La ZAD en quelques lignes

Il y a quelques jours, alors que la crise du coronavirus débutait, le gouvernement a annoncé qu’il reportait à une date ultérieure la privatisation d’Aéroports de Paris. Expliquant que les marchés financiers étaient au plus bas et que ce n’était donc pas le bon moment pour vendre – ce qui est d’une logique implacable – la caste au pouvoir s’est bien gardée de parler du nombre de signatures soutenant le référendum d’initiative populaire. Si celles-ci n’ont pas atteint les 10% du corps électoral nécessaire, plus d’un million de signatures ont été enregistrées sur la plateforme (et ce, en dépit de tous les freins mis en place par le pouvoir), ce qui est la barre dont Emmanuel Macron avait parlée durant le grand débat.

Nous verrons donc si la privatisation a bien lieu plus tard mais il y a fort à parier qu’il s’agirait là d’une grosse épine dans le pied du pouvoir. Finalement, les questions aéroportuaires pourraient bien être celles où le monarque présidentiel et sa cour auront le plus reculé à la fin du quinquennat. Il est effectivement important de se rappeler que les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ont obtenu une victoire relative en forçant la suppression du projet d’aéroport (relative parce que la ZAD a ensuite été expulsée avec force et fracas). Il s’agit toutefois d’un phénomène qui est très intéressant, de voir comment une mobilisation citoyenne et locale a permis le retrait d’un grand projet d’infrastructures. Si la ZAD en question est la plus connue de France, elle est loin d’être la seule et c’est bien la logique même de ZAD qui me parait intéressante à étudier tant dans ce qu’elle dit de la lutte que pour les horizons qu’elle semble ouvrir.

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La radicalité en quelques lignes

A l’orée d’un mouvement social qui s’annonce massif, les sempiternels éléments de langage pour disqualifier la contestation sociale sont utilisés par le pouvoir et sa majorité. Présentées comme des archaïques ou des défenseurs des inégalités – oui aussi fou que cela puisse paraitre – les personnes qui vont se mobiliser jeudi prochain (et, espérons-le, les jours suivants) sont diabolisées par le gouvernement et sa majorité fantoche pour mieux éviter de parler du fond de la réforme à venir. Il n’est guère surprenant de voir cette stratégie à l’œuvre dans la mesure où c’est celle qui est utilisée depuis des décennies. Depuis l’émergence et l’élection d’Emmanuel Macron, cette stratégie est toutefois portée à incandescence.

Se présentant comme le rempart aux populistes et aux radicaux – dans un exercice de confusionnisme dont il est coutumier – le nouveau monarque présidentiel use de cet argument ad nauseam. Par-delà le confusionnisme ambiant qu’induit une telle stratégie, il est chaque jour plus important de clarifier les termes et notions utilisées. Si mal nommer un objet revient à ajouter au malheur du monde selon la si belle phrase d’Albert Camus, c’est peu dire que la confusion qui règne autour de la notion de radicalité ajoute au malheur du monde par wagons entier. Il me semble que l’utilisation de la notion de radicaux pour discréditer l’opposition révèle en réalité bien plus sur ceux qui utilisent cet argument que sur ceux qui en sont la cible.

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La privatisation d’ADP, symbole d’une République mise à mal

L’on reconnait certainement les moments charnières d’un point de vue politique au fait qu’ils génèrent, dans le lieu où ils se produisent, une forme de remise en question globale d’éléments qui, en temps normal, ne posent même pas question. D’une certaine manière, lesdits moments sont en partie caractérisés par leur portée totalisante. Le surgissement du mouvement des Gilets jaunes en France – mouvement dont les sources remontent à des décennies – a fait revenir à la surface des débats qui semblaient, sinon éteints, au moins endormis. En faisant l’expérience d’une mobilisation politique accrue, nombreuses sont effectivement les personnes à se ressaisir à nouveau de sujets longtemps oubliés, dans une forme de réminiscence de la campagne sur le référendum européen de 2005.

