#NeRestePasATaPlace ou le piège du néolibéralisme

Il y a plusieurs semaines, un mot-dièse a fait son apparition sur les réseaux sociaux, en particulier sur les Twitter. Porté notamment par Rokhaya Diallo avec son livre, le #NeRestePasATaPlace a eu une renommée aussi puissante qu’éphémère dans certains cercles de la société. L’on pourrait dès lors se dire qu’il n’est pas bien intéressant de revenir sur celui-ci. Je crois pourtant qu’il est important de tenter d’en faire, en quelque sorte, l’exégèse dans la mesure où le surgissement de ce mot-dièse me semble dire beaucoup de choses sur la société dans laquelle nous vivons, particulièrement en raison du fait que cette mode – le mot ne me semble pas exagéré ou usurpé – en dit très long sur la victoire intellectuelle du néolibéralisme.

Au moment de l’apparition de #NeRestePasATaPlace, Anasse Kazib avait publié un coup de gueule que j’avais trouvé excellent en cela qu’il parvenait bien à capter l’air du temps, le fameux Zeitgeist, à propos de cette expression. Il importe désormais, selon moi, de pousser l’analyse encore plus loin afin de tenter de démontrer à quel point ce mot-dièse est un concentré de ce que nous propose le néolibéralisme. Il ne s’agit évidemment pas de fustiger celles et ceux qui ont raconté leur cheminement personnel à travers cette dynamique et qui peuvent être autant d’éléments d’inspiration possible pour beaucoup – et ce, d’autant plus que, comme Anasse, il y a quelques années j’aurais pu prendre la plume fictive pour prendre part à cela – mais bien plus d’essayer de montrer à quel point le discours néolibéral nous a contaminés à grande échelle et comment un tel mot-dièse peut être très pervers. Que celles et ceux qui y ont participé n’en prennent pas ombrage, il ne s’agit pas d’attaques ad hominem mais bien plus d’une tentative de déconstruction de certains des messages les plus néfastes du capitalisme néolibéral.

Lire la suite

Nocivité du mécénat, le symptôme Notre-Dame-de-Paris

Il y a une dizaine de jours, sous les yeux à la fois médusés et effrayés d’un certain nombre de personnes – il n’y avait qu’à voir les quais de Paris envahis par les passants – en France et un peu partout en Europe, la cathédrale Notre-Dame prenait feu. Ce qui aurait pu n’être qu’une péripétie rapidement effacée par l’allocution alors prévue par Emmanuel Macron pour faire suite au grand débat s’est transformée en moment de grande dramaturgie quand la flèche de l’édifice s’est écroulée et que les sapeurs-pompiers de Paris ont exprimé leurs craintes quant à la possibilité d’un effondrement des deux beffrois de la cathédrale. Sautant sur l’occasion, le monarque présidentiel a surjoué la solennité et l’émotion, un peu comme si un attentat avait frappé le pays.

Dans les jours qui ont suivi, après que les sapeurs-pompiers ont réussi à circonscrire l’incendie et à limiter les dégâts – que les hommages leurs soient rendus – une course proprement indécente aux dons a vu le jour dans les cercles des grandes fortunes. Pinault, Arnault, Total, Bouygues, bien nombreux ont été les personnes ou entreprises les plus riches de ce pays à accourir pour participer aux différentes cagnottes mises en place pour financer la restauration de l’édifice. Atteignant rapidement plusieurs centaines de millions d’€, ces dons ont, me semble-t-il, agi comme une forme de franchissement de seuil, de la même sorte que ceux que Frédéric Lordon met en avant dans son excellent Les Affects de la politique. En se précipitant au chevet d’un édifice, certes historique et symbolique mais un édifice tout de même, toutes ces grandes fortunes n’ont fait que démontrer à quel point la problématique du mécénat et de son usage par les puissants était importante en cela qu’elle charrie de nombreuses questions centrales, allant de la question de l’imposition à celle du recul de l’Etat en passant par bien d’autres encore.

Lire la suite

L’austérité en quelques lignes

Depuis quelques années la question des politiques austéritaires s’est imposée comme l’un des débats centraux au sein de l’Union Européenne et plus précisément dans la zone euro. Espagne, Italie, Portugal, Grèce, Irlande, nombreux ont été les pays à avoir été contraints par la Troïka (BCE – Commission Européenne – FMI) à appliquer des politiques austéritaires en baissant drastiquement les dépenses publiques afin d’obtenir de nouveaux prêts de la part de telle ou telle institution financière.

Si les pays membres de l’Union Européenne n’ont commencé à faire l’expérience de l’austérité qu’à la suite des crises de 2007-2008 puis de la zone euro, d’autres pays dans le monde les ont subies depuis bien longtemps. Il serait en effet bien malhonnête de présenter l’arrivée des politiques austéritaires sur le continent européen comme une nouveauté dans le monde. Pour autant, il me semble bien que l’exemple grec en particulier permet d’illustrer à merveille tant les impasses que le caractère autoritaire de ces politiques scélérates qui n’ont finalement pas d’autre but que de spoiler les citoyens pour offrir les Etats aux puissances d’argent.

Lire la suite

La dette publique en quelques lignes

« La France a quasiment 100% de dette. […] Qui peut croire qu’on insulte son banquier, surtout s’il est étranger, lorsqu’on lui doit autant d’argent ? C’est une question de souveraineté ». En ces termes, hier sur France Inter, Gérald Darmanin le ministre de l’Action et des Comptes publics a remis sur la table la question – ou peut-être devrions-nous dire l’épouvantail – de la dette publique. En en profitant au passage pour glisser un tacle à la France Insoumise et à Jean-Luc Mélenchon, l’ex-sarkozyste n’a fait que répéter une énième fois la doxa néolibérale à propos de la question de la dette publique qui serait, si on écoute les néolibéraux, insoutenable et aliénerait la souveraineté de la France.

