqu’il arrive en voiture, discours se projetant quasiment sur les législatives, bref tout pour donner l’impression qu’il avait déjà gagné – qui pourraient éroder son score du 7 mai, je pense toutefois qu’il finira par s’imposer face à Marine Le Pen. Tout au fil de la campagne, le fondateur d’En Marche s’est présenté et a été présenté comme le candidat de la modernité. Sa jeunesse et sa relative virginité dans la classe politique n’auront, en effet, pas été les derniers arguments qu’il a utilisés.

Porteur d’un projet libéral sur toute la ligne (économiquement et politiquement) à l’inverse de François Fillon qui, lui, ne défendait le libéralisme que dans le secteur économique, Emmanuel Macron est, sans doute, le plus fervent défenseur du modèle initié par Uber et que bien des sociologues et économistes ont placé sous le vocable d’uberisation de la société. Ce phénomène économico-sociologique frappe tous les pans de l’économie ou presque et n’est évidemment pas cantonné à la simple sphère des VTC. Ses défenseurs nous expliquent que c’est un modèle qui permet de donner du travail aux personnes et qu’un tel modèle est porteur d’une modernité accrue. A rebours de cette croyance que l’on voudrait nous imposer, je crois au contraire que l’uberisation n’a que les apparats de la modernité alors qu’elle est en réalité un archaïsme très violent. Lire la suite

Mélenchon, Le Pen et l’odieux jeu de lémédia

Samedi dernier, la marche pour la VIème République a été une formidable réussite. En effet, près de 130 000 personnes y ont participé puis ont écouté le discours empli de métaphores mais aussi de gravité de Jean-Luc Mélenchon. Il y a de fortes chances que cet évènement qui ouvrait la campagne officielle du représentant de la France Insoumise soit celui qui, à la fin de la campagne, aura rassemblé le plus de monde. Lundi, continuant sur sa lancée, Jean-Luc Mélenchon a été, à mes yeux et il me semble à ceux de beaucoup, le meilleur des cinq femme et hommes présents sur le plateau. Survolant par moment le débat, tranchant à souhait, pédagogue sans être pédant, l’ancien candidat du Front de Gauche a réussi son premier pari : celui de se présenter comme un candidat sérieux en même temps qu’il a cassé l’image d’homme non-sympathique que contribuent à lui coller lémédia sur le dos.

Il a été le seul, avec Macron, à s’opposer frontalement à Marine Le Pen et ce, à de nombreuses reprises. Cela n’a pas empêché Gilles Bouleau de tenter de le rapprocher de la présidente du Front National. De la même manière que lors de L’Emission politique il y a quelques semaines, l’un des objectifs apparents de certains journalistes est de renvoyer Mélenchon et Le Pen dos à dos dans un odieux jeu de comparaison. Lémédia compare à dessein les deux candidats afin de tenter de décrédibiliser Mélenchon. L’énormité de leurs propos, sciemment présente ou pas, contribue, au contraire, à crédibiliser Le Pen. Puisqu’il est de bon ton à l’heure actuelle de décoder tout et n’importe quoi sauf lémédia (comment pourrait-il en être autrement puisque le Décodex est l’émanation de lémédia ?), il ne me paraît pas superflu de rappeler quelques vérités. Lire la suite