En réalité, nous assistons depuis des mois à un formidable moment d’éducation populaire et de réappropriation de la politique par des citoyens qu’on avait convaincus de demeurer à l’extérieur des débats en leur expliquant que choisir tous les cinq ou six ans les personnes qui allaient décider pour eux était suffisant. Dans ce bouillonnement politique, la question des privatisations est donc revenue sur le devant de la scène. Principalement adossée à la volonté de privatiser le groupe ADP (anciennement Aéroports de Paris), cette critique profonde de la logique même qui préside à ces privatisations prend de plus en plus d’ampleur, ce qui n’est pas loin d’être une chose salvatrice tant les privatisations (sous toutes leurs formes) mettent à mal l’idée même de République.

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Algérie, la soudaine insurrection

Il est souvent très complexe – pour ne pas dire impossible – de prévoir les accélérations de l’histoire. Leur rareté couplée au décalage parfois gigantesque entre l’élément déclencheur et la réaction en chaîne aboutissant à ces moments aussi puissants que spéciaux ne sont assurément pas les raisons les moins importantes agissant dans la difficulté à déceler les signaux faibles précédant ce genre d’évènements. Il est, comme l’explique brillamment Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique, des seuils imperceptibles dont le franchissement entraîne des changements d’ampleur que personne n’avait vu venir. Evidemment de telles accélérations de l’histoire charrient leurs lots de charlatans prétendant avoir vu avant tout le monde, avoir humé l’ère du temps, ce fameux Zeitgeist, préalablement au reste du monde. C’est ainsi que nous pouvons nous retrouver en présence de charlatans nous expliquant les choses à faire une fois l’accélération produite alors même que ceux-ci nous expliquaient la veille qu’il était absolument impensable de vivre un tel moment.

Il me semble que nous vivons l’un de ces moments à la fois singuliers et très révélateurs, une forme d’apocalypse au sens premier du terme (l’étymologie grecque du terme étant la révélation), en Algérie depuis le 22 février dernier et la première manifestation contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, président depuis presque 20 ans et que plus grand monde n’a vu depuis 2013 et son accident vasculaire cérébral. Evidemment, l’on se doutait qu’en cas de candidature pour un cinquième mandat de la part du président en place qui n’est plus que l’ombre de lui-même – les soupçons sur sa santé mentale voire même sur le fait même qu’il soit en vie sont légion – celle-ci générerait des tensions tant la situation politique algérienne est absurde. Toutefois, rien ne laisser à penser que les Algériens descendraient par millions dans les rues du pays, mettant ainsi une pression inouïe sur un système sclérosé qui se voit désormais menacé tant le génie démocratique semble avoir quitté la lampe et parait désormais impossible à remettre à sa place sans des concessions majeures.

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L’agression de Finkielkraut, l’hystérie et la lutte contre l’antisémitisme

Mardi soir, de nombreuses personnes se sont réunies un peu partout en France pour réaffirmer l’importance de la lutte contre l’antisémitisme. Répondant à un appel du Parti socialiste et de bien d’autres partis politiques, associations, personnalités, des milliers de personnes ont rejoint les places des principales villes du pays, à commencer par la très symbolique place de la République à Paris (symbolique parce que la Res Publica signifiait en latin, la chose commune). Ces multiples rassemblements en faveur de la lutte contre l’antisémitisme répondaient à un constat aussi terrible que prévisible (je reviendrais sur ce point), celui de l’augmentation des actes antisémites en France en 2018.

