Penser le travail de demain (1/4): le travail, nouveau centre du monde

Si l’on devait symboliser l’échec du quinquennat de François Hollande et mettre en évidence la plus grande de ses trahisons, il y a fort à parier que beaucoup s’accorderaient à dire que la loi Travail portée par Myriam El Khomri est le plus éclatant des symboles. Cela ne signifie certes pas que seule cette loi est allée complètement à rebours des engagements du candidat mais bien plus qu’elle a constitué un énième point de rupture, sans doute le dernier, entre le Président de la République et ceux qui l’ont porté au pouvoir. Côté sociétal il y avait eu quelques semaines plus tôt cette odieuse tentative d’inscrire la déchéance de nationalité dans la Constitution, côté économique et social la loi El Khomri aura achevé les derniers millimètres de crédibilité qu’il restait à François Hollande. Bien plus que le livre de Messieurs Lhomme et Davet c’est sans doute cette ultime rupture avec ses électeurs qui a précipité la renonciation du Président. La question du travail aura d’ailleurs été le fil d’Ariane inversé de François Hollande durant son quinquennat. Alors que dans la mythologie grecque, le fil d’Ariane permet à Thésée de quitter le labyrinthe après avoir vaincu le minotaure, la question du travail a été pour François Hollande le fil qui l’aura perdu dans le labyrinthe politique français avant de, sans doute, le faire sombrer dans les limbes de notre histoire politique.

Déjà en 2013 les questions du travail et de l’emploi – nous reviendrons plus tard sur la distinction entre ces deux notions – étaient fondamentales pour le Président d’alors. Il promettait d’inverser sous un an la courbe du chômage et liait même sa future candidature à cette fameuse courbe. Tout au fil du quinquennat il n’a eu de cesse d’avoir les yeux de Chimène pour le patronat en adoptant une politique de l’offre, en leur faisant des cadeaux fiscaux tout en attendant en retour la création d’un million d’emploi selon la promesse de Pierre Gattaz, le président du MEDEF. En parallèle il y eut bien la loi sur l’économie sociale et solidaire mais celle-ci ne suffit guère à redorer le bilan d’un quinquennat proprement catastrophique sur le front de l’emploi. La crise entre Uber et les taxis ainsi que le phénomène que l’on a appelé « l’ubérisation de la société » ont également été des marqueurs sociaux très négatifs de ce quinquennat. Incapables de penser de manière complexe les mutations profondes du travail et de l’emploi, nos dirigeants politiques s’enlisent campagne après campagne, réforme après réforme, programme après programme à perpétuer ou, pire, à aggraver les dynamiques proprement mortifères à l’œuvre depuis le début de la globalisation néolibérale et l’avènement du capitalisme financiarisé – à cet égard, l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, loin de rompre avec cette dynamique, l’accentue fortement. Penser le travail de demain, loin d’être un simple travail de prospective, exige de partir des pratiques actuellement à l’œuvre dans notre société et, donc, de partir d’une critique radicale de la structure du travail qui est présente de nos jours. Lire la suite

La baisse des APL et le visage hideux

Il y a quelques jours, le gouvernement a annoncé son intention de baisser de 5€ l’ensemble des aides au logement dans notre pays. Emmanuel Macron a certes tenté depuis de piteusement faire croire qu’il n’était au courant de rien mais personne n’est dupe de ce jeu de Tartuffe auquel nous assistons. Le nouveau locataire de l’Elysée a effectivement déjà affirmé par le passé être favorable à une baisse drastique des prestations d’aide au logement. Cette baisse de 5€ va toucher près de 6,5 Millions de foyers. Si la focale a été mise sur les étudiants, ceux-ci ne représentent en réalité qu’une part très minoritaire (800 000 personnes) des bénéficiaires des aides au logement – comprenant APL, ALF et ALS.

Cette décision est, il me semble, symbolique du début de présidence de Monsieur Macron. Qu’est-ce qu’un symbole en effet sinon quelque chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même, à un phénomène plus large qui la dépasse ? Décider de baisser les allocations logements c’est faire le choix de s’attaquer aux plus précaires, aux plus pauvres, aux plus dominés de notre société. C’est en effet dans les deux premiers déciles de la population que nous trouvons la part majoritaire des bénéficiaires de ses aides. Toutefois, pour être juste il faut reconnaître que ce n’est pas simplement cette décision qui est symbolique du moment Macron mais également les réactions odieuses que nous avons pu entendre à la suite de cette décision.

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La crise à la tête des armées ou la défaite de la pensée

La semaine dernière, à la suite de vives tensions entre Emmanuel Macron et lui-même, le général De Villiers, chef d’état-major des armées a finalement démissionné affirmant en substance ne plus être capable de diriger les armées en étant en accord avec sa vision. Cette première crise politique et diplomatique du quinquennat Macron – une telle démission est sans précédent dans l’histoire de la Vème République – a depuis été largement commentée. A vrai dire dès le début des tensions entre messieurs Macron et De Villiers l’ensemble de la classe politique ou presque y était allé de son commentaire à la fois sur la forme des choses et sur le fond (la baisse du budget du ministère de la Défense).