Il y a quelques semaines j’avais évoqué le sujet du déficit public en expliquant qu’il formait un système avec la dette publique. Le passage radiophonique de Monsieur Darmanin n’a fait que le confirmer puisqu’il a, de lui-même, lié les deux sujets en nous expliquant que c’était précisément parce que la France avait été en déficit chronique pendant 40 ans qu’elle avait une dette aussi grande (omettant au passage le poids du renflouement des banques après la crise de 2007-2008 dans son argumentaire) et qu’en conclusion, il fallait baisser la dépense publique et, vous l’aurez compris, le déficit, pour commencer à résorber ladite dette. Il n’est pas neuf de voir la dette publique brandie comme un épouvantail. Et comme tout épouvantail construit de toutes pièces, la faiblesse de l’argumentaire sur la dette publique réside dans le fait qu’il est assez facile de le déconstruire.

Lire la suite

La privatisation d’ADP, symbole d’une République mise à mal

L’on reconnait certainement les moments charnières d’un point de vue politique au fait qu’ils génèrent, dans le lieu où ils se produisent, une forme de remise en question globale d’éléments qui, en temps normal, ne posent même pas question. D’une certaine manière, lesdits moments sont en partie caractérisés par leur portée totalisante. Le surgissement du mouvement des Gilets jaunes en France – mouvement dont les sources remontent à des décennies – a fait revenir à la surface des débats qui semblaient, sinon éteints, au moins endormis. En faisant l’expérience d’une mobilisation politique accrue, nombreuses sont effectivement les personnes à se ressaisir à nouveau de sujets longtemps oubliés, dans une forme de réminiscence de la campagne sur le référendum européen de 2005.

En réalité, nous assistons depuis des mois à un formidable moment d’éducation populaire et de réappropriation de la politique par des citoyens qu’on avait convaincus de demeurer à l’extérieur des débats en leur expliquant que choisir tous les cinq ou six ans les personnes qui allaient décider pour eux était suffisant. Dans ce bouillonnement politique, la question des privatisations est donc revenue sur le devant de la scène. Principalement adossée à la volonté de privatiser le groupe ADP (anciennement Aéroports de Paris), cette critique profonde de la logique même qui préside à ces privatisations prend de plus en plus d’ampleur, ce qui n’est pas loin d’être une chose salvatrice tant les privatisations (sous toutes leurs formes) mettent à mal l’idée même de République.

Lire la suite

Les forts taux d’imposition en quelques lignes

S’il est bien un sujet qui suscite des réactions tant hystériques qu’irrationnelles, c’est bien celui de l’imposition. Présentés comme une spoliation par l’Etat par les libéraux de tous poils, les impôts semblent être devenus une nouvelle forme de Léviathan, un monstre qu’il faudrait tout faire pour combattre. Editorialistes et autres penseurs néolibéraux de think thank invités partout sur les plateaux télé n’ont qu’un seul mot à la bouche dès lors que l’on aborde le sujet de l’imposition : baisser les impôts qui seraient devenus insoutenables. Ne reculant devant aucune caricature pour faire entrer la réalité dans leur vision du monde, ceux-ci passent leur temps à nous expliquer que l’Etat français est ventripotent et que la pression fiscale serait trop forte sur les Français.

Pourtant, à y regarder de plus près, le principal problème de l’imposition française est précisément qu’avec le temps elle est devenue de moins en moins progressive. Sans même parler de l’évasion et de la fraude fiscales, l’imposition française est une forme de gruyère permettant aux plus riches de profiter de niches et autres flat tax pour payer, en proportion, moins d’impôts que les classes moins aisées. Loin d’être une chimère gauchiste ou une mesure punitive, de forts taux d’imposition peuvent se révéler être à la fois bénéfique pour l’économie et symbolique d’une politique plus juste socialement.

Lire la suite

Le déficit public en quelques lignes

Il est devenu, depuis des décennies et l’émergence du néolibéralisme, l’un des mantras les mieux partagés par les institutions internationales. Couplé à sa sœur, la dette publique (qui sera abordée dans un prochain billet), le déficit public, ou plutôt sa crainte, s’est progressivement imposé comme la nouvelle matrice de compréhension de l’économie et la politique partout sur la planète. Dans cette croisade du néolibéralisme, le FMI n’était pas le dernier des soldats pour imposer à grand coups de plans d’ajustement structurels les théories chères à l’école de Chicago, menée par Milton Friedman.

Devenu matrice de compréhension et d’action, le déficit public est assurément l’un des symboles les plus prégnants de la construction européenne et de la mise en place de l’euro. Si, selon la légende, la fameuse règle des 3% du traité de Maastricht a été imaginé sur un coin de table et sans profonde réflexion, celle-ci est désormais un véritable dogme auquel tant l’Union Européenne que ses institutions et ses pays membres rendent un véritable culte. Pourtant, à y regarder de plus près, cette crainte absolue du déficit public couplée à ce seuil absurde de 3% ne vise à rien d’autre qu’à tenter de contraindre par la peur à croire que celui-ci est un fléau absolu alors même qu’aucune analyse macro-économique sérieuse ne saurait l’affirmer sans passer pour une bouffonnerie.

Lire la suite