Après deux années de reflux, les actes antisémites déclarés aux policiers et gendarmes ont progressé de 74% au cours de l’année précédente (541 faits signalés contre 311 en 2017). S’il faut évidemment prendre avec des pincettes ce genre de chiffre dans la mesure où tous les actes ne sont pas signalés, la tendance, qui dépasse largement le cadre de l’antisémitisme, est très inquiétante puisque l’on voit prospérer un peu partout en Europe et dans le monde les discours et actes ouvertement racistes. Samedi dernier, en marge de la mobilisation des Gilets jaunes, Alain Finkielkraut a été verbalement et violemment pris à partie par certaines personnes aux cris de « la France est à nous » ou de « sioniste de merde » pour ne citer que deux des exemples. Aussitôt, une forme de fabrique de l’hystérie s’est mise en place à la suite de cette agression, fabrique de l’hystérie guère surprenante si l’on fait l’effort de regarder dans le rétroviseur.

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Les réseaux sociaux, la remise en cause de l’anonymat et la défense de l’ordre établi

S’il n’est pas nouveau d’entendre des critiques sur l’anonymat (ou le pseudonymat) offerts par les réseaux sociaux, il semblerait que ladite critique prend de plus en plus d’ampleur ces derniers temps. Présentés comme d’odieux tribunaux populaires par les réactionnaires de tous poils au moment de #MeToo, décrits comme étant la fange de la société par certains de ceux qui se croient au-dessus de la masse, accusés d’être la cause de tous les maux frappant les institutions de pays dits démocratiques – on se rappelle du cinéma à propos des bulles informationnelles supposément constituées par Twitter ou Facebook lors de l’élection de Donald Jr. Trump sans que les médias traditionnels ne soient remis en cause – les réseaux sociaux sont devenus la cible favorite de ceux qui veulent se présenter comme les chevaliers blancs de la démocratie à peu de frais.

Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir que la proposition de supprimer l’anonymat sur les réseaux sociaux prospère en ce moment dans le pays. Soumis à un mouvement que l’on peut aisément qualifier d’insurrectionnel depuis maintenant plus de deux mois, le pouvoir en place est actuellement en train d’étendre encore et toujours l’autoritarisme. Des interdictions administratives de manifester présentes dans la loi dite anticasseurs (mais qui est bien plus assurément une loi anti-manifestations) aux perquisitions de groupes politiques ou de médias en passant par la violence accrue des forces de l’ordre lors des manifestations, tout est fait ou presque pour que la coercition soit la norme et que tous ceux présentés comme déviants – donc critiques de l’ordre établi – soient châtiés.

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Médias, le point de non-retour

Samedi, le neuvième acte du mouvement des Gilets jaunes a marqué un fort regain de la mobilisation à en croire les observateurs – pour clarifier les choses je ne crois pas un mot des commentaires sur la mobilisation provenant des médias dits dominants mais il me semble que s’intéresser à la tendance qu’ils soulignent (hausse ou baisse) peut être pertinent – si bien que des médias comme BFM TV ont semblé être déçus de la réussite de cet acte IX (par exemple, BFM a tweeté « mobilisation en hausse, violences en baisse » un peu par dépit). Contrairement au samedi précédent, pas d’images chocs montrant des affrontements entre forces de l’ordre et manifestants, tout juste un blindé de la gendarmerie qui s’est embourbé dans une plaque en verre près de l’arc de triomphe.

La principale image choc de cet acte, par-delà les belles images de mobilisation un peu partout en France et particulièrement à Bourges et sur la place de la Bastille à Paris, a concerné des journalistes de LCI violemment attaqués à Rouen malgré la présence d’agents de sécurité à leur côté. Si cette image a marqué, c’est bien évidemment par sa violence extrême – n’hésitons pas à appeler les choses par leur nom et donc à y voir une tentative de lynchage mais également une aide apportée par des Gilets jaunes aux personnes attaquées – mais aussi parce qu’elle a agi comme une forme de révélateur de la défiance extrême qui frappe les journalistes et les médias (dans un amalgame que j’essayerai de déconstruire quelque peu), défiance dont le mouvement des Gilets jaunes semble être un catalyseur tant le mépris mutuel entre les deux groupes semble enraciné.

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