De la Plaine à la rue d’Aubagne, la bataille du centre

Le 5 novembre dernier, la France réalisait avec effroi à quel point la misère gangrénait sa deuxième plus grande ville. Plus précisément, en ce triste jour d’automne, le voile pudique posé sur la pauvreté, l’insalubrité et l’incompétence de l’équipe municipale se déchirait dans le fracas de l’effondrement de deux immeubles. Les huit morts du 5 novembre, progressivement sortis des décombres les jours suivants la catastrophe – au sens étymologique du terme, la katastrophê grecque signifiant le renversement – sont autant de témoins, désormais hors de ce monde, de l’incurie des pouvoirs publics dans la gestion de l’habitat à Marseille.

Si la France s’est réveillée ce jour-là par rapport aux politiques criminelles menées à Marseille, les Marseillais étaient conscients depuis longtemps de cet état de fait. Il n’en demeure pas moins que le tragique 5 novembre 2018 est désormais une plaie béante dans la chair de la Cité phocéenne, une date à marquer d’une pierre noire dans les livres d’histoire de la ville. De la même manière qu’il est vrai que les Marseillais, à commencer par les plus populaires d’entre eux, étaient conscients de la situation déplorable de l’habitat dans le centre-ville et de la stratégie volontairement mise en place par Jean-Claude Gaudin pour « nettoyer » cette partie de la ville selon ses propres mots, l’effondrement des deux immeubles a fait l’effet d’un choc dont les répercussions sont, encore aujourd’hui, difficiles à prévoir. Ce point de rupture auquel Marseille tout entière semble parvenue est peut-être le franchissement du seuil qui va permettre de précipiter des changements d’ampleur, c’est en tous cas ce que l’on peut espérer lorsque l’on voit la réaction digne et forte des Marseillais.

Lire la suite

Derrière le culte de la valeur travail

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2007, cela est devenu une constante. Bien que le brandissement de la fameuse et fumeuse valeur travail ne soit pas apparu avec le successeur de Jacques Chirac (sans remonter à la devise pétainiste l’on peut aisément trouver des références à celle-ci au fil de l’histoire politique française), il est indéniable que celui qui fut ministre de l’Intérieur avant d’occuper l’Elysée a replacé au centre du débat ou presque la valeur travail. Tout le monde se souvient en effet de son célèbre travailler plus pour gagner plus et des mesures qui l’avaient accompagné – à commencer par la défiscalisation des heures supplémentaires.

Depuis, bien que présentée sous d’autres formes par moments, c’est toujours la même idéologie qui irrigue les discours des présidents et ministres de ce pays. Lorsque l’on nous explique, en substance, que le travail doit payer comme l’a fait Emmanuel Macron dans son allocution de décembre (sans pour autant revaloriser les salaires bien entendu) c’est à cette même valeur travail que l’on se réfère, de la même manière que c’est au nom de cette valeur que l’on justifie le flicage des chômeurs et le durcissement des sanctions à leur égard. Progressivement, la valeur travail s’est érigée en totem sujet d’un culte qui révèle tout à la fois la soif de domination des puissants en même temps que leur hypocrisie patentée.

Lire la suite

La revalorisation des forces de l’ordre ou le message envoyé

Alors que la France connaît un mouvement social – ou une insurrection selon certains observateurs – depuis plusieurs semaines, que les Gilets Jaunes se mobilisent chaque week-end depuis plus d’un mois et demi tout en étant présent sur les ronds-points quotidiennement sans pour autant rien obtenir de significatif, il aura fallu d’une seule petite journée de mobilisation de la part des forces de l’ordre pour obtenir des concessions autrement plus importantes que les quelques miettes jetées dédaigneusement à la figure des classes populaires par Emmanuel Macron lors de sa dernière allocution. Mercredi dernier, les forces de l’ordre ont en effet mené des actions devant les commissariats pendant que des négociations se tenaient au ministère de l’Intérieur.

A l’issue desdites négociations, les forces de l’ordre ont donc obtenu une revalorisation conséquente de leur rémunération. D’ici un an, ils verront effectivement leur salaire (et la précision est importante) augmenter de 120€ par mois tandis que la hausse pourrait atteindre 150€ pour les hauts gradés. Il ne s’agit évidemment pas de déplorer une hausse de salaire qui est loin d’être une aberration mais bien plus assurément de s’interroger sur le deux poids deux mesures pratiqué par le pouvoir en place, le gouvernement s’étant effectivement empressé d’affirmer qu’il n’y aurait pas de revalorisation du point d’indice pour les autres fonctionnaires. Au regard de ces annonces et de l’absence de réponse aux revendications sociales du mouvement des Gilets Jaunes, la décision de la caste au pouvoir apparait comme un cruel révélateur des priorités de ce gouvernement et de sa volonté forcenée de mettre au pas le mouvement social, plaçant Emmanuel Macron dans la longue lignée des dirigeants faisant le choix des forces de l’ordre contre l’immense majorité de sa population.

Lire la suite

L’insurrection qui vient ?

Ce week-end, les images des affrontements entre forces de l’ordre et gilets jaunes ont fait le tour du monde. Il faut dire que de telles scènes sont rares et, il faut le dire, sont révélatrices d’une tension énorme qui s’est emparée du pays depuis quelques semaines. Si les tags sur l’arc de triomphe ont accaparé une bonne part des commentaires, il me semble pourtant que l’important n’était pas dans ces quelques traces de peinture présentes sur le monument – devenu subitement symbole de la République alors que, rappelons-le, il a été commandé par Napoléon Bonaparte qui n’était pas connu pour être un grand républicain.