Evacuons d’emblée une ambigüité qui pourrait poindre, je considère qu’Emmanuel Macron dans son attitude et dans ses propos a été extrêmement maladroit. Sa fameuse phrase prononcée le 13 juillet dernier affirmant qu’il « [était] le chef », au-delà de la maladresse évidente, fleure bon l’autoritarisme latent. Surtout, loin d’être une marque de poigne ou de force comme d’aucuns l’affirment, je suis bien plus enclin à y voir un aveu de faiblesse de la part du nouveau locataire de l’Elysée. En politique comme en rhétorique, en effet, ce que l’on énonce c’est ce qui n’est pas évident. En prenant la parole pour dire qu’il était le chef, Emmanuel Macron a donc reconnu en creux que ceci n’était pas si évident – cette intervention rappelle d’ailleurs le fameux « vous parlez au Premier ministre » de Fabius face à Chirac. Ce faisant il s’est surtout comporté comme un petit-chef. Il me semble néanmoins que les questions soulevées par cette crise débordent allègrement du cadre de la petite personne d’Emmanuel Macron. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (4/4): faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin

Le Monde diplomatique, Mediapart, exemples à suivre

 

Je les évoquais précédemment mais il me semble que les exemples de Mediapart et du Monde diplomatique méritent d’être étudiés de plus près. Ces deux médias sont, en effet, la preuve vivante que la crise de la presse peut être surmontée en allant vers les citoyens et vers ses lecteurs et non pas en nivelant par le bas le niveau d’information et en excitant les plus viles passions et les plus bas instincts de l’être humain. Pour répondre à la crise de la presse, nombreux sont les titres à avoir en effet fait de l’information une marchandise comme une autre. Il faudrait donc adopter des codes marketing, faire des coups d’éclats et ne reculer devant rien pour vendre l’information au public. C’est ainsi que nous avons vu une profusion de couvertures toutes plus racoleuses les unes que les autres. Au choix nous avons eu une déferlante de couvertures parlant de « l’islam sans gêne », des « fonctionnaires fainéants », des « assistés » et de bien d’autres sujets polémiques. Loin d’apporter le débat et de laisser la contradiction se mettre en place, les médias traditionnels assènent leurs convictions comme si elles étaient des vérités révélées. Il est d’ailleurs assez ironique et à la fois dramatique de constater que ces mêmes médias dominants déplorent l’entrée dans l’ère de ce qu’ils appellent la post-vérité après la victoire de Trump à la présidence des Etats-Unis et l’apparition de bulles informationnelles alors même qu’ils sont eux-mêmes la plus grande bulle informationnelle qui soit. Dans un billet de son blog, La pompe à phynance, hébergé sur le site du Monde diplomatique, Fréderic Lordon leur a d’ailleurs magnifiquement répondu et opposé la post-vérité au journalisme post-politique qui se répand comme une traînée de poudre. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (3/4): réinventer la loi de 1881

Réaffirmer l’indépendance des rédactions

 

La loi du 29 juillet 1881 est considérée comme le texte juridique fondateur de la liberté de la presse et de la liberté d’expression en France, inspirée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Elle fixe en effet à la fois la liberté de la presse mais aussi les limites à ne pas franchir notamment en matière de diffamation ou de provocation. C’est normalement sous la protection de ce texte fondateur que devraient évoluer les rédactions notre pays. Pourtant, comme nous l’avons vu plus haut, la double normalisation qu’ont subi les médias de notre pays a mis à mal l’indépendance des rédactions en même temps qu’elle a porté atteinte à des principes démocratiques sans lesquels notre système politique ne saurait fonctionner de manière idoine. Il me paraît donc fondamental de travailler à réinventer la loi de 1881. Réinventer ne signifie évidemment pas pratiquer la politique de la terre brulée ou de la table rase mais bien au contraire approfondir la loi en réaffirmant fermement l’indépendance des rédactions, de toutes les rédactions. Cette indépendance est à l’origine de tout. Sans elle, point de presse libre ou de médias qui occuperaient le rôle de vigie démocratique qui leur est dévolu historiquement. Aussi me paraît-il particulièrement important, pour ne pas dire essentiel, de porter une nouvelle grande loi faisant à nouveau avancer la liberté de la presse en même temps que d’inscrire le principe d’indépendance des rédactions dans la Constitution. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (2/4): la double normalisation

Normalisation économique

 