Par-delà les images qui ont tournées en boucle ce week-end de manifestants présents un peu partout en France,d’affrontements et de dégradations de quartiers (autour de la place de l’Etoile) ou de villes qui n’en connaissent que très peu, il me semble quel’embrasement du mouvement social, initié par les gilets jaunes, auquel nous faisons face fait partie de ces évènements capables de changer radicalement les choses. Le pouvoir symbolisé par Emmanuel Macron parait effectivement tanguer ainsi que le suggèrent les réactions toutes plus hors-sol les unes que les autres de la part des membres de la majorité et surtout la convocation des chefs de parti à Matignon, symbole d’une crise politique profonde. Dès lors, ils’agit assurément de comprendre comment un tel mouvement a pris aussi rapidement mais aussi – et peut-être surtout – de se demander jusqu’où celui-ci peut aller.

Lire la suite

L’inquiétante érosion du consentement à l’impôt

Depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes fait la une de l’actualité. Après deux longs papiers consacrés à ce sujet, je crois qu’il convient de revenir sur l’une de ses principales revendications, à savoir la baisse de la fiscalité. Corrélant une hausse du pouvoir d’achat à une baisse de leurs impôts, nombreuses sont désormais les personnes à faire de ladite baisse de l’imposition l’alpha et l’oméga tant de leurs revendications que de leur positionnement politique. Dans le premier papier consacré au mouvement des gilets jaunes, j’évoquais le spectre du boulangisme dans ce mouvement hétéroclite et d’un genre finalement assez nouveau. Il est nécessaire de mieux préciser l’évocation de ce spectre puisque l’un des principaux enseignements de ce mouvement réside à mes yeux dans cette question.

Comme j’ai pu le dire, ce mouvement est hétéroclite et rassemble des colères éparses sur un fond de désespérance de plus en plus profonde dans le pays entre hausse des inégalités et difficulté croissante d’une proportion toujours plus grande des Français à finir le mois. Historiquement, le boulangisme n’était pas vraiment porté par les classes populaires mais bien plutôt par les artisans et les bourgeois dans une sorte de révolte antifiscale qui permettait aisément de ranger le mouvement à la droite de l’échiquier politique. La révolte antifiscale à laquelle nous assistons en ce moment est, me semble-t-il, d’un genre différent en cela qu’elle n’émane pas forcément de bourgeois mais aussi de membres des classes populaires. En ce sens, cette érosion du consentement à l’impôt au sein des classes populaires est tout à la fois le symptôme et la résultante de décennies de néolibéralisme et est, à mon sens, très inquiétante. Lire la suite

Emmanuel Macron, les élections européennes et le grand enfumage

Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron répondait frontalement à Matteo Salvini et Victor Orban qui, lors d’un sommet bilatéral, avaient attaqué sans prononcer son nom le locataire de l’Elysée. La raison de cette opposition réside principalement sur les postures des uns et de l’autre sur la question de l’immigration. Bien mal en point à l’échelle nationale – l’affaire Benalla, les démissions de Collomb et Hulot et bien d’autres événements viennent effectivement assombrir son début de quinquennat – Monsieur Macron voit certainement dans les élections européennes à venir en mai prochain un moyen à la fois d’asseoir son parti et en même temps de s’offrir une bouffée d’oxygène.

A la manière d’un Chirac mal en point sur la scène nationale et cherchant à se revigorer sur la scène internationale, Emmanuel Macron pourrait pourtant subir un échec similaire (bien que sans doute moins cuisant) que celui subi par Chirac avec le référendum de 2005 sur la constitution européenne. Tout acquis à la stratégie qui lui a permis de se retrouver à l’Elysée, Emmanuel Macron tente donc de la déployer à l’échelle européenne en se présentant comme le leader naturel des forces dites progressistes face aux démocraties « illibérales » symbolisées par Orban et Salvini principalement – le président français profite de la timidité de la CDU en Allemagne soumise à la poussée de l’AFD et vise très clairement à faire exploser la droite européenne (le PPE) après les élections européennes. Ce clivage est pourtant un leurre qu’il nous faut urgemment déconstruire afin d’éviter le piège tendu à la fois par Macron et par Salvini/Orban. Lire la suite

Le grand enfumage du plan pauvreté

 

La semaine dernière, Emmanuel Macron a enfin présenté son plan pour lutter contre la pauvreté. Maintes fois repoussée pour des raisons diverses et variées – d’aucuns arguant que le bon parcours de l’Equipe de France lors du mondial russe était l’une de ces raisons – la présentation de ce plan était l’une des dernières cartouches du monarque présidentiel et de toute sa camarilla pour décoller cette image de président des riches et de caste au service des puissants qui leur colle à la peau depuis le début du quinquennat. De la suppression de l’ISF à l’instauration d’un taux forfaitaire pour les revenus financiers en passant par la non-remise en cause du verrou de Bercy, il faut dire que toute la politique menée depuis plus d’un an est en direction des plus fortunés de cette société.

C’est donc en grandes pompes que le locataire de l’Elysée a mis en scène la présentation d’un plan visant, selon le slogan affiché en fond de la salle, à « faire plus pour ceux qui ont moins ». Dès l’allocution du monarque passée, toute la clique de La République en Marche s’est empressée de faire le service après-vente en expliquant à quel point leur chef était beau, grand et épris de justice sociale en nous promettant que nous venions d’assister à l’épiphanie d’un président subitement devenu social et dont le combat principal était de lutter contre la pauvreté – quand de notre côté nous ne faisons rien pour lutter contre celle-ci, que nous nous en nourrissons même. Il va sans dire que tout cela n’est qu’une fable. Lire la suite