Nous l’avons vu précédemment, si les médias se sont jetés avec amour dans les bras de riches industriels c’est avant tout parce qu’ils étaient exsangues économiquement. Le virage du numérique qui n’a été ni anticipé ni bien pris a largement contribué à affaiblir les médias – il est toutefois partiel et partial de mettre absolument tout sur le dos d’Internet mais nous reviendrons plus tard sur ce point. La structure économique des médias étant inlassablement déficitaire, leurs précédents propriétaires se sont progressivement désengagés en les cédant à de grands industriels qui y ont appliqué le même modèle économique que dans leurs entreprises. Comme évoqué plus haut, les nouveaux propriétaires ont fait de la chasse aux coûts l’alpha et l’oméga de leur politique dans les médias. C’est ainsi que toutes les rédactions se sont retrouvées mises au pas avec des licenciements à foison et une pression monstrueuse mise sur les salariés restants dans l’entreprise. De Xavier Niel au Monde à Vincent Bolloré pour le groupe Vivendi en passant par Patrick Drahi à Libération et L’Express, tous les grands propriétaires ont mis en place de vaste plan de restructuration afin, disaient-ils, de rendre à nouveau profitables ces titres de presse. Semblables aux médecins de Molière, nos grands industriels ont méthodiquement mis en place des saignées régulières en expliquant que la prochaine serait celle qui sauverait le titre de presse. Jusqu’au jour où la saignée tuera définitivement le patient ? Comme expliqué précédemment, aux yeux de ces grands industriels, les médias ne sont qu’un outil de communication qui s’insère dans la logique de leurs empires industriels. Aussi leur objectif n’est-il pas de rendre profitables leurs médias tout en donnant une information de qualité mais de rationaliser les coûts afin que leur agence de com déguisée leur coûte le moins d’argent possible. Lire la suite

Pour des médias libres et démocratiques (1/4): le champ de ruines actuel

Licenciement politique d’Aude Lancelin (qui a publié Le Monde libre pour le raconter), publication d’une longue enquête de Laurent Mauduit sur le monde des médias – Main basse sur l’information – ou encore purge à I-Télé après l’arrivée de Jean-Marc Morandini sur la chaine, l’année 2016 a été marquée par la continuation d’une logique délétère et dangereuse pour notre démocratie au sein des médias dits dominants. Traitement partiel et partial de nombreux sujets, pensée unique au sein des pages, désaffection toujours plus grandissante de la part des citoyens à l’égard des grands médias, nombreux sont les symptômes qui témoignent de la crise profonde que traverse les médias français tombés, pour la plupart, aux mains d’une dizaine d’industriels. Cette crise profonde traversée par les médias français ébranle également notre démocratie puisque nulle démocratie ne saurait être parfaite sans véritable contre-pouvoir et les médias en constituent peut-être la tête de file. Alors que les médias et les journalistes ont vocation à être les chiens de garde de la démocratie afin de ne pas permettre à l’élite politico-économique d’outrepasser ses compétences, ceux-ci sont depuis trop longtemps devenus des chiens de garde pour permettre que le système actuellement en place ne bouge pas et ne soit jamais remis en question. Il ne s’agit évidemment pas d’incriminer les journalistes en tant que tel qui sont nombreux à vouloir exercer leur métier en gardant la tête haute mais d’interroger les grandes dynamiques à l’œuvre depuis des décennies, celles qui ont abouti à jeter les médias dans les bras d’industriels peu scrupuleux.

Si, comme le disait Jefferson, un pays sans gouvernement mais avec presse libre est préférable à un pays avec gouvernement mais sans presse libre alors il est grand temps d’agir pour redonner de la noblesse aux médias, en les sortant des griffes acérées dans lesquelles ils se sont perdus – parfois volontairement. Comme je le disais plus haut, au-delà de la simple liberté de la presse c’est bel et bien toute notre architecture démocratique qui est en péril. A trop sacrifier l’urgence à l’essentiel nous avons oublié l’urgence de l’essentiel ainsi que l’écrit brillamment Edgar Morin. Le voilà qui nous rattrape par le col et nous force à composer avec lui sous peine de sombrer définitivement dans une forme de dictature douce qui n’aurait rien à envier à celle que décrivait Georges Orwell dans 1984. Il n’est pas trop tard pour casser la dynamique mortifère actuellement à l’œuvre au sein des médias français mais pour cela il faudra que cette question soit l’une des questions centrales de la campagne présidentielle qui s’annonce. Sans volontarisme fort, il n’y a en effet guère de chance que les médias recouvrent une pleine et entière liberté alors même que nous en avons besoin si nous voulons conserver et améliorer notre système démocratique. Il n’est pas trop tard mais l’urgence devient chaque jour plus pressante. Pour parvenir à rendre nos médias plus libres et plus démocratiques il me semble qu’il nous faut absolument partir du champ de ruines actuel qu’a entrainé la double normalisation subie par les médias. Afin de sortir de l’ornière, réinventer la loi de 1881 sur la liberté de la presse me semble être absolument nécessaire pour que la chèvre de Monsieur Seguin triomphe enfin du loup. Lire la suite